Un traducteur accuse : « les romanciers chinois sont incultes »
Il y a trois ans, le sinologue allemand réputé Wolfgang Kubin avait créé une belle polémique en Chine, en qualifiant la littérature chinoise de « merde ». Directeur du Centre d'études orientales de l'université de Bonn et traducteur allemand de plusieurs auteurs, revient à la charge dans une interview à nos partenaires du magazine Books, dans laquelle il persiste et signe, avec d'autres mots, et n'hésite pas à écorner des « géants » de la littérature contemporaine comme Mo Yan ou Yu Hua. Principaux extraits.
Que reprochez-vous aux écrivains actuels ?
Il faut tout d'abord préciser que ma critique ne visait que le roman, auquel se réduit hélas ! pour la plupart des gens, la littérature chinoise contemporaine. On ne parle jamais de la poésie ou du théâtre. Le pays compte pourtant aujourd'hui une douzaine de poètes qui sont sans aucun doute parmi les meilleurs au monde. Mais ils n'ont aucune visibilité.
Aux yeux du public, des maisons d'édition et des historiens de la littérature, ils n'existent pas. Le roman, lui, jouit d'une grande visibilité sur la scène internationale, mais est de bien piètre qualité. Cette opinion est largement partagée par mes collègues. Ce que disent mes homologues chinois, en privé, est bien plus radical encore.
Aux yeux de la plupart d'entre eux, le romancier contemporain type est totalement inculte : il n'a aucune culture littéraire, ne maîtrise pas sa langue, ne parle pas un mot d'anglais et n'a pas la moindre connaissance de la littérature étrangère. Selon eux, sur la scène mondiale, les romanciers chinois sont des tubaozi, comme on nomme en Chine les migrants qui ont quitté la campagne pour les grandes métropoles, avec des problèmes d'adaptation : des « péquenauds ».
N'est-ce pas un peu exagéré ?
Il faut comprendre ces critiques dans une perspective historique. L'état de la littérature chinoise n'a pas toujours été aussi déplorable, mais la très riche tradition nationale a été malmenée par les communistes.
La littérature chinoise du XXe siècle se divise en deux périodes distinctes : avant et après 1949. La critique des romanciers « contemporains » s'entend par opposition avec la littérature « moderne » de la période républicaine, entre 1912 et 1949 ; aussi éphémère fût-elle, elle s'est enorgueillie d'écrivains de stature internationale, comme Lu Xun.
Cette littérature, qui mettait plus l'accent sur l'individu que sur l'État, encourageait la critique sociale et affirmait son indépendance par rapport au régime, était moderne au sens le plus pur du terme. Les écrivains de l'ère républicaine maîtrisaient les langues étrangères. Ce qui leur a permis de forger une nouvelle langue, d'une extrême élégance, qu'on appelle aujourd'hui le chinois « moderne ».
À partir de 1949, et jusqu'à la fin des années 1970, le régime communiste a contraint les écrivains à abandonner cette écriture : la langue chinoise a été détruite, exactement comme la langue allemande l'avait été entre 1933 et 1945. Mais la plupart des écrivains étaient consentants !
De nombreux intellectuels de l'époque voulaient abolir cette modernité et renouer avec la société communautaire et traditionnelle. C'est l'une des raisons pour lesquelles la majorité d'entre eux ont soutenu la révolution. Le poète Bei Dao, qui vit à Hong Kong, répète souvent que les auteurs continentaux n'ont jamais vraiment réussi à se débarrasser du discours maoïste. Tout comme les Allemands ont dû le faire, les écrivains chinois doivent désormais réapprendre leur langue.
Autrement dit, l'instauration de la République populaire a tué la littérature moderne dans l'oeuf ?
Oui. Mais, à partir de la fin des années 1970, nous avons vu se développer un débat sur le socialisme et la démocratie. Et les années 1980 ont marqué une renaissance de la littérature. Des écrits de très bonne qualité ont été produits à cette époque, notamment ceux de Wang Meng, l'auteur du Papillon, qui dispensait une critique très subtile et très intéressante du socialisme chinois.
Est-ce le massacre du « printemps de Pékin », en 1989, qui a sonné le glas de ce printemps littéraire ?
Le véritable tournant fut plutôt 1992 : la littérature chinoise « moderne » a été tuée une première fois par la révolution en 1949, et une seconde fois en 1992. Avec la célèbre tournée de Deng Xiaoping (photo ci-contre) dans les zones économiques spéciales du sud du pays, au printemps de cette année-là, l'idée de marché triomphe défi nitivement de l'idéologie communiste pure et dure ; Deng Xiaoping décrète officiellement que s'enrichir est une bonne chose - que c'est même « glorieux » - et qu'être pauvre est une honte.
Le climat social et politique en a été bouleversé : nous avons assisté à un renversement complet des valeurs. Jusque-là, être riche n'avait pas d'importance pour un intellectuel chinois.
L'essentiel était de se cultiver. À partir de 1992, la plupart des écrivains, y compris les plus talentueux, se détournent de la littérature pour se lancer dans les affaires. Les autres se mettent à écrire des livres qui répondent à la demande du marché, pour vendre.
Depuis 1949, les auteurs écrivaient afin d'obtenir du régime avantages et privilèges, se voir octroyer une chaire universitaire, par exemple. À partir de 1992, la littérature devient un pur business. Certains excellents poètes de l'époque ont même abandonné l'écriture, par désespoir et désillusion ; parce qu'il est très difficile de produire des textes de qualité dans une société où l'argent est le seul roi.
Comment expliquez-vous, dans ces conditions, l'écho que rencontre aujourd'hui la littérature chinoise ?
Incontestablement, ces écrivains se vendent extrêmement bien, non seulement en Chine même, mais aussi en Occident. Les critiques que je formule reposent évidemment sur les critères de qualité littéraire qui sont les miens. J'ai, comme mes collègues spécialistes, une conception élitiste de la littérature, que le grand public ne partage pas. La lecture est pour lui un divertissement. Il veut du crime, du sexe et de grandes histoires, denses et pleines d'action : des « sagas », comme celles élaborées par Jin Yong, un Hongkongais qui reprend les vieilles histoires de cape et d'épée.
Lorsque des écrivains français ou allemands publient ce genre de livre, on les range dans la catégorie du divertissement pour un lectorat qui ne veut pas trop réfléchir. Pourquoi avoir un jugement différent sur un écrivain chinois contemporain ?
Même le célèbre Mo Yan (photo ci-contre), malgré ses débuts prometteurs, cède désormais à la facilité et écrit des romans à la manière traditionnelle, en utilisant à outrance le vieux ressort de l'allégorie pour exprimer ses critiques sociales. C'est du Jonathan Swift, mais avec deux siècles de retard !
Prenez Le Totem du loup, cet incroyable bestseller planétaire de Jiang Rong : c'est du Jack London version chinoise, en moins bon ! Jiang Rong reconnaît d'ailleurs lui-même cette influence. Les auteurs chinois contemporains n'apportent strictement rien de nouveau : ils sont dépassés. Personnellement, je suis fatigué de ces mauvaises resucées de chefs d'oeuvre anciens. Et je passe sur les idées à connotation fasciste qui irriguent Le Totem du loup ! Les éditeurs occidentaux ont coupé plusieurs passages de la version originale. (…)
Les succès de Han Han ou de Yu Hua, dont le roman Brothers a été salué en France, ne tient-il pas aussi à leur façon de témoigner de la vie des générations actuelles ?
À croire que les lecteurs ne savent pas ce qu'est la Chine d'aujourd'hui et ont besoin de mauvais romanciers pour le leur dire ! J'ai l'impression que rares sont les lecteurs occidentaux qui s'intéressent à la littérature chinoise par amour des textes : ces livres sont pour eux un matériau sociologique. Mais il n'est jamais bon de réduire la littérature à un simple miroir du présent. Un grand écrivain doit savoir s'abstraire de l'air du temps s'il veut construire une oeuvre atemporelle. Quand tous ces romanciers mourront, leurs écrits mourront avec eux.
Mais on ne peut pas parler de témoignage éphémère à propos de Brothers, qui retrace un demi-siècle d'histoire du pays, et qui porte une charge critique qui lui a valu d'être salué par la critique française ?
Je ne suis pas d'accord. Où est la véritable critique du régime dans ce roman ? Yu Hua (photo ci-contre avec sa tradutrice française Isabelle Rabut) reste très politiquement correct. Ce n'est pas assez ! D'ailleurs, ni l'auteur ni sa maison d'édition n'ont été ennuyés par le régime. Aucun romancier actuel n'ose aborder les vrais sujets politiques, comme le Tibet ou la question du communisme. La pression du régime y est sans doute pour quelque chose…
C'est ce que disent la plupart des auteurs chinois, qui invoquent la pression politique qui les empêcherait d'écrire de bonnes choses. Mais les pays d'Europe de l'Est et la RDA comptaient d'excellents auteurs avant 1989. Ces écrivains publiaient tout simplement à l'étranger, exactement comme ont choisi de le faire des poètes chinois, tel Bei Dao, pour ne citer que lui.(…)
La littérature chinoise ne se relèvera que le jour où les auteurs oseront affronter cette question : quelle doit être la position de l'écrivain chinois face au monde ? Actuellement, aucun n'a le courage de se poser en conscience critique de la Chine.
Retrouvez l'interview complète sur le site Booksmag.fr
►Die chinesische Literatur im 20. Jahrhundert (« La littérature chinoise du XXe siècle »), par Wolfgang Kubin, K.G. Saur, 2005.
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Quand Mao prend des allures de poète romantique

Mao, ou Lord Byron ? Irrévérencieux sur Twitter, le correspondant du Daily Telegraph britannique, Malcolm Moore s'amuse d'une nouvelle sculpture géante -32 mètres…- du Grand Timonier en cours de construction à Changsha, la capitale de sa province natale, le Hunan, et qui ressemble, plus, en effet, au portrait d'un poète britannique romantique qu'au chef de la révolution chinoise.
Il est rare en effet que Mao Zedong soit présenté avec une telle chevelure romantique : regardez cet assortiment de sculptures photographié il y a quelques années dans un informel musée Mao de Chengdu tenu par un ancien Garde Rouge jamais réellement désintoxiqué (voir la photo ci-dessous) :

L'explication est simple : aujourd'hui, lorsqu'on construit une nouvelle sculpture de Mao (sauf au Tibet et au Xinjiang où l'idéologie reste au poste de commandement), il ne s'agit plus réellement de propagande politique. Dans le cas du Hunan, il s'agit d'une contribution au « tourisme rouge » généré par le lieu de naissance du Grand Timonier, Shaoshan, justement situé dans le Hunan, et sur lequel veulent « surfer » les autorités provinciales. Et quel meilleur « produit d'appel » qu'un Mao inattendu, romantique, de 32 mètres de haut, pour accueillir les visiteurs dans la capitale.
On lira avec intérêt et amusement l'article de Bertrand Mialaret sur le dernier roman de Yan Lianke, qui porte justement sur ce « tourisme rouge » dans lequel les habitants d'un village chinois placent tous leurs espoirs d'enrichissement…
Et, bien sûr, on consultera « Le Mao » de notre ami Claude Hudelot dont nous parlions il y a peu, pour comparer l'évolution de l'iconographie maoïste au fil du temps.
La Chine n'en a pas encore fini avec son Grand Timonier…
Mise à jour à 11h35 :
Outre Claude Lebrun facétieux dans les commentaires, un internaute nous envoie un Mao plus romantique que d'ordinaire (voir ci-dessous).

Photos : le chantier de la nouvelle sculpture Mao (Global Times), et Musée Mao à Chengdu (Pierre Haski/Rue89)
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Un cinéaste amateur tibétain jugé pour « subversion »
Dans un article de notre partenaire Aujourd'hui l'Inde, nous vous parlions l'an dernier d'un film tourné clandestinement au Tibet par un cinéaste amateur tibétain qui avait juste eu le temps d'envoyer ses cassettes à un cousin installé à l'étranger avant de se faire arrêter, le 26 mars 2008, quelques jours après les émeutes de Lhassa. Le New York Times nous apprenait samedi que Dhondup Wangchen, le réalisateur, a été jugé pour « subversion ». Le verdict n'est pas encore connu.
Dhondup Wangchen une histoire peu banale : paysan de 37 ans, sans grande éducation, il a appris tout seul à utiliser une caméra. En compagnie d'un ami moine, ils ont recueilli le témoignage d'une centaine de Tibétains, soit plus de 40 heures de tournage, qui ont fourni la trame d'un documentaire de 25 minutes, « Surmonter la peur », présenté pour la première fois en Inde l'an dernier au moment où s'ouvraient les JO de Pékin. (voir la vidéo ci-dessous)
Le procès du cinéaste amateur intervient dans un contexte de répresion implacable, retombée du soulèvement de Lhassa de l'an dernier, et il ne peut sans doute pas s'attendre à la clémence des jugs chinois. Le mois dernier, la Chine a reconnu avoir exécuté deux Tibétains accusés d'avoir participé aux émeutes de mars 2008. Selon les groupes tibétains en exil, il y aurait plus de deux exécutions capitales.
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Yan Lianke met le « tourisme rouge » à la sauce chinoise

Parfois interdit, parfois primé, le romancier chinois Yan Lianke ne laisse pas indifférent dans son propre pays. Il récidive avec son dernier ouvrage « Bons Baisers de Lénine », son préféré, dans lequel il joue avec les symboles du communisme et de la société de consommation, en bref avec les contradictions de la Chine actuelle. Il vient de le présenter à Paris où nous avons pu le rencontrer.
Un village d'éclopés, Benaise, héros du livre
Benaise est un village de handicapés, créé par des laissés pour compte lors de migrations forcées du passé dans l'Ouest du Henan (la province natale de l'auteur). Deux personnages principaux : Mao Zhi a près de 70 ans en 1990, elle a participé très jeune à la Longue Marche de Mao Zedong, et est de fait chef du village.
Le nouveau chef du district, Liu Yingque, a été recueilli à six mois par le chef de l'Ecole du Parti. Il a franchi beaucoup d'échelons et son ambition le pousse à développer le tourisme « rouge ». Un mausolée est construit, mais il faut de l'argent pour acheter aux Russes la momie de Lénine en mauvais état et qui les encombre ! [Invraisemblable ? Allez voir ce reportage du Quotidien du Peuple, l'organe du parti communiste chinois, sur son site en Français, ndlr]
Benaise compte nombre d'aveugles, de sourds, de muets, de boiteux et ce sont eux qui vont former une troupe de cirque et récolter beaucoup… beaucoup d » argent : l'unijambiste coureur de vitesse, l'aveugle qui entend tomber les plumes, la brodeuse paralytique…
Le village à la jonction de trois districts vivait heureux autrefois, abandonné de tous, mais Mao Zhi, en bonne communiste en fait une Commune Populaire d'handicapés. Le « Grand Bond en Avant » puis la « Révolution Culturelle » ont été fort mal vécus par les Benaisiens qui rendent Mao Zhi responsable des excès commis par les gens de l'extérieur, des Gens-Complets !
Liu accepte de rendre à Benaise son autonomie, de « déjointer » le village, mais il faut lever plus d'argent avec une deuxième troupe…
Après la dernière représentation, lors de l'inauguration du mausolée, les Benaisiens sont dévalisés puis emprisonnés et pour boire et manger doivent sacrifier leurs derniers sous et la vertu des petites filles de Mao Zhi. Tout cela finira mal avec la mort de Mao Zhi et l'accident de Liu, mais Benaise enfin « déjointée » va pouvoir couler des jours heureux.
Vivons heureux, vivons cachés…
Le titre chinois du livre (bien plus adapté ! ), était « La joie de vivre », celle des Benaisiens quand ils étaient loin des remous de l'histoire. Les « Gens Complets » sont de bien vilains personnages : Mao Zhi lors de la Longue Marche est violée par son chef de peloton de l'Armée populaire de libération ; Liu fait des quadruplées naines à la fille de Mao Zhi et disparaît… Mais Liu est finalement condamné par le Parti. Yan Lianke tombe t-il dans le politiquement correct ? Non, mais il n'évoque guère la corruption des officiels dans les grands projets touristiques !
Mao Zhi croit en la Révolution, mais ses interventions honnêtes et courageuses n'amènent que des catastrophes.
La composition est très habile entre le présent et les événements historiques qui souvent sont traités en commentaires à la fin des chapitres. Les variations de style sont un plaisir entre le poétique rural à la Shen Congwen, le délire des funérailles de Mao Zhi suivies par les Benaisiens et les chiens estropiés en pleurs, le réalisme magique de sa petite fille Huaihua, naine, qui grandit car elle couche avec des « Gens Complets ».
On ne peut oublier les satires d'épisodes historiques avec la campagne de production d'acier qui ne laisse pas une marmite en fer au village ou la Révolution Culturelle où il faut à tout prix trouver un propriétaire foncier exploiteur !
Un roman explosif et primé
Yan Lianke a été présenté sur Rue89 lors de la publication de « Les Jours, les Mois, les Années », à l'occasion de l'interview par Pierre Haski à Pékin pendant les JO, ou de sa chronique sur « Le Rêve du Village des Ding ».
Il a bien voulu répondre à quelques questions avec la traduction de Chen Feng, directrice de collection aux Editions Philippe Picquier :
Vous n'êtes pas à la Foire du livre de Francfort ?
Non, j'ai été invité mais je n'ai pas eu l'approbation des autorités chinoises. Mais je suis heureux d'être à Paris où mon éditeur et de nombreux lecteurs m'ont soutenu dans des moments difficiles. Tous les écrivains ne vont pas à Francfort : un grand écrivain comme Wang Anyi, qui est pourtant Vice-Présidente de l'Union des Ecrivains, n'y va pas car elle trouve que ce Salon est celui des JO de la littérature chinoise, très loin de la littérature…
Moi même, je ne travaille plus pour l'Union des Ecrivains ; c'est une organisation critiquée mais qui a aidé beaucoup d'écrivains à survivre dans le passé avec les très maigres droits d'auteur payés en Chine.
Je suis maintenant Professeur à l'Université du Peuple à Pékin. Je vois votre surprise compte tenu de l'image de cette université (surtout dans le passé), mais j'ai rencontré le Vice Président de l'université qui a une approche très libérale. Cependant il vaut mieux que je ne parle pas trop à mes collègues de mon livre récent « Elégies et Intellectuels » (Fen Ya Song) qui traite du manque de courage des intellectuels des universités de Pékin et de leurs efforts pour s'intégrer dans le système !
Il existe peu de livres sur les intellectuels : « La Capitale Déchue » de Jia Pingwa, après seize ans d'interdiction est de nouveau publié mais peut être est-ce dû au fait que Jia Pingwa est Président de l'Union des Ecrivains de Xian ; mes livres à moi qui ont été interdits, le restent !
« Bons Baisers de Lénine » est un de vos livres préférés : Pourquoi ?
C'est un des trois que je préfère. Ce livre n'a pas été censuré (contrairement à ce que dit la jaquette du livre ! ) et a obtenu le prix littéraire Lao She. Mais c'est vrai que les réactions des autorités militaires à ce livre ont été virulentes et ont entraîné mon départ de l'armée.
Liu Yingque, le chef du district, est un arriviste, mais je montre que les équilibristes en politique souvent se cassent la figure ; quant à Mao Zhi, c'est un personnage symbolique des souffrances qu'ont entraînées les excès de la Révolution. La censure nous force à aborder la réalité par des biais symboliques ou détournés mais dans ce livre (contrairement au « Village des Ding »), il n'y a aucune autocensure.
Vous avez publié un nouveau livre ?
Un livre de souvenirs qui n'est pas traduit et qui à ma grande surprise, a eu beaucoup de succès (200 000 exemplaires) car c'est un livre facile à lire alors que « Bons Baisers de Lénine » est considéré comme un livre difficile avec beaucoup de dialecte et d'inventions verbales. Mais en France, vous avez de la chance, car on me dit que c'est très bien traduit par Sylvie Gentil tout comme « Les Jours, les Mois, les Années » par Brigitte Guilbaud.
Je vais terminer dans quelques mois un livre sur la « Campagne Anti Droitière » de l'année 1957 contre les intellectuels en m'intéressant surtout à l'attitude des intellectuels au-delà des « droitiers » ; ce ne sera pas un texte réaliste, ce sera très libéré…
►« Bons Baisers de Lénine », par Yan Lianke. Traduit du Mandarin par Sylvie Gentil. Editions Philippe Picquier 2009. 560 p., 21,50€.
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Chine : Areva va enfin débuter la construction de son EPR

(De Pékin) Plusieurs fois reporté, le début des travaux du nucléaire de troisième génération en Chine est finalement imminent. Ce « contrat du siècle » signé lors de la visite de Sarkozy à Pékin il y a deux ans a été chèrement renégocié par les autorités chinoises. Areva fera-t-il une bonne affaire ?
La première coulée de béton du réacteur nucléaire de troisième génération du groupe français Areva est « imminente » à Taishan, dans la province du Guangdong. Elle devrait avoir lieu dans les prochains jours, dit-on de source proche du dossier. Le projet a reçu le 22 octobre l'aval du Conseil des affaires d'Etat, le gouvernement chinois.
Initialement prévue en août, cette cérémonie avait été repoussée deux fois, pour des raisons « météorologiques et administratives » selon Areva, qui avait alors expliqué que des typhons passaient dans la région. Cette étape avait été décalée mi-septembre à… « bientôt ». Le gouvernement chinois semblait avoir d'autres priorités.
Un parcours nucléaire semé d'embûches
Réussir à installer le dernier cri du réacteur nucléaire a été un parcours semé d'embûches pour Areva, qui travaille avec EDF sur l'EPR.
Il a commencé par un coup dur, en 2006 : deux ans après un premier appel d'offres, Areva se fait coiffer au poteau par l'américain Westinghouse, qui remporte le plus gros contrat jamais signé dans le nucléaire civil : la construction de 4 réacteurs dits de troisième génération, deux dans le Zhejiang, une province de l'est, et deux dans le Guangdong, dans le sud.
Pour la première fois, Westinghouse, racheté entre temps par Toshiba, va pouvoir construire son AP 1000, d'une puissance de 1 100 mégawatts contre 1 600 pour le Réacteur pressurisé européen. Outre que l'administration américaine de l'époque a su user de sa diplomatie, la Chine ne cache pas la raison principale de son choix : le transfert de technologie.
A Paris, certains reprochent alors à la présidente du groupe, Anne Lauvergeon, de ne pas avoir accepté de céder un peu du savoir-faire d'Areva pour vendre l'EPR.
La revanche de l'EPR
Il faut attendre novembre 2007 et la visite de Nicolas Sarkozy à Pékin pour qu'Areva obtienne sa part du gâteau chinois : la construction de deux EPR pour la China Guangdong Nuclear Power Company (CGNPC), ainsi que la fourniture de combustible pendant vingt ans pour huit milliards d'euros.
La Chine veut à terme maîtriser seule la technologie des réacteurs de troisième génération, et ne souhaite pas se couper du savoir-faire français, ni être dépendante de la seule technologie américaine.
Mais le tour n'est pas joué pour autant. Au début de l'année 2008, le partenaire chinois d'Areva conditionne l'exécution du contrat du siècle à un engagement de la part des Français quant au transfert de la technologie de retraitement de combustible. Un savoir-faire précieux que possède Areva.
Au même moment, l'on apprend qu'un haut responsable d'Areva a été interdit de sortir du territoire chinois pour rester à disposition des autorités dans le cadre d'une enquête pour corruption visant l'un des vice-directeurs de CGNPC.
Vient ensuite la brouille franco-chinoise, après le passage chaotique de la flamme olympique à Paris et, quelques mois plus tard, la rencontre entre Nicolas Sarkozy et le dalaï lama. Certaines commandes passées à de grands groupes français sont ralenties. La
situation a-t-elle freiné la construction des EPR déjà signés ou les projets futurs d'Areva ? Difficile à évaluer au final, répond une personne qui a suivi le dossier, les négociations sur de tels projets se déroulant dans un laps de temps plus long que n'aura duré l'orage diplomatique.
Soupçons de corruption
En août 2009, ce sont des soupçons de corruption concernant Areva qui sortent dans la presse. Kang Rixin, numéro un du nucléaire chinois est limogé et fait l'objet d'une enquête : il est soupçonné d'avoir détourné des fonds publics et reçu des dessous de table pour 1,8 milliards de yuans.
Pourtant, rarement abandonnés à la liberté de révéler des scoops, les médias chinois se demandent alors si M. Kang n'aurait pas fourni à Areva des informations sensibles dans le cadre de l'appel d'offres de 2004, celui que Westinghouse avait finalement remporté.
Parallèlement aux problèmes touchant à la Chine, les difficultés et les surcoûts se sont multipliés sur les autres chantiers d'EPR, ce qui a peut-être suscité des questions en Chine. Stéphane Lhomme, porte-parole de l'association Sortir du nucléaire, fait observer :
« Les Chinois doivent regarder à Flamanville (France) et en Finlande, ils voient que même Areva et EDF, les constructeurs, n'arrivent pas à le construire. »
Dans ce dossier, la question la plus complexe pour Areva aura été celle du transfert de technologie. Une interrogation qui n'est pas propre au géant français du nucléaire, mais concerne toutes les entreprises étrangères possédant un savoir-faire technique dont ne dispose pas encore la Chine, et qui sont désireuses de profiter de ses marchés.
Dans un entretien donné début 2009 au Financial Times, le patron d'Alstom Transport s'était insurgé contre les méthodes chinoises :
« Nous commençons à voir des entreprises chinoises répondre à des appels d'offres autour du monde pour des locomotives de trains de marchandises, certaines étant basées sur de la technologie transférée ».
Il déplorait que ces technologies aient pourtant été transférées pour un seul usage interne. La Chine considère elle qu'il faut profiter de l'intérêt des étrangers pour son immense marché pour récupérer son retard technologique. Particulièrement lorsqu'il s'agit de domaines stratégiques tels que le nucléaire.
Accepter ou non de transférer la technologie, le dilemme d'Areva
Pour Areva, le dilemme a été de savoir quelle quantité de son savoir elle était prête à donner aux Chinois pour leur vendre l'EPR. Le risque étant évidemment de se voir par la suite concurrencer par les Chinois qui souhaitent eux aussi à terme être des compétiteurs tant sur leur marché intérieur qu'à l'international.
Son concurrent Westinghouse s'est résolu à transférer les technologies de son AP 1000, qu'il est en train de construire pour la première fois. En remportant ce gros contrat, il souhaitait ainsi affaiblir durablement Areva, quitte à contribuer à l'émergence d'un champion chinois.
Areva a accepté de constituer une coentreprise avec son partenaire en Chine. L'accord prévoit la localisation de la construction de la majeure partie des gros composants dès le deuxième réacteur.
Le géant français du nucléaire espère que, par la suite, les autres projets de réacteur de troisième génération en Chine passeront par lui. Un choix qui n'est pas sans risque. La filière du nucléaire civil chinois ne dissimule pas son ambition : devenir apte à maîtriser l'ensemble du processus de construction des centrales.
Photo : lignes électriques en Chine (Pierre Haski/Rue89)
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Les éditions Bleu de Chine reprises par Gallimard
C'est la fin d'une aventure solitaire ; Mais la bonne nouvelle, c'est que l'aventure continue. Celle de Bleu de Chine, un maison d'édition spécialisée sur la Chine, comme son nom l'indique, fondée et tenue à bout de bras depuis une décennie par une femme passionnée, Geneviève Imbot-Bichet. « Bleu de Chine », qui avait d'énormes difficultés à survivre, a été repris par le géant Gallimard.
« Bleu de Chine » dispose de plus d'une centaine de titres à son catalogue, des petits livres aux couvertures séduisantes, généralement des tableaux d'art contemporain chinois. Parmi les auteurs importants publiés par cette petite maison, malgré son incapacité à rivaliser avec les « gros » pour racheter des manuscrits, l'ancien ministre de la culture Wang Meng, Da Lai, le très Pékinois Liu Xinwu, Wang Anyi, le cinéaste Wang Chao ou encore l'écrivain d'avant-guerre Eileen Chang.
Pendant des années, Bleu de Chine a été un « one-woman-show », Geneviève Imbot-Bichet travaillant seule, avec un de ses fils pour faire la mise en page, et un réseau d'amis pour l'aider à faire vivre une maison d'édition indépendante et exigeante, avec des livres dont certains ne se vendaient qu'à quelques centaines d'exemplaires mais permettaient de faire découvrir l'étendue de la diversité de la littérature chinoise.
Geneviève Imbot-Bichet, une sinologue qui fut en poste à Pékin et connait parfaitement le monde de la littérature chinoise, restera la responsable de la programmation de Bleu de Chine au sein du groupe Gallimard - tout en s'occupant par ailleurs de la programmation de la « Maison de la Chine », à Paris.
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Un prix pour Lu Guang, le photographe des maux de la Chine

Lu Guang est un photographe chinois qui n'a pas peur de s'attaquer aux grands maux de la société chinoise. Il vient de remporter le prestigieux prix W. Eugene Smith pour la photographie humaniste, pour un travail époustouflant sur l'environnement, dont le blog ChinaHush.com donne un aperçu.
J'ai connu Lu Guang sur un autre dossier, le scandale des paysans du Henan contaminés par le VIH alors qu'ils vendaient leur sang dans les années 90. Le sujet était un tabou absolu au début de la décennie, mais Lu Guang avait photographié les « villages du sida », et s'était employé à montrer ses photos malgré les interdits. Il avait reçu un prix du World Press Photo en 2004 pour ce travail courageux.
Il s'est ensuite attaqué au fléau de la drogue à la frontière birmane, présenté au festival de Perpignan en 2004.
Lu Guang a cette fois sillonné la Chine pour montrer les dégats de l'industrialisation rapide. Dégats à la nature, et dégats aux hommes. Son travail est fort, sinistre, terrifiant, mais salutaire au moment où la Chine prend réellement conscience des enjeux environnementaux et fait progressivement sa mue verte. Voici quelques exemples du travail de Lu Guang, plus sur ChinaHush.





photos Lu Guang
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Le deal secret qui a permis à Pékin de chiper les JO à Paris

(De Pékin) Voila qui pourrait expliquer la ferveur avec laquelle le président du Comité international olympique (CIO) a toujours défendu les jeux de Pékin : la Chine et Jacques Rogge se sont entendus secrètement pour que Pékin obtienne les J.0., aux dépens de Paris, et que lui soit élu président du CIO. C'est ce que révèle l'ancien ministre chinois des Sports.
La Chine a passé un accord secret avec Jacques Rogge, président actuel du CIO, pour s'assurer l'attribution des Jeux de Pékin, selon un livre du ministre chinois des Sports de l'époque, Yuan Weimin, que s'est procuré le quotidien britannique Times.
L'ancien ministre y explique que Jacques Rogge a négocié avec lui pour s'assurer le vote des membres chinois du CIO lors de sa réunion de Moscou en 2001, au cours de laquelle il devait attribuer les Jeux d'été de 2008 et élire un nouveau président.
« Nous avions un accord privé » avec Jacques Rogge
Le livre, intitulé « Yuan Weimin et les vents et nuages du sport international », révèle comment Pékin a réussi à se mettre des votes de membres européens du CIO dans la poche, alors que ces derniers étaient plus susceptibles de voter pour Istanbul ou Paris.
Selon le Times, Yuan écrit : « Bien que n'ayant pas de contrat écrit avec Rogge, nous avions un accord privé. »
Yuan explique que lui et le maire de Pékin Liu Qi ont eu un rendez-vous avec Rogge dans un appartement d'un centre de conférences de Genève à l'approche de la réunion de Moscou. Rogge aurait alors dit que l'une des raisons pour lesquelles il soutiendrait la candidature de Pékin était que l'attribution des JO de 2008 à Paris serait un handicap dans sa propre campagne à l'intérieur du CIO.
Le deal de Genève : le CIO à Rogge, les JO à Pékin
La rencontre était une initiative de Li Lanqing, alors membre du Comité permanent du bureau politique du PCC, la plus haute instance politique de Chine, selon l'ancien ministre, qui ajoute :
« Nous avons expliqué à Rogge que nous espérions que (lui) et ses amis soutiendraient Pékin. Rogge a dit qu'il espérait que les trois délégués chinois du CIO et les amis de la Chine le soutiendraient.
Rogge m'a dit qu'il m'était très reconnaissant de le soutenir dans sa campagne pour être président et qu'il soutiendrait complètement la candidature chinoise aux Jeux olympiques.
Il espérait que la Chine comprendrait qu'il ne puisse pas exprimer sa position et son opinion (publiquement) parce qu'il était président du Comité olympique européen et que Paris et Istanbul étaient en Europe -mais que malgré cela il travaillerait pour Pékin. »
L'ancien ministre révèle dans le livre que la Chine a promis qu'elle persuaderait ses amis de soutenir Rogge et qu'en retour Rogge s'était engagé à gagner le soutien des membres européens du CIO.
Le plan du Bureau permanent a failli vaciller lorsque l'un des délégués chinois au CIO s'est montré enclin à voter pour un autre candidat à la présidence, le Sud-Coréen Kim Un-yong. Furieux, les dirigeants chinois auraient alors donné l'ordre aux trois Chinois du CIO de voter pour Rogge.
Le président de CIO nie tout arrangement
Finalement, Pékin s'était vue attribuer le 13 mai 2001 et Jacques Rogge avait été élu président trois jours plus tard.
Un porte-parole de Jacques Rogge a répondu au quotidien londonien que le président du CIO avait été élu par une large majorité et que toute insinuation que des accords auraient été passés est complètement fausse.
A l'époque, et jusqu'à la tenue des Jeux, le choix du comité olympique d'attribuer les Jeux à Pékin avait été critiqué au regard du bilan de la Chine en matière de droits humains.
A plusieurs reprises, Rogge avait défendu son choix, notamment sur CNN au printemps 2008, à quelques mois des JO :
« Au moment de la candidature à Moscou en 2001, un membre dirigeant du Comité de candidature (de Pékin) a dit qu'attribuer les Jeux à Pékin ferait avancer l'agenda social de la Chine, dont les droits de l'homme. C'est ce que j'appelle un engagement moral. »
Jacques Rogge a été réélu président du CIO pour quatre ans vendredi 9 octobre, seul candidat à sa propre succession.
Photo : liesse à Pékin le soir de l'attribution des JO à la capitale chinoise en 2001 (Pierre Haski/Rue89)
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Le président « Oba Mao » arrive bientôt en Chine...

Le blogueur Thomas Crampton relève que la Chine commence à être prise par une variante chinoise de l'Obamania : l'« Oba-Mao-mania »…Le président américain effectue en effet en novembre sa première visite officielle en Chine depuis son entrée à la Maison Blanche, un événement dont l'importance n'a échappé à personne, à commencer par les vendeurs de t-shirts et autres gadgets qui s'en donnent à coeur-joie.
On relèvera au passage le chemin parcouru depuis quelques décennies car, il n'y a pas si longtemps, faire un jeu de mot entre un président des Etats-Unis et le Grand Timonier de la Chine communiste aurait pu conduire au laogai, la version locale du goulag…
Thomas Crampton pose au passage une question à laquelle nous aurons bientôt la réponse : Obama rencontrera-t-il au cours de cette visite son demi-frère, Mark Desanjo, qui vit et travaille à Shenzhen, dans le sud de la Chine, et parle couramment mandarin ?

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Gao Xingjian et Günter Grass : deux Nobel en zone industrielle

Le lieu est improbable pour un dialogue entre deux prix Nobel. Au milieu des usines de la zone industrielle d'Erstein (Alsace), entourée de champs de maïs dénudés, un industriel allemand a bâti l'an dernier un musée d'art contemporain : il y présente actuellement une mise en relation de deux hommes qui ont en commun d'avoir reçu le Nobel de littérature, et de dessiner et peindre, le Chinois (devenu Français) Gao Xingjian, et l'Allemand Günter Grass.
Amener les oeuvres de ces deux géants au coeur de la campagne alsacienne, loin des projecteurs parisiens, relève de la provocation. C'est celle que mène depuis quarante ans Reinhold Würth, qui a conduit une entreprise familiale allemande au premier plan mondial dans un secteur plutôt ingrat : les fixations !
Mais Reinhold Würth est aussi un amateur d'art, et, au lieu d'installer ses musées à Venise, il les a implantés là où se trouvent ses installations industrielles, avec un prix d'entrée modeste ! Il y a désormais des musées Würth dans treize pays européens.
Et ça marche. Dimanche, à Erstein, il y avait du monde pour « L'ombre des mots », cette exposition remarquable, qui met en relation deux personnages réputés pour leur travail littéraire et leur oeuvre pour le théâtre, mais dont l'oeuvre de dessin ou de peinture est beaucoup moins connue.
Günter Grass a reçu le prix Nobel de littérature en 1999, et Gao Xingjian un an plus tard, mais tout les oppose, sur le fond et sur la forme.
Deux personnalités opposées
L'Allemand est un animal politique, qui défraie régulièrement la chronique dans son pays ; le Chinois a dû s'exiler et devenir français. Le Chinois plonge ses raçines dans un pays qui ne le reconnaît plus, au point de ne jamais avoir annoncé sa prestigieuse récompense ; l'Allemand est un monument, certes controversé, au coeur de l'establishment culturel de son pays.
Mais, surtout, Gao privilégie le champ spirituel quand Grass se complait dans les joutes politiques, jusque dans les dessins.
Leurs oeuvres sont le reflet de ces différences, faisant de ce dialogue une confrontation Occident-Orient, un reflet de leurs personnalités si contraires. Leur rapport au temps, aux hommes, à la nature, sont si opposés qu'on se surprend à aller d'un mur à l'autre pour chercher la vision opposée.
Comme l'expliquent les textes qui accompagnent l'exposition :
« La rencontre entre ces artistes pluridisciplinaires permet d'esquisser deux portraits singuliers marqués par l'histoire du XXe siècle. Gao Xingjian, artiste dépossédé de son art et de ses racines par la révolution culturelle chinoise, reste cependant empreint d'un idéal de beauté.
Tout son oeuvre participe d'une quête des origines de la peinture et de la littérature qui tend à révéler la primauté de l'individu hors de toute doctrine idéologique.
Tout l'oeuvre de Günter Grass est imprégné de l'histoire de l'Allemagne. Artiste engagé, ouvert sur le monde, il maîtrise de nombreux registres, tous foisonnant de mots et de formes.
Les deux artistes se rejoignent dans une forme de quête, celle de l'enfance perdue, de la liberté de l'individu et de l'utopie d'un monde plus juste. »
Le siècle de Günter Grass et celui de Gao Xingjian
Gunther Grass présente plusieurs séries, et en particulier une histoire du siècle, avec une peinture par année du XXe siècle, le pendant illustré de son livre « Mon siècle », qui a fait couler beaucoup d'encre. Une lecture forcément très politique du XX° siècle allemand, avec ses tragédies et ses moments de bonheur, résumés par ces deux planches, 1933 et 1989, l'arrivée des nazis au pouvoir et la chute du mur de Berlin (voir ci-dessous).


Gao Xingjian lui oppose ses encres de Chine sur papier ou sur toîle, qui évoluent au fil des ans, entre les années 90 et la période récente, mais loin du vacarme de la société, et surtout loin des hommes qui n'y apparaissent que de manière furtive, comme des ombres … chinoises.
Un prolongement de son livre majeur, « La Montagne de l'âme ». En particulier le deuxième dessin ci-dessous, intitulé « La Fin du monde (2006) », qui répond aux visions de fin du monde Gunther Grass, plus « bruyantes », plus « colorées »…


Günter Grass présente une autre série étonnante, tirée d'un voyage en Inde en 1987, un journal de bord fait de croquis surchargés de textes, portant la marque de la violence sociale, de la misère, de la foule et de l'agitation qui a frappé l'auteur du « Tambour ».
Gao Xingjian poursuit de son côté son exploration intérieure, sa quête individuelle qui, seule, a un sens à ses yeux. Avec des formes et des ambiguïtés que permet l'encre de Chine.
Je ne sais pas si les salariés du groupe Würth sont plus « heureux » qu'ailleurs, ou si l'art change quoi que ce soit aux dures lois de l'économie et du social.
Tout ce que je sais, c'est que j'ai ressenti dimanche, dans cette minuscule zone industrielle perdue dans la campagne alsacienne, un énorme touche d'humanité tranchant avec un monde où elle se font rares.
► L'Ombre des mots exposition au musée Würth France, à Erstein (Bas-Rhin) - jusqu'au 16 mai 2010 - du mar. au sam. 11h-18h - 2€/4€.
Photo : le musée d'Erstein (Pierre Haski/Rue89)
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