Sur les petites scènes de Buenos Aires, un autre théâtre est possible

'La Venus de las pieles', au théâtre El Porton de Senchez (Alternativateatral).

Combien la scène alternative compte-t-elle de salles de spectacle à Buenos Aires ? Dix ? Vingt ? Allez, cinquante à tout casser ? Vous n'y êtes pas. Plus d'une centaine. Loin du centre historique, des théâtres non moins historiques et souvent bien mal en point (fermés, en travaux, fatigués), loin du Broadway de Buenos Aires qu'est la large avenue Corrientes, quand on gagne des quartiers comme Abasto, Almagro ou Boedo, c'est bien le diable si on ne tombe pas sur l'une de ces salles.

On les reconnaît non à leur devanture, généralement discrète, voire réduite à une porte d'immeuble, mais à la grappe de personnes qui stationnent devant, clope au bec (on ne fume plus dans les théâtres, les restaurants et autres lieux publics de la capitale argentine). Là, au bout d'un couloir parfois interminable ou bien dans un creux entre deux maisons, se nichent des salles sommairement équipées, pouvant accueillir entre 20 et 60, voire 100 spectateurs. Jouxtant toujours la salle, un bar, un café minuscule voire un petit restaurant. Des lieux qui respirent l'amitié, la ferveur, où l'on se sent bien, où il fait bon aller.

Une envie de théâtre en phase avec la vie

C'est là, dans ces ressacs de la ville, que Buenos Aires écrit de nouvelles pages souvent intimistes, et parfois bouleversantes de son théâtre. Certes, il en va de cette scène alternative comme du off avignonnais : le nombre ne fait rien à l'affaire. Il ne suffit pas d'avoir un début de salle pour avoir du talent, monter sur scène en jouant comme dans la vie ne fait guère avancer que les pendules, lesquelles au demeurant avancent toutes seules.

De fait, une cinquantaine de salles émergent de la multitude, ce qui n'est pas rien. Mais, dans son ensemble, cette déferlante du théâtre alternatif » porténos » apparue il y a trois ou quatre ans, est d'abord une réaction naturelle dans une ville qui adore la scène depuis toujours. Une façon de rejeter les gros spectacles prévisibles et de relever la tête après le coup de massue que fut la crise (économique), une envie d'un théâtre qui soit en phase avec la vie de ceux qui le font.

Ruben Szuchmacher (Jean-Pierre Thibaudat/Reuters)Ruben Szuchmacher est une figure incontournable et très attachante de cette scène alternative. Avec une petite équipe de six personnes, il dirige l'Espacio teatral Elkafka, où, par exemple, Luciano Càceres a mis en scène Loenor Manso dans » 4.48 Psychose » de Sarah Kane (pièce créée en France par Isabelle Huppert dans une mise en scène de Claude Régy). Il reçoit quelques aides de l'Etat et de la ville, pas de quoi faire vivre son théâtre.

Alors Szuchmacher se débrouille. En signant parfois des mises en scène dans le théâtre commercial, et surtout en donnant des cours –c'est un professeur réputé. Ou en trouvant à l'occasion un sponsor, comme ce fut le cas pour » Quartett » , la belle pièce d'Heiner Müller. Sans oublier le lobbying dans les commissions municipales pour défendre la cause des petits théâtres alternatifs (une cinquantaine d'entre eux sont regroupés dans une association dont Ruben est l'un des piliers).

Cet activisme, entre passion et survie, grignote ses jours et ses nuits. Il lui reste peu de temps à consacrer à ses mises en scène, une par an depuis que le Kafka a ouvert il y a quatre ans. Les spectacles sont joués en fin de semaine, deux ou trois représentations, pas plus. La jauge étant petite, certains spectacles vivent longtemps.

Tchekhov radicalement réapprioprié

El Camarin de las Musas, sur Mario Bravo, est le lieu où Daniel Veronese se sent comme chez lui. C'est là qu'il crée ses spectacles. Grâce aux traductions de Françoise Thanas, on connaît un peu cet auteur, qui est aussi et autant un metteur en scène. Pour preuve, ses récentes » versions » de Tchekhov, l'une à partir des » Trois sœurs » et l'autre d' » Oncle Vania » .

Versions, le mot est juste : Veronese s'approprie Tchekhov pour mieux lui faire rendre gorge. C'est magnifique. En France, Ricardo Bartis est la figure la plus connue de cette scène alternative, et l'une des plus radicales. Le Festival d'automne l'invite régulièrement à Paris. Il sera à nouveau là (à la MC93 et au théâtre Garonne de Toulouse) en octobre avec » De mal en peor » ( » De mal en pis » ), un théâtre où la proximité n'est pas un gadget et rime souvent avec promiscuité. Alliance que l'on retrouve dans » Espia a una mujer que se mata » , la version d' » Oncle Vania » de Veronese. Photo : » La Venus de las pieles » , au théâtre El Porton de Senchez (Alternativateatral).

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Portrait de René B.

De René B.

16H43 | 20/06/2007 | Permalien

Il est vrai que les salles alternatives fleurissent à Buenos Aires mais également en Espagne où il existe un réseau très actif de théâtres alternatifs ().
Ces petites salles accueillent souvent des réalisations très contemporaines et parfois de véritables réussites, porteuses du théâtre à venir (Rodrigo Garcia, Daniel Véronese, Sergi Belbel, pour ne citer qu'eux, en sortent). Ce phénomène alternatif, qui conjuge un grand appétit de théâtre, des conditions économiques difficiles et un sens très développé de la démerde, offre une vraie « alternative » au théâtre institutionnel. Le France connait trop peu cette réalité. Le plaisir reste à prendre vu les difficultés présentes. Et ce ne serait pas forcément une régression mais un glissement vers le désir, l'exigence et la convivialité.

Portrait de Courageux anonyme

De

06H19 | 21/06/2007 | Permalien

En s'agissant de l'Hispanoamerique, c'est un vrai MIRACLE… Et il devait être en Argentine, only in Argentina.

Portrait de Courageux anonyme

De

06H23 | 21/06/2007 | Permalien

En s'agissant de l'Hispanoamerique, c'est un vrai MIRACLE… Et il devait être en Argentine, only in Argentina.

Portrait de Courageux anonyme

De

11H49 | 22/06/2007 | Permalien

De mal en peor vaut la peine d'être vu. J'espère qu'il y aura, comme lors des représentations à Bruxelles, la possibilité de se découvrir « la galerie » du spectacle comme dans une véritable maison.

sinon le théâtre alternatif, c'est bien mais être comédien, metteur en scène, régisseur etc.. c'est un travail, une profession qui mérite un salaire. En Espagne, le théâtre n'est pas subventionné et de plus en plus, même dans les pays où il existe un théâtre public, il arrive de plus en plus souvent que les répétitions ne soient pas payées.

Portrait de René B.

De René B.

18H40 | 22/06/2007 | Permalien

Exact. Mais c'est cela ou ne rien faire. Dans la difficulté mais aussi dans l'énergie et parfois l'enthousiasme le théâtre alternatif vit. Et accompagne ses réalisations d'un certain nombre de revendications. Et notament d'avoir les moyens de vivre professionnellement. L'un n'empêche pas l'autre. A la guerre comme à la guerre. C'est de résistence dont il s'agit et d'affirmation d'existence.

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