Les mots de Nougaro sur scène: le jazz est là, la java aussi

Une petite fille en pleurs dans une ville en pluie, un mannequin, une manucure, l’écran noir de nos nuits blanches, une histoire de jazz et de java, un homme saoul, sous ton balcon… Des choses comme ça. Accrochées à l’enfance, l’adolescence. Le souvenir d’un jazzeur de mots, d’un amoureux des femmes et du rythme. Ou pas.
Rien qu’un nom, Claude Nougaro, associé à une ville, Toulouse, ô-Tou-louse. Un magma. Ce qui nous attend sur la scène du théâtre des Abbesses, c’est tout cela et plus encore: comme la découverte d’une île secrète dans la ville, pleine de recoins inattendus.
On y pénètre comme il se doit dans le noir, d’où nous viennent des voix porteuse de mots qui seront tour à tour parlés, psalmodiés, chantés a capella ou soutenus par l’impeccable guitare d’Anthony Winzenrieth. Les voix et bientôt les corps souvent entremêlés des acteurs-chanteurs-diseurs Philippe Bérodot et Cécile Garcia Fogel.
Et c’est un autre Nougaro qui se profile, débarrassé de la gangue de ses orchestrations, un poète mis à nu. Nu et magnifique, comme un con place de la Concorde et de la concordance des temps.
« Dans l’alphabet du corps, le Q m’occupe tout particulièrement »
Nougaro joue avec les mots comme avec le feu, allume des bouts d’alphabet et swingue la flambée. La langue française n’est pas chez lui une mer morte, étale, mais un océan dévergondé, plein de flux et de reflux, tempétueux. Dont la vague surfe sur l’époque urbaine (« Y avait une ville/ Et y a plus rien », « Regarde là, ma ville/ Elle s’appelle Bidon/ Bidon, Bibon, Bidonville », etc.).
Des mots moins dits avec l’accent (du Sud-Ouest) qu’accentués là où le français paresse dans l’atonie. Sa langue est souvent moins une machine à signifier qu’une matière suggestive, un corps dont il n’aura de cesse de caresser la sensualité (« dans l’alphabet du corps, le Q est la consonne qui m’occupe tout particulièrement »).
Le jazz est là, la java est là, dans cette boxe avec les mots qu n’est que l’autre versant de la relation amoureuse, sujet de prédilection. D’où la phénoménale justesse que forme le couple de l’actrice Cécile Garcia-Fogel et de l’acteur Philippe Bérodot, se renvoyant la balle, se jouant des sexes dans un méli-mélo sensuel où le couple tient lieu de bouée ultime quand ce n’est pas l’alcool, le tout sous le regard complice du metteur en scène Christophe Rauck.
Paroles de chanson, entretien télévisé, texte en prose: on est sous le charme
Le titre du spectacle, « L’Araignée de l’éternel », laisse à chacun le loisir de tisser sa toile. Car d’un entretien avec Denise Glaser (« Discorama ») à l’époque où la télé noir et blanc écoutait l’autre et le laissait parler (entretien à la fois joué par les acteurs et restitué sur écran), où le jeune Nougaro raconte comment il allait voir son père baryton mourir chaque soir sur la scène du Capitole à Toulouse, à la découverte d’un étonnant récit en prose racontant le cheminement d’une plume d’ange depuis le coin de la rue jusqu’à l’asile de fous, on en finit pas de tomber sous le charme.
Sans jamais verser dans le benoît tour de chant ou le revival larmoyant. Les deux acteurs qui multiplient les complicités swingueuses et la mise en scène de Rauck associant avec doigté vidéo live et documents d’archives avec pour seul décor un matelas tombé du ciel, -le matelas blanc de nos nuits noires- y sont pour beaucoup. Nougaro le visiteur disait:
« Passe, passe dans la vie
En visiteur
C’est beau, applaudis
C’est laid, passe ailleurs »
C’est beau, on applaudit.
► L’Araignée de l’éternel sur des textes de Claude Nougaro - au théâtre de la Ville (Abbesses), 31 rue des Abbesses, Paris XVIIIe - jusqu’au 14 juin - 20h30, dim 15h - 16,50€/23€ - Rés. 01-42-74-22-77 - plan.
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Et bien M.Jean-Pierre Thibaudat, on voit que vous connaissez votre bréviaire « Nougaresque » par coeur !
Bravo, belle incitation alléchante à voir ce spectacle pour celles et ceux qui résident à « Paname ».
Cet entretien avec Denise Glaser (« Discorama ») reste un chef d’oeuvre que l’on peut revoir sur le site de l’Ina.
Pour qui a découvert pour la première fois le « chantre » de Toulouse, lors de cette apparition comme un « ovni », en imper, sous la « flotte », chantant « une petite fille en pleurs, dans une ville en pluie, et moi qui cours après…. », c’est un régal, et un regret de voir disparaître hélas nos plus grands poètes de la trempe des Ferré Brel et Brassens !
J’ai noté qu’il y avait une Cécile (Garcia-Fogel) dans le spectacle, comme un clin d’oeil !
Merci de nous signaler cet événement Parisien que beaucoup ne verrons pas, et probablement de plus pour des raisons financières, vu le prix des spectacles Parisiens.
Superbe article et un bel hommage à celui qui a su faire rimer Toulouse avec chanteur de blues. Merci.
Le spectacle est-il prévu en Belgique ou à Lille ?
bérodot est gé-nial. à ne pas manquer ..