Festival d’Avignon: vite, un Vitez!

'Ricercar' par le Théâtre du Radeau (F. Tanguy).

Etait-ce l’hommage rendu à Antoine Vitez qui pianota tout au long du festival d’Avignon ? Toujours est-il que, plus que jamais, on ressentit le vide que sa disparition, ancienne mais encore vibrante, laissa. Je ne parle pas ici du metteur en scène, du directeur d’acteurs, du pédagogue, autant de figures qui se prolongent au travers de comédiens, de metteurs en scène, présents en grand nombre au Festival -ainsi Valérie Dréville (fille croisée de Vitez et de Vassiliev dont elle marie étonnement les deux enseignements à l’ombre de Claudel), mais tout autant Dominique Valadié, et ces deux-là s’épaulant une soir mémorable dans une nuit de mistral à dire du Dante dans la Cour d’honneur.

Non, ce qui manqua cruellement, c’est la conscience politique que Vitez -souvent seul contre beaucoup- représenta, une autorité souveraine, une élite parlant pour tous, et dont les propos faisaient mouche ou, comme l’on disait alors, « alimentaient le débat », « interpellaient », en secouant bien des cocotiers, en rebroussant le poil des discours de convenance, en traquant les langues de bois. Sa parole manque.

Si le débat s’éloigne des lieux assignés…

Car, qu’est devenu le débat avignonnais ? Il ressemble à ce qu’est aujourd’hui le Verger Urbain V qui, au temps de Vilar et longtemps après lui, fut le haut lieu de la palabre, de l’échange vif et qui est devenu un passage piéton, un non-lieu. Le Cloître Saint-Louis karchérisé de ses mystères, est désormais le haut lieu du festival, mais c’est une sorte de salle des pas perdus en plein air où la parole s’étiole en parlote.

Les matins, les artistes au programme du festival viennent s’y exprimer sur une estrade devant un public plus ou moins nombreux assis sur des bancs. Un exercice difficile où peu réussissent à dépasser le stade des phrases habituelles ou des propos vaseux et ce n’est pas la (bonne) qualité des intervieweurs qui est en cause, mais l’exercice lui-même, mi-promo, mi-épreuve obligatoire, mi-conférence de presse, mi-rencontre avec le public, bref un moment mou. Et d’autant plus évaporé qu’autour, on passe, on bavarde, on se donne rendez-vous, on boit un coup, on fait son marché. Un sorte de laisser-aller morne, de propos qui tombent dans l’indifférence, un espace dramaturgique nul.

Et où sont les politiques ? Où était encore passé la ministre de la Culture, cette durable Arlésienne au sourire d’hôtesse ? Où étaient les ténors de la gauche caviar ou pas, qui naguère ne manquaient jamais le rendez-vous avignonnais ? Ils étaient à Versailles, on ne peut pas être partout. Ils avaient délégué, au mieux, des « collaborateurs », une pléiade de technocrates et, pour ce qui est de l’administration du ministère de la Culture, des hommes parfois affables et d’autant plus affables qu’ils sont chargés d’effectuer les basses besognes : annoncer des coupes, des suppressions de lignes budgétaires, des refontes qui ne sont que des cache-misère.

Alors ce n’est pas sans une certaine crispation pathétique que le 18  juillet, on vit, à l’appel de quatre syndicats professionnels, un maigre groupe de badauds plus que de manifestants se diriger sous trois banderoles de l’office du tourisme jusqu’au palais des Papes (quel parcours hautement symbolique -à quand un ministère du tourisme et de la culture ? ), distribuant un trac tout bonnement titré : « Sauvons l’art et la culture. »

De fait, il y a péril et danger en la demeure. Mais fallait-il traduire cela par une si médiocre prestation que d’aucun prirent sans doute pour une parade du off (le seul clou du spectacle étant le cercueil au polystyrène fatigué de l’intermittent du spectacle) ? Là comme ailleurs (les syndicats enseignants, etc.) on prit date pour une « grande journée à la rentrée ».

…Il persévère dans le « théâtre des idées »

Où était la vraie parole politique ? Dans l’ailleurs des paroles, celles d’Alain Badiou, de Giorgio Agamben, de Georges Didi-Huberman, de Marie-José Mondzain et de quelques autres, au fil d’un toujours passionnant « théâtre des idées ». Elle fut aussi, ici et là, sur la scène. Vitez aurait apprécié.

Dans le condensé de regards que crée le festival, on vit des metteurs en scène et des auteurs en nombre significatif interroger le monde d’aujourd’hui ou, le plus souvent, se demander comment on pouvait en parler. Cela alla du clin d’œil, qui était plus qu’un clin d’œil, de la reine d’ « Hamlet » fredonnant dans la Cour d’honneur une bluette de Carla Bruni, au spectacle du groupe Superamas, dont le joli titre « Empire (Art & Politics) » ne tint pas ses promesses, butant sans cesse contre l’obstacle telle la mouche contre la vitre -un échec somme toute significatif.

Plus dense, plus intrigante fut la proposition du Toneelgroep Amsterdam (arrivé trop tard, je n’ai pas vu, mais j’en ai entendu causer) ou le travail de Guy Cassiers, dont nous reparlerons lorsqu’il viendra au Festival d’Automne, comme celui du Théâtre du Radeau qui présentait « Ricercar » (dont nous avons ici parlé lors de sa création au Mans), et organisait certains matins des « Rendez-vous de la pirogue », où, en écho ou pas au spectacle, on parla de « repasser la frontière » ou de « ce qui résiste ».

Ecoutons encore une fois la forte parole de Vitez. Une lettre adressée le 6  janvier 1986 à Jack Lang, alors ministre de la Culture (Ecrits sur le théâtre, 5, POL) qui n’a rien perdu de sa pertinence :

La politique c’est comme le théâtre, cela travaille un matériau périssable, toujours fuyant ; le Temps est son étoffe. Alors on pourrait dire que la Droite cherche à s’emparer de l’Espace, à traiter du Temps comme d’un espace. Tandis que nous travaillons sur l’histoire, et sur l’instant d’après où nous sommes déjà, comme des navigateurs.

Un exemple : la question des immigrés. La Droite parle de seuils, de progression géométrique, d’hétérogénéité, allègue le mélange impossible de l’eau et de l’huile dans le verre, etc. Nous, nous sommes heureux de vivre le temps où la société change de visage, nous ne redoutons pas qu’on nous parle des Grandes Invasions, nous nous souvenons que la France fut formée aussi par les Grandes Invasions, nous accueillons l’idée que les visages français du XXIe siècle n’auront pas tous le sourire de Reims.

Lire aussi : Festival d'Avignon : une édition équilibrée entre texte et image


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Dolores Messmaker | Situation à géométrie variable
16H26 25/07/2008

Si c’est à cause de l’accueil si négatif fait à votre article d’hier (par A. Dreyfus) sur Avignon que vous nous proposez celui-ci? :-)
Il n’a, en tous cas, pas photo: voilà un vrai article, avec un débat. Mais il reste à faire un effort sur la forme: ça reste un peu mastoc et quand il s’agit d’art, on a, davantage sans doute que dans d’autres domaines, envie de voir, de toucher, de sentir. M. Thibaudat, mettez-vous à la vidéo!

 
uclu
16H49 25/07/2008

Un grand merci pour ce bel article.
«  »S’il est, comme dit Léonard de Vinci, -un triste élève celui qui ne dépasse pas son maître-, celui qu’on peut appeler un grand maître est celui qui n’a pas, ne peut pas avoir d’élève, parce qu’il sait qu’il n’a rien à enseigner. Il sait que ce qu’il possède en propre est quelque chose qui ne peut servir à personne, quelque chose qui « échappe », sans fondement, sans raison, sans rigueur; un excès en même temps qu’une insuffisance. Bref, un grand maître est celui qui n’en est pas un. » ( G.A)

 
pikasso02
17H44 25/07/2008

Un grand maître a toujours quelque chose à enseigner, à condition que des artistes acceptent d’écouter le maître, et surtout que le maître accepte de parler. Les génies en peinture restent silencieux sur leurs façons de faire.Si comme vous le dites ces maîtres sont conscients que leur génie ne peut s’enseigner, il devraient accepter de donner ce qui peut se transmettre; et cela il ne le font pas. Je ne peux donc vous suivre quand vous écrivez : « un grand maître est celui qui n’a pas, ne peut pas avoir d’élève, parce qu’il sait qu’il n’a rien à enseigner. » Si nous sommes aujourd’hui dans le creux de la vague, c’est justement parce que des artistes ont pensé comme vous.
Je crois dans l’interprétation et la transmission des fondamentaux de la discipline choisie par l’artiste.
La suite sur mon blog pour les curieux

http://pikasso02.skyrock.com/

 
uclu
18H49 25/07/2008

Excusez moi, c’était une citation , GA, ça veut dire, le peintre Gilles Aillaud, j’avais oublié de le signaler. C’est un court extrait d’un texte magnifique sur Vermeer, que je relis souvent..Il me semblait bienvenu, par rapport au titre de l’article de JP Thibaudat, mais peut-être me suis je trompée..
J’ai souvent assisté à des débats passionnants entre Antoine Vitez et Michel Vinaver, sur le théâtre et la politique, le pur et l’impur, et ils n’étaient pas d’accord entre eux
sur ce sujet là, c’est ce qui m’apportait quelque chose, il ne s’agit pas de choisir qui « a raison » ou « tort », mais de provoquer une réflexion, bon. Merci en tous cas, j’irai voir votre blog.

 
atomk | journaliste
22H50 25/07/2008

Excellente lecture que ce texte sur Vermer. Gilles Aillaud ou Eduardo Arroyon on aimerait que la peinture, les peintres soient plus présent au festival d’Avignon

 
Alex Nihilo
17H42 25/07/2008

Ouais, y’en a marre des retraités de Libé! (sauf les fondateurs de la Rue, of course…) Déjà que j’achète plus Libé à cause de ça, des papiers culture chiants et pompeux qui confine à la sodomie de diptères, je ne pensais pas les retrouver sur rue89. je n’ai rien contre Monsieur Thibaudat qui écrit très bien, mais perso, j’aimerais lire autre chose que son jus de crâne sur un festival qui s’arrête demain. Vous avez pas le même journaliste en plus pêchu?

 
uclu
18H52 25/07/2008

Pourquoi tant de haine. Retraités ou non, qu’en savez vous? Et même..
Rue 89 ne vous appartient pas à vous seul..

 
Alex Nihilo
22H37 25/07/2008

Non pas de haine, juste une critique. J’exprimais une simple opinion et je n’ai pas la prétention de m’accaparer la Rue. Je trouve que la référence à Vitez date un peu (et je sais qu’on écrivant cela, je vais m’attirer les foudres de certains). Je ne dis pas que sa vision politique et esthétique du théâtre n’est plus d’actualité, mais le coup du « c’était mieux avant » a tendance à m’exaspérer. Ca fait un peu ancien combattant. Il y a aujourd’hui de jeunes (ou même vieux, mais vivants) metteurs en scène, directeurs de théâtre, auteurs et comédiens qui se battent pour faire vivre un art « élitaire pour tous » et engagé.

 
uclu
23H26 25/07/2008
 
Guy Valte
08H28 26/07/2008

solidaire à cette question d’uclu : Qui ?
Alex Nihilo vous déraillez, Avignon n’est pas le salon de la nouvelle bagnole. Vous parlez comme un consommateur, c’est nul.

 
pikasso02
10H35 26/07/2008

Ils existent puisque des pièces nouvelles se créent. Mais il n’existe pas de médias où nous puissions les entendre parler de leur art. Peut-être des médias spécialisés. Un peu sur France culture. Parfois sur Rue 89.Le problème je crois, tient au fait que tous et toutes se prennent pour des génies. Et comme le disait Gilles Aillaud par la voix de uclu, ils n’ont rien à enseigner, ce qu’ils font ne pouvant être enseigné. Ce n’en n’est pas plus mal aujourd’hui! Quand un homme du passé lointain a mis au point une forme, ce n’est pas parce qu’elle est ancienne, que l’interprétation de cette forme, de ce texte ne puisse devenir si le génie est présent, une nouvelle oeuvre de référence. Je crois que l’école n’a pas fait son travail dans les dernières générations, et que l’ignorance qui s’en est suivie ne pouvait nous conduire qu’aux « n’importe quoi » que nous avons aujourd’hui dans l’art contemporain.Au fait, que devient l’enseignement de l’histoire des arts à l’école? Cinq années ça passe vite!

 
uclu
10H27 26/07/2008

Jeune, mort, vieux vivant, c’est la pensée qu’elle soit d’Artaud, mort, ou d’Agamben en forme, qui est vivante. Pour revenir à l’article, on ne trouve sur le site du Festival que les conférences de presse des artistes ( pas très intéressantes à mon goût, sauf celle de François Tanguy-même elliptique-) et aucune vidéos du théâtre des idées, je n’ai trouvé nulle trace d’Agamben, ou de Stiegler et c’est dommage pour ceux qui ne peuvent aller à Avignon.
Pour moi la dérive, c’est que même les institutions publiques comme L’Odéon ou France Culture, sans parler de France Inter, sont à la recherche de « noms » et que même des artistes comme Valérie Dréville, Dominique Reymond , Dominique Valadié, Jany Gastaldi Nada Strancar, Lynn Thibaut etc ne soient pas assez « connues » pour eux quand le metteur en scène qui leur propose un projet n’est pas lui même considéré comme star, et tout ça s’accentue depuis un an.

 
le tadorne
10H44 26/07/2008

Nous sommes le 25 juillet et voilà que Rue89 se réveille! Mais dites-moi, pourquoi ne pas avoir organisé ces lieux de paroles? Rue89, n’est-ce pas précisément l’articulation entre citoyens, experts et journalistes? Je commence à être fatigué de lire, chaque année, toujours en fin de festival, les mêmes plaintes.
Fatigué…
Pascal Bély
www.festivalier.net

 
uclu
11H14 26/07/2008

Tadorne, je suis une fidèle lectrice de votre blog. Merci.

 
PauLo anarcho-patriote
14H16 26/07/2008

Pas le moral… les intermittents du spectacle…

qui ont cru être des « artistes » parce que le régime socialogaulliste les « fonctionnarisait » ! Qui ont confondu la reconnaissance du régime avec celle du talent…

Les systèmes dirigistes quand ils deviennent totalitaires ont besoin de s’inféoder « la culture » pour disculper leurs méfaits contre la société. Oh, pas les créateurs de génie, non, les besogneux pour les mal rétribuer mais s’en servir.

Les acheter, les soudoyer pour qu’ils leur lèchent les bottes et leur donnent une contenance culturelle, juste le vernis, l’apparence !

Les « vrais » artistes, ceux qui ont leur art dans la peau, n’ont rien à faire des miettes de subventions ou d’allocations du système. Elles ou ils vont leur chemin sans se préoccuper des puissants. Plaire, oui mais à ceux qu’ils respectent et qui savent et apprécient. Être reconnus, oui mais par d’autres créateurs, de vrais connaisseurs.

Les socialogaullistes ont en commun cette approche médiocre et méprisante des artistes, de la culture. Ils demandent, habituellement, aux célébrités petites ou grandes, très passées, défraîchies, de venir faire de la figuration, de paraître dans leurs réunions électorales. Pathétique !

Ils ne leur demandent rien d’autre que leur présence à ce moment crucial pour leur réélection. Et surtout pas d’exprimer une opinion qui pourrait gêner. Des plantes vertes mais plutôt fanées…

Et l’art dans tout ça ?

> Ravalé au rang de faire valoir. La médiocrité en tête et surtout la vulgarité pour faire « peuple ».

> Pas les vrais talents : ceux-là risqueraient de montrer leur indépendance d’esprit.

> Pas ceux qui font ou déclament « du beau », de belles œuvres, de beaux textes. Non, uniquement la promotion des médias : la bassesse, la grossièreté et la vulgarité.

Les « intermittents » ne sont que « du spectacle du totalitarisme socialogaulliste », pas des artistes : de petits fonctionnaires, de médiocres figurants.

Ils renâclent. Tant mieux !

Qu’ils se ressaisissent, qu’ils développent leur art, leurs talents en travaillant. Ils réussiront par leur seul mérite, pas par les commandes, les allocations ou les subventions de l’État, des dignitaires du régime socialogaulliste, mais grâce aux spectateurs, aux visiteurs, aux acheteurs de leurs œuvres.

Leur place n’est pas au pied des dirigeants politiques mais au pied de leur œuvre !

Lueur d’espoir ?

http://www.enfiniraveclesocialogaullisme.com

 
uclu
15H25 26/07/2008

intermittent du spectacle, ce n’est qu’un statut; pas un métier ni une fonction;
artiste ou artisan, comme on préfère,c’est effectivement être dans ce qu’on fait pas dans ce qu’on dit, mais un théâtre ne peut être privé..de public..Alors oui, les subventions sont nécessaires pour que le prix des places soient moins chères..

 
Efim | metteur en songes
01H18 27/07/2008

Bien vu. Absence du politique. Cela rend le festival microcosmique. Il n’y a pas d’axe fort. On dirait un des marchands de glace de la rue st Agricol. 40 parfums. A 25 € la place +tous les frais de logement, vous avez un pouvoir d’achat de 4 parfums maximum. Avec 4 spectacles vous jugez tout le festival. Images de Castelluci, texte de Shakespeare, une Mouette, un Philippe Quesne.
Un grand festival se doit d’être rebelle. Là les directeurs sont des enfants très sages qui font ce qu’il faut faire. Ils prennent des noms réputés dans le cénacle.Et c’est tout.
Effectivement cela manque de souffle. Cette histoire d’artistes associés me paraît bidon. Le petit livret qui explique est inepte.
N’empêche que les spectacles que j’ai vus étaient loin de ressembler aux ratés de 2005.
Partage de midi, éloge du collectif, texte bien mâché, Claudel clair.
La mouette, honnête. Quesne et les dragons, un nouveau ton bien décapant.
Et bien sûr le théâtre des idées, là c’est un beau creuset de réflexions.
Marie José Mandzain parle de mettre Avignon en état inflammatoire, là c’est Avignon consommatoire. C’est l’hypermarché de la culture que les gauchistes dénonçaient en 68.
Et le off. Comment s’y retrouver ? heureusement les festivaliers se parlent et se donnent les tuyaux.

Maintenant il faudrait que Mouhawad imprime l’année prochaine un côté plus décapant.
Le théâtre des origines était politique, il doit le rester.