
Eloge du voyageur Vassili Golovanov, le Nicolas Bouvier russe

C'est un livre fou et fabuleux, un voyage au coeur d'une île perdue à l'extrême nord de la Russie. Pas un exploit m'as-tu-vu, mais une exploration tremblée du voyageur lui-même autant que de l'île qu'il parcourt, celle de Kolgouev tant désirée -et si souvent déglinguée- dont la beauté soudaine résiste à toute description.
Autrement dit, le livre de Vassili Golovanov est à la hauteur du beau titre qu'il lui donne : « Eloge des voyages insensés. » Ne vous attendez pas à un livre raisonnable avec une marche d'approche, précédée d'un topo sur l'histoire de l'île et de ses habitants ainsi que de l'inventaire des voyageurs qui ont précédé l'auteur dans cette région peu amène.
Tout cela existe, bien sûr, mais dans le désordre de l'ivresse à dire. Car ce livre est ivre, comme s'il buvait aussi les nombreuses bouteilles de vodka qui le traversent -vodka qui, sur l'île de Kolgouev, sert le plus souvent de monnaie d'échange, comme c'est courant dans les zones reculées de la fédération de Russie. Ce livre, qui en explore une poussière, est aussi une métaphore de la Russie, où il y a belle lurette que saleté rime avec beauté.
« C'est l'idée de l'île que j'ai aimée, bien avant d'y mettre le pied »
« Je ne connaissais rien au Grand Nord », écrit Vassili Golovanov. Journaliste fatigué, un peu désabusé, malheureux en amour, il cherchait un « salut » dans les cartes géographiques, se berçant de noms exotiques. Un voyage aux iles Solovki, tient lieu de déclic. L'île, « l'Ile » sera le nirvana de celui qui enfant commença à lire avec « Robinson Crusoé ».
« C'est l'idée de l'île que j'ai aimée, bien avant d'y mettre le pied », note l'auteur qui opte pour l'île de Kolgouev à cause d'un autre livre. Mais c'est encore un rêve qu'il caresse durant des années. Il en parle. On se moque de lui : « Elle n'existe pas, ton île. »
Vient le jour où se sentant « devenir vieux », l'« effroi » le saisit, alors il part. Non, il fuit. Il est « le Fugitif » plus encore que « le Voyageur », même s'il est équipé d'un appareil photo ou d'un carnet de notes.
« Le Fugitif plongea dans l'immense hallucination de la toundra d'avant l'automne », écrit Golovanov. Il finit par atteindre l'île forcément mythique (non sans mal, car les lignes maritimes sont exsangues, seul l'hélico la relie au reste de la terre), immédiatement insensée, surgie « des abysses ».
Plus loin : deux baraques, un chien qui aboie, quatre ivrognes qui titubent
Il l'aborde par là où se pose l'hélico, le village défoncé de Bougrino. Des années plus tard, aidé par ses carnets de notes il consignera les six images qui le foudroient en deux minutes. Voici la première :
« 1. A gauche dans le sens de la marche : le tuyau avec la pompe qui clapote, le trou marécageux au fond du ravin, la carcasse immergée d'un véhicule tout-terrain, et quelques bidons rouillés.Plus loin : deux baraques, un chien attaché qui aboie, quatre ivrognes qui titubent, ivres morts. »
A l'hôtel de l'île, un spartiate dortoir, Golovanov est seul, il comprend qu'il doit tuer le rêve de l'île pour avoir le droit de la voir.
Car la vraie île est ailleurs. Dans l'histoire des gens qui l'habitent, les Nénets, éleveurs de rennes et fins chasseurs, un peuple dont quelques hautes figures hantent ce livre, à commencer par celles de Tolik et Alix, qui vont guider Golovanov lorsqu'il revient avec son ami Piotr deux ans plus tard.
L'île vraie est aussi, loin de Bougrino, celle de ses incroyables paysages que l'on tutoie après des heures de marche dans la pluie, le vent et l'argile molle, au bout d'une fatigue dépassant les bornes du « j'en peux plus ».
Une quête pour inventer une langue à la hauteur de ce qui est raconté
Mais comment décrire ces plages de sable noyées de brouillard, ces montages bleues, ces cahutes surgies de nulle part, ces « rivières envahies d'herbes aux oies », les perdrix, les mouettes, les aigles, « la berge aux petites fleurs lilas », cette inoubliable « nuit dans la toundra du lever au coucher du soleil », où l'auteur marche jusqu'au bout de lui-même ? Tout le livre est aussi une quête pour inventer une langue insensée à la hauteur de ce qu'il raconte. Cette langue « précise et concise », Golovanov la trouve au contact de la langue nénètse -qui a possède dix mots pour dire l'eau par exemple- et au-delà dans une « langue plus ancienne encore, celle d'un peuple disparu qui n'a laissé que des tertres en pierre », le peuple des Siirts, dont les Nénètes racontent qu'il vit sous terre.
Ce voyage-là, au pays des Siirts, Golovanov nous l'offre aussi lors qu'un troisième voyage qu'il effectue sur l'île pendant l'été 1997. Un dernier voyage où, s'attardant dans le cimetière, il trouve les mots pour dire adieu à l'île, parce qu'il se tient là, à la frontière entre les morts et les vivants… mais c'est toute l'île qui vit quotidiennement à cette frontière-là.
Une exploration d'un confetti de la « cartographie intérieure de l'humanité »
De retour auprès de la femme aimée et de leur petite fille, dans la maison où ils habitent à Peredelkino ou ailleurs, Golovanov mettra des années à écrire ce livre aussi intime que cosmique. A nous dire tout de cette île « située sur le méridien de Lénine » (né Oulianov) -c'est-à-dire de sa ville natale, rebaptisée Oulianovsk. A explorer ce confetti de « la cartographie intérieure de l'humanité », à raconter « l'histoire de survie de cette île, quand tous se détournent d'elle, quand elle ne suscite plus qu'horreur et crainte sourde ».
Si vous détestez les shows d'un Nicolas Vannier, si vous aimez tout de Nicolas Bouvier ou d'Annemarie Schwarzenbach, vous adorerez Golovanov.
► Eloge des voyages insensés de Vassili Golovanov - traduit du russe par Hélène Châtelain - éd. Verdier, coll. Slovo - 512 p., 29€.

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De Pierre Esselinck
Etudiant ingénieur nomade | 12H10 | 30/01/2008 |
Merci. J'ai un très bon souvenir des livres de Nicolas Bouvier, et c'est pour moi une référence. Alors le Bouvier russe pourquoi pas ? Il y a une part d'irrationnel tentant dans ces voyages « insensés ».
Juste une remarque après coup, finalement il y a très peu de chance que je le lise avant un certain moment, je ne peux pas me permettre les livres à 29€ (et encore moins des livres d'art à mon grand désespoire). Et je doute qu'il soit en bibliothèque ! A quand le tarif étudiant pour la lecture ?
à Pierre Esselinck
De Fildemou
Anarcho-rocardien | 15H33 | 30/01/2008 |
Ni homosexuel (pas le goût de ça), ni prof (Dieu m'en préserve), je suis avant tout bouviériste. Et suffisamment riche pour m'acheter deux Golovanov et en envoyer un à un ingénieur nomade. Joli côté steppe profonde, d'ailleurs. Dommage le désespoir(e), rejetons-en la responsabilité sur le portable.
à Fildemou
De Pierre Esselinck
Etudiant ingénieur nomade | 10H27 | 31/01/2008 |
Ah le portable, doublement coupable !
Premièrement il coûte chaque mois autant qu'un beau livre !
Et deuxièmement il endommage l'orthographe des jeunes (à moins que ce ne soit simplement la hâte qui…).
Je ne savais pas que les Rocardiens existaient encore, mais les survivants sont bien aimables ! Mais trève de plaisanteries, j'ai lu il y a peu le « Parler vrai », et j'ai en attente le « Coeur à l'ouvrage », qui m'ont été donnés par un ancien rocardien… Vous n'auriez pas un livre à recommander, d'avant qu'il ne perde la tête ? (en poche c'est mieux ! )
Dans mes références des voyageurs, il y a Cendrars à côté de Bouvier. Cendrier-iste ?
De Fildemou
Anarcho-rocardien | 13H20 | 31/01/2008 |
Ah ça, mon jeune ! Les bons livres… Pour le dépaysement (mais il faudrait le lire sur place), « Voyage du Condottière » d'André Suarès LdP 3259 ; pour l'acuité psychologique, « La Conscience de Zeno » d'Italo Svevo LdP 3308 ; pour l'intelligence,« Le Maître et Marguerite » de Mikhaïl Boulgakov LdP Biblio 3062, et pour le simple plaisir « Soho, à la dérive » de Colin Wilson Folio 1307 et/ou « Le Bouddha de banlieue » d'Hanif Kureishi 10/18 2365 les deux se passant à Londres ce qui ajoute encore au contentement. Beaucoup plus cher, mais très bien aussi, la correspondance de Flaubert dans la Pléiade parce qu'il signe ses lettres à Zola d'un vigoureux « Merde à l'ordre moral » qui l'aurait rendu digne de rejoindre les anarcho-rocardiens.