Ce vendredi, où que vous soyez, lisez Annemarie Schwarzenbach

Ce vendredi 23 mai, l’écrivain, la journaliste, la voyageuse, l’amoureuse Annemarie Schwarzenbach aurait eu 100 ans. Un tel énoncé tient de l’inconcevable tant la figure d’"ange inconsolable" (Roger Martin du Gard qui la croisa et fut foudroyé comme beaucoup) est à jamais suspendue dans une beauté androgyne d’une éternelle jeunesse. Cette femme d’une étrange beauté meurt en 1942 des suites d’une chute de bicyclette en Suisse, son pays natal, elle a 34 ans.

L’association Les amis de Schwarzenbach propose donc une "lecture mondiale" de ses récits, articles ou romans ce vendredi. A voix haute ou pas, que l’on soit à Kaboul ou à Kennedy airport, au Congo ou dans le Cantal, que l’on soit seul ou pas, peu importe. Toute la vie d’Annemarie Schwarzenbach fut une oscillation entre l’Europe et l’Orient, l’engagement et la fuite, le descriptif et l’introspectif, les hommes et les femmes (qu’elle préférait), une oscillation dont sa figure indécise est comme le précipité.

Sous l’emprise de la morphine

Tout Annemarie Swarzenbach est dans ce mouvement qui, dans l’Europe de l’avant guerre et de la montée du nazisme, la plonge au cœur des événements en particulier avec ses amis Erika et Klaus Mann avec lesquels elle fonde une revue antifasciste (geste pas anodin pour la fille d’une grande famille bourgeoise suisse et d’une mère pronazie) et le mouvement contraire qui la fait fuir cette Europe –fuyant aussi l’emprise de la drogue (morphine) mais la retrouvant partout- et aller vers l’Orient, sa terre de prédilection, mais aussi l’Afrique et les Etats-Unis (en 1940) où elle rencontra Carson McCulllers, qui lui dédiera "Reflet dans un œil d’or"  :

"Il y avait comme une dichotomie en elle, écrit McCullers. D’un côté la guerre, où elle voulait servir comme correspondante, de l’autre cette petite ferme de Sils (Suisse) où elle voulait vivre tranquille en écrivant des poèmes."

McCullers raconte aussi que Annemarie Schwarzenbach l’embrassa une fois, une seule. C’est ce qu’écrit aussi Claude Bourdet (futur cofondateur de "L’Observateur") dans un saisissant texte qui lui consacre (derniers mots  : "Son souvenir, la couleur de son écriture, me font trembler comme si c’était hier") en marge de l’enveloppe où il gardait toutes les lettres que Annemarie Schwarzenbach lui adressa. Ces lettres sont aujourd’hui publiées, annotées et éclairées par Dominique Laure Miermont. Celles de Claude Bourdet ont disparu avec les lettres de McCullers, Roger Martin du Gard, Erika et Klaus Mann et bien d’autres, brûlées par la mère d’Annemarie peu après la mort de sa fille.

Ces lettres à Bourdet, elles, oscillent entre deux langues  : l’allemand et le français. De rendez-vous manqué en rendez-vous rêvé, Annemarie Scharzenbach nous entraîne de Berlin au Tessin, de Téhéran à Moscou, où elle accompagne Klaus Mann pour le fameux congrès des écrivains de 1934 où elle croise Malraux et tient un journal qu’on aimerait bien lire un jour en traduction.

L’adieu sans cesse recommencé que sont les vrais voyages

Conjointement, toujours traduit par la précieuse Dominique Laura Miermont, parait en édition bilingue "Les quarante colonnes du souvenir", sans doute le livre où Annemarie Schwarzenbach voyage le plus loin à l’intérieur d’elle-même, tout en voyageant, à la surface du monde, du côté de la Perse et de l’Afghanistan en 1939.

C’est la quatrième fois qu’elle foule cette région marquée par des tas de souvenirs où s’entremêlent joies et peines. Avant d’aborder ce livre extrême, mieux vaut donc lire ou relire "La mort en Perse" "Orients exils", "Hiver au Proche-Orient" (les trois chez Payot) ou encore "La vallée heureuse" (l’Aire bleue).

Ce voyage de 1939, elle l’effectue avec Ella Maillart, la voyageuse suisse, qui compte bien sortir son amie des griffes de la drogue. Maillart écrira "La voie cruelle" et Schwarzenbach, parallèlement, "Où est la terre des promesses  ? " (les deux livres également chez Payot). Les "Quarante colonnes du souvenir" est comme une réponse douloureuse et secrète à cette question. Annemarie Schwarzenbach avait choisi le titre (référence à un palais d’Ispahan) et la composition de cet ouvrage resté inédit jusqu’à aujourd’hui. Dans cette bal(l)ade à bien des égards rimbaldienne, l’ange inconsolable, met son cœur à nu, dit comme jamais la quête d’autre chose, le doute, l’adieu sans cesse recommencé, que sont les vrais voyages. Dernier paragraphe  :

"Depuis bien des jours -oui combien de jours se sont déjà écoulés depuis la fin du voyage  ? - j’essaie de le dire avec des mots, que le regard amoureusement dirigé vers l’obscurité, la réflexion, ce voyage à travers une longue nuit, est certes inconcevable et difficile à supporter, mais pas différent de l’intrépide promesse du prochain départ. Je ne trouve pas le mot mon cœur et je dois maintenant poser ma plume. Te souviens-tu de cette route du Nord qui, droite et luisante comme une flèche, s’élançait toujours en avant, à travers d’incessants crépuscules  ?  "

Lettres à Claude Bourdet, 1931-1938 d’Annemarie Schwarzenbach, traduction Dominique Laure Miermont, en édition bilingue (Zoé, 190 pp., 19€)

Les quarante colonnes du souvenir d’Annemarie Schwarzenbach, traduction Dominique Laure Miermont, en édition bilingue (éditions Esperluète, 184 pp., 18,50€)


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Pélévine | philologue
07H38 23/05/2008

Merci Balagan de nous guider une fois de plus vers d’autres horizons littéraires, historiques, initiatiques et humains…

 
Carmen | Stagiaire expatriee
07H55 23/05/2008

Tant de voyages, tant de decouvertes, merci pour cet article Monsieur, vous m’ avez donne la l’ envie de lire les ouvrages de la dame.

 
Angèle Paoli | Responsable de la revue littéraire Terre...
11H28 23/05/2008

Très émue de lire votre papier. Je mentionnais justement hier l’anniversaire de la mort de Klaus Mann. Je m’apprête à mettre en ligne aujourd’hui un extrait d‘« Où est la terre des promesses ? »
Amicizia da Corsica,
Angèle Paoli/Terres de femmes

 
dalun
21H29 23/05/2008

trés bon article , il y existe la passion , des sentiments . merci.

 
blablablaetblablabli
15H37 25/05/2008

rien a voire avec l’article qui est pas d’ailleur , pourquoi donner le nom balaan? en hébreu veut dire (bordel)

 
blablablaetblablabli
15H38 25/05/2008

balagan)

 
Jean-Pierre Thibaudat | Journaliste
22H57 25/05/2008

balagan est aussi et sans doute d’abord un mot russe, qui dit bien autre chose. L’explication est donnée dans la présentation de ce blog en haut à gauche. J’aime bien ces mots qui voyagent dans les langues et bifurquent.