L'identité et les mots secoués dans « Chto », trilogie de Chiambretto

"Chto interdit au moins de 15 ans", photo Nicolas Marie

Quel plaisir de voir un auteur rencontrer son metteur en scène, et réciproquement !

C'est l'histoire heureuse du spectacle « Chto, trilogie », trois textes de Sonia Chiambretto mis en scène par Hubert Colas.

Une écriture à haute voix

« Chto interdit aux moins de 15 ans » est l'histoire d'une réfugiée tchétchène, « Mon képi blanc », celle d'un légionnaire étranger, « 12 Sœurs slovaques », celle d'une religieuse venue de son pays (la Tchécoslovaquie) à l'âge de huit ans avec onze autres petites filles slovaques à l'époque du bloc de l'est.

Trois histoires d'exil, trois histoires d'identités malmenées.

Du théâtre documentaire ? Aucunement. Du théâtre dialogué ? Non plus. Des monologues si l'on veut, mais avec un travail textuel qui fait éclater cette notion.

Nous sommes là face à une écriture très écrite, et cependant nouée d'oralité. Une écriture qui appelle la voix. La haute voix. Une écriture venue d'ailleurs que le théâtre a trouvée sur sa route.

Sveta la tchétchène

C'est dans un centre d'apprentissage de la langue française à Marseille où elle menait une atelier que Sonia Chiambretto a rencontré celle qu'elle appelle Sveta (« svet », en russe, c'est « la lumière »). « Elle a 18 ans. Elle fuit la guerre. Je lui demande de témoigner sur son voyage, j'enregistre son histoire », résume Sonia Chiambretto.

Sveta raconte la famille amputée de ses hommes en Tchétchénie puis le périple qui conduit les femmes (seules rescapées) de Goudermes (ville au nord du Terek) à Saint-Pétersbourg en passant par Grozny et Moscou, la police qui les cueille à la descente du train et ce qui s'en suit.

Ce matériau est une matière brute comme en recueillent les journalistes. Ces derniers y puisent de précieuses informations qui nourrissent leurs reportages, ou bien ils en extraient des pans de verbatim.

Le coup de glotte

Chiambretto travaille différemment. L'histoire de Sveta l'intéresse au plus haut point, mais plus encore la façon dont elle la raconte que l'on devine désordonnée, inachevée, fiévreuse, « difficultueuse ».

Elle se passionne pour ces creux de la langue (comme on le dit des vagues) où des mots qui ne veulent pas dire grand chose rythment les phrases tel le « tak » russe que Chiambretto transcrit en « comme ça », tel le « chto » (« quoi », « hein ») qui jaillit des la bouche des soldats russes.

Ce voyage de l'exil en temps de guerre, Chiambretto le reconstruit à l'envers comme un retour impossible au pays et à la langue natale.

Et la rage autant que l'impuissance à dire se manifeste par le coup de glotte, ce râle-cri fait de rétention (fermeture du larynx) et de rejet sec (soudaine expulsion d'air), ce « rah » qui rythme et obsède « Chto ». Ou bien encore un « je ne veux pas » répété à l'extrême. Exemple :

- « Six policiers Russes
C'est COMME CA
Froid
Ils ont vu tout ça
Ils ont pris mes affaires
Ils ont pris les on casse et on mange
Ils ont dit :
Donne-le-nous
On ne te le rend pas
C'es quoi ça
Rah Rah Rah Rah
Ils se moquent
Oui c'est COMME CA
Très froid
Ils ont regardé nos bagages. »

Cubes et corps éruptifs

Hubert Colas -qui signe aussi la scénographie- installe l'actrice dans un cube sans issue au sol recouvert de matelas. Un caisson d'isolement. Une prison qui ne dit pas son nom.

Et, comme souvent chez lui, il y adjoint un travail vidéo (Patrick Laffont) et sonore (Nicolas Dick) très maîtrisé. Ce que fait l'actrice (familière des spectacles de Colas et de son) Claire Delaporte est stupéfiant.

On est emportés par sa diction sans liaison, son corps éruptif, les mots comme accouchés au forceps de ses lèvres. C'est d'autant plus bouleversant que creusant la langue de Chiambretto dans le sens de son poil hirsute, elle coupe les ponts avec toute velléité de jeu psychologique (l'ennemi juré de tout le théâtre d'Hubert Colas).

Son légionnaire

On retrouve cette force scénique (autres cubes) et des intenses densités d'écriture dans les deux autres pans de la trilogie. A commencer par « Mon képi blanc ». Chiambretto qui a grandi à Aubagne en face de la Légion étrangère n'a eu qu'à traverser la rue pour recueillir des témoignages et écouter les chants de la légion.

L'acteur Manuel Vallade (lui aussi familier de Colas) est placé devant cinq micros sur pied, à sa droite un moniteur vidéo cadre son visage en gros plan. Il est d'une exactitude chirurgicale. D'une drôlerie qui frise l'effroi. (Voir la vidéo, enregistrée l'été dernier à Avignon où deux des trois textes étaient présentés)

Dans « 12 sœurs slovaques », c'est Dominique Frot qui est en scène, avec la vibration extrême qui la caractérise.

Elle est à la fois cette vieille religieuse exilée en France depuis longtemps (que Chiambretto a interrogée) et la petite fille qu'elle était lorsqu'elle quitta son pays, disant la litanie de ces identités rayées d'Angela et des autres (aux noms effectivement rayés dans le texte, Angela devenant soeur Marie du Calvaire jusqu'à elle, Katerina (rayé) devant sœur Rose.

Comme le légionnaire perdant son nom en en choisissant un, comme les Tchétchènes qui sont aux yeux des Russes des sans noms, d'anonyme et potentiels terroristes, des « animaux » dit Sveta.

Le secret de la soeur slovaque

"Les douze soeurs slovaques" photo Hervé BellamyAu « rah » de « Chto interdit aux moins de quinze ans », correspondent d'autres signes dérangeant la bonne marche des phrases dans les autres textes. Des énigmes comme ce secret dont parle la sœur slovaques.

Dans leur reconstruction même, les trois textes explorent et réinventent la langue de ces identités secouées et bafoués. Sonia Chiambretto y déploie son identité d'écrivain hors des sentiers battus du théâtre et de la poésie. Une voix sans pareille.

Chto, trilogie au Théâtre de la Cité internationale - jusqu'au 20 nov. - intégrale les 14 et 20 nov à 19h, les autres jours deux des trois spectacles à 20h - au Lieu unique à Nantes du 1er au 5 déc, au théâtre des Ateliers à Lyon du 15 au 18 déc, à Caen et Gap au printemps.

Les trois textes de la trilogie ont été publiés séparément par les éditions Inventaire/Invention, ils sont aujourd'hui réunis dans un même volume aux éditions Actes sud-Papiers, 169 p, 21€.

Photos : « Chto, interdit aux moins de quinze ans » (Nicolas Mari), « 12 Soeurs slovaques » (Hervé Bellamy).

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Portrait de leo s

De leo s

noyaudecondensationdanslanébuleused... | 10H41 | 17/11/2009 | Permalien

Gdiè

Portrait de Amandine

De Amandine

graphiste maquettiste freelance | 18H22 | 17/11/2009 | Permalien

Pour ceux qui on la flemme de tout lire :
Vive Chto ! Vive Hubert Colas ! Achetez vos places !

Pour les moins flemmards :
Je suis allée voir Chto + Mon képi blanc hier soir.
Chto est tout simplement exceptionnel.
Le texte ("spiralaire", revenant sans cesse sur les mêmes choses, les mots dits et ceux qui sont tus, la répétition bouleversante et hypnotisante d'une même phrase, sa progression non linéaire, mais nous menant de la violence à la nostalgie, à la douceur, à la force et au pouvoir évocateur inégalable de la langue d'origine de l'exilée) est d'une richesse et d'une efficacité redoutable.

La comédienne, Claire Delaporte, est parfaite, sa modestie (en tous cas j'appellerais ça comme ça) et son talent font que jamais on ne la devine derrière son personnage, seul ce dernier existe, sa présence sur scène est captivante.
Comme si nous étions liés par une corde, lâche et détendue au début du spectacle, la comédienne nous tire peu à peu vers elle jusqu'à ce que nous soyons tout près de Sveta.
Et c'est ainsi qu'on s'attache à elle, à sa vieille grand-mère qu'elle aime et pour qui elle s'inquiète, et à tous ceux dont l'histoire résonne avec la sienne.

La pièce se nourrie de la force brute des entretiens de l'auteur avec une émigrée tchétchène, mais c'est par le truchement de l'art, de l'artifice, de la mise en scène qu'elle parvient à nous toucher si fort.
Ce sont le recul du spectateur face à la scène, la poésie visuelle, le jeu, les images, la beauté et la musique mis en place par Hubert Colas qui nous permettent de recevoir et parfois vivre le texte au plus juste, d'en saisir les enjeux émotionnels, intellectuels et politiques.
Ainsi quand, vers la fin de la pièce, dans une mise en scène assez conceptuelle et tout cas loin de tout effet "réaliste ou documentaire", une voix d'homme traduit en tchéchène les mots que Steva énumère en français et qu'on l'entends dire "fiancé" dans cette langue pourtant inconnue, comme la jeune fille au centre de cette pièce, nos joues s'échauffent à la pensée ce garçon tchéchène qu'elle n'a peut-être jamais eu l'opportunité de rencontrer et en tous cas aujourd'hui inaccessible, nous rêvons de ses bras, de sa main qui tient la notre alors que nous marchons sur un trottoir de Grozny, le sourire aux lèvres. Qu'Hubert Colas parvienne à nous amener à ce moment de grâce et d'émotion (et à d'autres) dépasse mon entendement, comme un gâteau, j'en suis "baba".

Chto a ravivé mon impatience de revoir "Le Livre d'or de Jan" (qu'il avait monté à Avignon et qui je suppose finira par passer par Paris) dont il est aussi l'auteur et dont le texte, et la mise en scène sont ce que j'ai vu de plus beau, de plus fort depuis le Phèdre monté par Chéreau il y a quelques années (en même temps c'est vrai que je ne vais pas si souvent que ça au théâtre car je m'y ennuie bcp plus facilement qu'au ciné).

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