
Vingt ans après sa mort, retour sur la vie « sans intérêt » de Koltès

« Ma vie est sans intérêt » s'agaçait un Bernard-Marie Koltès se sachant condamné rappelle Brigitte Salino, qui signe la première biographie de l'auteur tandis que Metz (la ville de sa prime jeunesse) s'apprête à présenter l'intégralité de son théâtre à l« occasion des 20 ans de sa disparition.
Si “ Retour au désert ”, sa pièce ultime, apparaît comme la plus directement biographique -s'y mêlent, entre autres choses, le souvenir d'un repas de famille et celui d'une effroyable ratonnade menée par les militaires à Metz-, l'œuvre de Koltès se construit autour de rencontres décisives et de voyages fondateurs.
Salino insiste sur ces points, restant plus discrète -comme le fut Koltès- sur l'homosexualité et le sida, et bien expéditive dès lors qu'il devient un auteur célébré.
Des rencontres décisives
Importance première du père jésuite qu'il eut comme professeur, Jean Mambrino (celui qui bénira sa tombe au cimetière Montmartre le jour de l'enterrement), animateur du ciné-club de Metz, il suit les premiers balbutiements de l'écriture théâtrale.
Rencontre avec Maria Casarès un 13 janvier après l'avoir vu la veille à Strasbourg dans “ Médéa ”, c'est ce qui le décide à se vouer au théâtre.
Long compagnonnage avec Hubert Gignoux qui a dirigé à Strasbourg la Comédie de l'Est devenue Théâtre national de Strasbourg. Son premier lecteur, le premier à pressentir ce qu'il allait devenir.
C'est sur sa pressante recommandation que Koltès devient élève de l'école du TNS sans passer le concours d'entrée. C'est lui qui le fait lire à Lucien Attoun qui le publiera (avant les éditions de Minuit), c'est encore Gignoux qui en parle à Chéreau -mais cela, Koltès l'avait décidé après avoir vu “ La Dispute ” et avant d'avoir écrit : cela sera lui et personne d'autre.
Il faut aussi citer :
- Jacques Taroni (réalisateur à France Culture) qui le croisa très tôt à Strasbourg
- L'acteur Yves Ferry qui l'incite à écrire quelque chose pour lui (cela sera “ La nuit juste avant les forêts du Nicaragua ” dont les deux derniers mots allaient disparaître)
- Pierre Audi qui lui commande une pièce (“ Dans la solitude des champs de coton ”)
- Claude Stratz à qui il donne à lire ses manuscrits.
- Et les amies qui jalonnent sa vie -à commencer par sa mère dont les lettres qu'il lui adresse ponctuent la biographie-, ainsi la photographe Elsa Ruiz (qui a pris la photo de couverture du livre), Madeleine Comparot qui sera à ses côtés la dernière nuit de sa vie, Elisabeth Meyrand (qui l'emmène voir Casarès), “ Bichette ” qui lui ouvre les portes de l'Afrique où son mari est en poste.
Des voyages fondateurs
L'Afrique, second choc après New York et avant d'autres destinations non négligeables comme le Guatemala et le Nicaragua. Salino raconte cet entrelacement chez Koltès entre l'écriture, le voyage, le dépaysement qui modifie celui qui écrit à l'étranger.
“ Quand on ne peut plus parler son propre langage, la pensée elle-même change, de petits incidents qui se déroulent sans langage prennent une importance nouvelle ”, écrit Koltès.
La biographe montre encore combien la lecture de Shakespeare a été féconde après celle première de Rimbaud et comment “ l'étranger ”, l'autre (le noir, l'arabe) est au centre de son écriture. Si bien que Koltès se sentira trahi par Chéreau lorsque ce dernier interprétera le rôle d'un Noir lors d'une reprise de “ Dans la solitude des champs de coton ”.
Ruptures et incompréhensions
Koltès a aussi été un homme de ruptures. A Strasbourg, très jeune, il fonde avec quelques amis, le Théâtre du quai, “ un groupe d'amis pour qui la vie et le théâtre sont la même chose ”. Koltès en est sinon le chef du moins l'éclat le plus vif. Il va larguer ces amarres brutalement, évoquera peu ce passé, laissant au passage des blessures tenaces chez certains de ses compagnons.
Aujourd'hui ,on monte Koltès à tour de bras, son écriture semble couler de source. Salino rappelle qu'il n'en a pas toujours été ainsi. “ On en a vraiment bavé, parce que cela ne répondait à aucune des règles de mise en scène que je respectais alors ”, se souvient Chéreau a propos de “ Combat de nègre et de chiens ”, la première pièce de Koltès qu'il monta à Nanterre en l'écrasant sous un décor monstre de Peduzzi.
“ Je n'étais pas capable de dire de quoi cela parlait exactement. Mais il y avait cette langue de Koltès. C'est ça qui me frappait ”, complète Claude Stratz, alors assistant de Chéreau.
Le charme des biographies se niche souvent dans les petits détails. Par exemple, on apprend qu'un petit chien de la cathédrale de Strasbourg et le mille-feuilles ont beaucoup compté dans la vie de Koltès.
► Bernard Marie Koltès de Brigitte Salino - éd. Stock - 358p., 21,50€.
► Intégrale Koltès spectacles, lectures, tables rondes, rencontres - à Metz du 16 au 24 oct - Rens. : 03-87-55-56-52.
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De aartaud
lambda | 15H06 | 17/10/2009 |
Bonjour,
il semblerait que Lagarce sucite désormais plus d'intérêt que Koltès chez les metteurs en scène. Est-ce une vue de l'esprit ?
Cordialement.
De zorbek
18H09 | 17/10/2009 |
Je n'ai je crois jamais vu ni entendu des paroles aussi sombres, sauf peut-être du coté de la noirceur de la nuit célinienne où rien ne luit.
Dommage pourtant qu'il soit parti si vite car il avait qc à dire.
J'aurais aimé posté un lien vers un dialogue époustouflant avec Patrice Chereau autour de la Solitude dans les Champs de Coton, mais il a disparu dans l'entropie du net.
à zorbek
De mandarines
18H30 | 17/10/2009 |
Je crois que c'est Koltès qui disait que Chéreau était plus pessimiste et lui-même plus désespéré. Mais je ne pense pas qu'il avait l'impression d'écrire des choses aussi sombres. C'était sa vision du monde, son ressenti, tout simplement. En tout cas, c'est magnifique et oui, dommage qu'il soit parti si vite.
De mandarines
18H24 | 17/10/2009 |
Une biographie de Koltès était très attendue. J'ai lu sur le site officiel consacré à l'auteur qu'elle comportait des imperfections qu'on pouvait rectifier en lisant les lettres de Koltès parues récemment aux éditions de Minuit. Je tiens à en corriger une justement : Brigitte Salino dit que dans la pièce « le retour au désert » les noms des personnages font tous allusion à des quartiers de Metz ou des environs sauf Rozérieulles, le nom de famille de l'épouse décédée. Rozérieulles est un village sur les hauteurs de Metz. Koltès n'a donc pas choisi non plus ce nom par hasard. Il y a une autre polémique autour des mises en scène qui ne respectent pas toujours la présence des acteurs étrangers dans ses pièces. Alors ce n'est plus du Koltès. Je pense que ce n'est pas la peine de jouer ses pièces si on ne respecte pas ses choix. Ca perd tout son sens. Ca n'a plus d'intérêt. La présence des étrangers dans son théâtre était fondamentale pour lui. Les faire jouer par des acteurs qui ne correspondent pas c'est un manque de respect absolu vis à vis de cet auteur.
à mandarines
De zorbek
21H49 | 17/10/2009 |
Oui, et il était très exigeant. Je me souviens très bien que de son vivant il s'était insurgé dans un article - et avait réussi à interdire, si mes souvenirs sont exacts - une mise en scène allemande qui ne respectait pas sa vision des choses. C'est d'ailleurs comme ca que je m'étais intérressé à lui, pour l'avoir découvert dans un article du Spiegel… Il disait aussi qc d'admirable et qui a tout de suite attiré mon attention : qu'une de ses grandes frustrations, pour lui, l'homme des horizons lointains, était de ne pouvoir être perçu autrement que comme un touriste où qu'il aille dans le monde. Et c'est profondément vrai : le voyage, au sens de jadis, n'est plus.
De ismaeljude
18H55 | 17/10/2009 |
Ultime, Le Retour au désert ? Sauf erreur de ma part, cette place ne revient-elle pas à Roberto Zucco ?
De matrasov
19H45 | 17/10/2009 |
magnifique retour sur l'auteur du Don Paisible
De pikasso02
21H48 | 17/10/2009 |
« Vie sans intérêt »
Tout être condamné mais qui est un être passionné peut dire que sa vie est sans intérêt. Il ne dira pas que sa passion est sans intérêt.
De mollegata
08H07 | 18/10/2009 |
Merci,Jean-Pierre pour cet article !
amitiés de Norvège,
sandra
De Anthropia
08H50 | 18/10/2009 |
Et si on parlait aussi des vivants, Philippe Minyana, par exemple, auteur peu connu du grand public, même si joué par la Comédie française, encore un auteur de l'Est, qui touche à coeur.
http://anthropia.blogg.org
à Anthropia
De Laffreux Jojo
penseur libre | 12H43 | 21/10/2009 |
Si tant est que Philippe Minyana soit un auteur et non pas un phénomène typiquement de théâtreux! A ma connaissance il n'est pas (ou peu) traduit! Et pour cause! Devant un tel vide sidéral. A côté de Minyana Py c'est Shakespeare, c'est vous dire...
De zénon denon 84
Bonne | 18H54 | 19/10/2009 |
Zorbek, si je vous disais que
j'ai plaisir à vous lire .!.
Merci ____________