
Jean-Paul Roussillon, mort d'un merveilleux goûteur de mots

L'immense Jean-Paul Roussillon s'en est allé sur la pointe des pieds, au cœur de l'été, un soir de grands départs. « Il était très fatigué » a dit sa compagne l'actrice Catherine Ferran.
Son dernier rôle au théâtre aura été celui de Firs dans « La Cerisaie » de Tchékhov, un homme fatigué par les ans, mais toujours à son poste, toujours prompt à servir son maître, comme Roussillon était prêt à servir le théâtre malgré un essoufflement grandissant.
Alain Françon a monté cette grande pièce des adieux pour son départ du Théâtre de la colline, mais il l'a d'abord fait pour offrir à Roussillon ce rôle de Firs qu'il rêvait de jouer, et qu'il joua magnifiquement, en marmonnant, en caressant les mots de plaisir.
Roussillon avait une façon gourmande de dire les textes, de les amadouer en les prenant au filet de ses rondeurs –il avait l'art d'arrondir les phrases les plus aigues.
Ses lèvres charnues juste ce qu'il faut, propulsées en avant par sa langue goûteuse et voluptueuse, exprimaient le jus des répliques avec une amicalité sans pareille. C'était peut-être, au théâtre, notre plus grand goûteur de mots. Il avait 78 ans.
La télé de l'été nous offre parfois un verre de Roussillon
Le hasard des programmes télés faisait que ces derniers mois on le retrouvait souvent au milieu de la nuit quand par désoeuvrement on ouvrait le poste. Il était l'époux de Catherine Deneuve dans « Conte de Noël » de Desplechin, film qui lui valut un César du meilleur second rôle. On s'asseyait dans le canapé et on prenait un verre de Roussillon. C'était bon, doux, infiniment gouleyant. (Voir la bande annonce)
Il rôde dans ce film comme il rôdait dans « La Cerisaie », souvent présent mais sans jamais chercher à s'imposer. Il aimait se fondre dans le paysage d'une scène, d'être là et en même temps à côté, il avait souvent l'air de se réveiller en scène, il aimait jouer sans l'air de trop y toucher.
Mais sur une scène ou (plus rarement) dans un film il était chez lui. Dans le film de Despleschin, il se promène en robe de chambre, et je me dis que ces dernières années il aurait pu jouer tous ses rôles au théâtre ainsi, en robe de chambre et en pantoufles, tant il habitait le théâtre.
Fils de la famille Comédie-Française
On gardera à jamais cette musique et ce physique du dernier Roussillon mais il y en eu bien d'autre avant. Son parcours fut noblement sans histoire : le Conservatoire dont il sort avec un prix d'interprétation puis l'entrée en 1950 à la Comédie-Française (où son père avait été directeur de scène), maison dont il devient sociétaire dix ans plus tard.
Il est alors jeune, alerte, plutôt frêle. Il campe un Poil de Carotte (Jules Renard) dont les anciens se souviennent et qui fut remarqué par la critique de l'époque. Il est à l'aise chez Marivaux, il croque du Molière comme une pomme juteuse. Il met Scapin dans sa poche.
Molière, il le mettra en scène un peu plus tard, mettant en valeur la noirceur que recèle aussi ses comédies. C'est l'époque où il ajoute le sel de la mélancolie au bout de ses phrases. Il dirige les grands de la Maison de Molière comme Robert Hirsch, mais aussi la très jeune pensionnaire Adjani dans « L'Ecole des femmes ».
Il met aussi en scène des tragédies grecques, Rostand, Tchékhov. Il joue aussi tant et plus, il a l'appétit du jeu. Après vingt ans de très bons et loyaux services, il devient sociétaire honoraire
Tchékhov toujours, le Firs de « La Cerisaie » pour finir
Depuis, il n'avait cessé de jouer. Je le revois sortant d'une roulotte sur le flanc droit d'une scène en plein champ sur l'île de la Barthelasse (« Les Parisiens » de Pascal Rambert, au festival d'Avignon en 1989) entouré d'une flopée de jeunes acteurs.
Il aimait mettre en bouche les textes d'auteurs de son temps comme Pinget, Duras, Strauss, Koltès, Tilly, Grumberg et bien d'autres. Il était avide de lectures.
Je le revois assis, somptueusement avachi dans un fauteuil faisant face au public et devisant (si ma mémoire est bonne) avec Henri Virlojeux (« Ivanov » de Tchékhov à la Comédie-Française dans une mise en scène de Claude Régy en 1984).
Je le revois bien sûr chez Alain Françon, qui fut son metteur en scène préféré de ses dernières années passant de Bond (« La Compagnie des hommes ») à Tchékhov : « Ivanov », « Platonov » et pour finir Firs dans « La Cerisaie », et au milieu de cela « Oncle Vania » mis en scène par Julie Brochen où il fut un inoubliable Sérébriakov.
C'était un grand acteur et peut-être plus encore un acteur qui magnifiait ses partenaires en les écoutant, en les regardant jouer avec une présence discrète, douce, tendrement fraternelle.
- 12121 visites
- Version imprimable
Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89
Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)
Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)
En savoir plusAccrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.
123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque



























23
(Pour réagir, connectez-vous)
De Mandoline
demain peut-être... | 10H50 | 02/08/2009 |
Grand bonhomme…. Tristesse….
à Mandoline
De LiiLou
étudiante en devenir, sauveuse à ve... | 21H20 | 02/08/2009 |
Pas tristesse ! Joie d'avoir pu croiser son art !
De Chimulus
Dessinateur de presse | 11H08 | 02/08/2009 |
il ne nous reste plus que deux géants alors ?
Michel Bouquet et Laurent Terzieff ?
à Chimulus
De Chele
22H47 | 02/08/2009 |
Il y a plein de géants à venir.
Pour le moment, ils sont à l'état de petits géants.
Mais ils bonifient doucement.
Ça va viendre, patience.
à Chimulus
De Le Yéti
yetiblog.org | 08H15 | 03/08/2009 |
Et les filles ? Jeanne Moreau, Catherine Hiegel..
à Chimulus
De iFFLYG
09H10 | 03/08/2009 |
De cette génération ou presque, non. Je ne citerai que Roland Bertin, Robert Hirsch, Jean-Claude Drouot et Michel Aumont et il y en a des plus jeunes, et des femmes ne serait-ce que sa compagne, Catherine Ferran, ou des plus jeunes, Dominique Valadié par exemple. On en trouve beaucoup dans le troupe de la Comédie -Française, mais il y a en aussi ailleurs. Le problème est que ces grands sont peu connus car ce sont des artistes qui se consacrent plus à leur art qu'à la une des magazines et ceux qui font la une de l'actualité, même encensés par la presse, ne sont pas toujours les meilleurs.
Roussillon était un très grand comédien et un très grand metteur en scène. Voir et revoir l'enregistrement de l'Avare qu'il a monté à la Comédie-Française est un régal. De mon point de vue, de tous les « Avare » qu'on peut visionner en DVD, c'est de très loin le meilleur pour les idées de mise en scène, la vision de la pièce, la direction d'acteurs et la manière de jouer avec les silences. Sans compter que c'est servi par de grands grands comédiens comme Michel Aumont dans le rôle titre.
De victoria
11H18 | 02/08/2009 |
les hasards télévisuels m'ont aussi fait croiser le chemin de Roussillon cette semaine. Un après-midi de pluie, un vieux Maigret sur France 2 et un très bon moment.
Il fait partie des acteurs dont souvent on a oublié le nom mais qui nous bleuffent par la qualité de leur jeu.
De zorgg
lecteur | 11H23 | 02/08/2009 |
Hommage justifié à ce grand acteur.Une voix ,une présence ,une intelligence qui resteront.Moi aussi ,je l'ai aimé dans les Maigret ou dans le film de Desplechin
De marjorie
riveraine occasionnelle de plus en ... | 13H29 | 02/08/2009 |
triste nouvelle !
De lagrizouille
à Tataouine | 14H04 | 02/08/2009 |
En effet, triste nouvelle… Adieu Grand Comédien !
De setori
retraité | 14H33 | 02/08/2009 |
Il avait une élégance discrète .Une rondeur avec assez de métier pour passer presque inaperçu .Je l'ai vu débuter dans les valets de comédie chez MOLIERE : un régal .Salut Jean-Paul .Tu restera comme le témoignage le plus significatif et le plus émouvant de notre génération.
De RIVIERE
16H25 | 02/08/2009 |
Monsieur Jean-Paul Roussillon : Merci et de là où vous êtes laisser votre main sur l'épaule de ceux qui font vivre la Culture afin qu'elle ne périsse pas avec ces fous qui nous gouvernent !
De Alexad
17H17 | 02/08/2009 |
A nouveau, un grand talent nous quitte. Il nous était pourtant très précieux car si rare. Il part sans les commentaires de ceux qui décidément ne savent façonner que de la propagande… Comme le dit Chimulus, Terzieff et Bouquet sont encore là ! qu'ils prennent bien soin d'eux, car nous avons grand besoin de leur intelligence.
à Alexad
De ras-la-patience
20H36 | 02/08/2009 |
alors qu'un tout nouveau « ministre de la culture » dit que le tour de France est « la plus grande manifestation culturelle française », on se dit qu'il a peut-être bien fait de partir…
De Chele
22H52 | 02/08/2009 |
Bon, voilà. Il a rejoint Suzanne Flon.
J'espérais qu'il resterait toujours.
Comme je voudrais que restent toujours Catherine Samie, Catherine Hiegel, Martine Chevalier, Janet McTeer, Anne Alvaro, Jean-François Balmer, Michel Aumont, Roland Blanche (trop tard).
Quand je les vois, j'ai l'impression d'être chez moi.
De riverain06
sujet du roi Ignoramus Ier | 22H23 | 02/08/2009 |
'T'appuis sur la gachette, je te tire dans les couilles. Rends toi service.'
Quel jeu, quelle intonation !
Je garde en mémoire cette immense scène du braquage dans « Rois et reines » de Despleschin. Ce calme au milieu du chaos, cette rude douceur qui dégage une chaleur bienveillante. A voir absolument.
Salut l'artiste et merci monsieur.
De Rabelais
08H41 | 03/08/2009 |
Merci à Rue 89 de nous tenir au courant de cette bien triste nouvelle, car je doute que la « Vraie presse » se dérange pour ce Grand Bonhomme…
à Rabelais
De zénon denon 84
Bonne | 14H14 | 03/08/2009 |
En effet ___
Pour autant ,ce grand messieur
arrive bien derrière notre Balasko (Josiane )
qui traine sa tronche …dans la rue 89,depuis
un bon bout de temps _trop, c'est trop_ croyez-pas amis . ?
Quant à notre cher disparu ,sûr ,heureux de l'avoir connu !
Bon voyage .
De Hans Lukas
cinéfils | 14H39 | 03/08/2009 |
Saluons ce grand bonhomme, qui n'avait d'égal à son talent que son humanité et son humilité !
De jabier
consultant dans les Landes | 15H58 | 03/08/2009 |
Jamais dans les grands rôles, mais toujours essentiellement nécessaire
De mollegata
05H55 | 04/08/2009 |
Merci,cher Jean-Pierre,pour cet article !
Amitiés nordiques,
Sandra
De matrasov
09H44 | 04/08/2009 |
évidemment qu'on a de la peine à voir Roussillon s'éloigner de dos et que l'été tout d'un coup prend un sérieux coup d'automne. Mais même si c'est l'été et que Rue89 n'est pas une rubrique nécro, trois lignes sur un metteur en scène (insignifiant) qui a fait deux, trois choses sur Tchekhov, Peter Zadek, ça aurait eu un peu de gueule. Surtout dans cet immense pays Tchékhovien qu'est la France avec ces merveilleux souvenirs, Sur la Grand'route (Gruber), les Trois Soeurs (Stein et Tamas Ascher), la Cerisaie (Zadek) etc etc Justement la Cerisaie : comme la scène de Firs est inratable (…..) on a toujours intérêt à mettre Roussillon dans le rôle (ou en Sérébriakov) … Bref il y avait un merveilleux metteur en scène mi allemand mi anglais qui nous a vraiment secoué pendant des milliers d'années et - c'est un honneur - n'est pas rentré dans l'épouvantable panthéon français
De hector-b
retraité | 13H54 | 06/08/2009 |
Immense monsieur, qui comme tous ces acteurs discrets n'a jamais alimenté la chronique « ma vie privée vous interesse ». Honte à la télévision de service dit public qui a juste mentionné sa dsparition, alors que pour jackson, elle a dépensé beaucoup de temps et d'argent pour abrutir un peu plus le téléspecteteur.