La folie de Feydeau enflamme la bande à Sivadier

Il faut courir à l'Odéon voir « La Dame de chez Maxim » par la bande à Sivadier, car ce spectacle est un sprint. Trois bonnes heures sans mollir, à fond les manettes, où le rire va impitoyablement crescendo.

La dame de chez Maxim (Brigitte Enguerand).

Cinq fois le tour de la Concorde

Passé le stade d'échauffement de la première scène où un homme, le docteur Petypon, passe de la station couchée à une station debout d'emblée vacillante, le top départ est donné par la môme Crevette, chanteuse et danseusedu Moulin rouge, qui se trouve être dans le lit du dit Petypon, homme marié, dont la femme vient de lui dire l'avoir embrassé dans son lit (entre bourgeois, on fait chambre à part), alors qu'il cuvait sous un canapé renversé.

La môme tombée dans un monde qui n'est pas le sien, navigue à l'instinct en s'amusant de tout et d'abord du désir des hommes. Ayant entendu madame Petypon parler de ses bondieuseries (elle est abonnée à Saint-Sulpice et croit aux apparitions dont celle de Houilles défraie alors la chronique), elle se déguise alors en « apparition ». Recouverte des draps du lit du dit Petypon et s'éclairant le menton d'un improbable réflecteur, elle se dresse fantomatique, dit être le « Séraphin » et intime l'ordre à la bigote d'aller place de Concorde, d'en faire cinq fois le tour, de se poster au pied de l'obélisque jusqu'à ce qu'un homme lui parle et que de cette parole, elle enfantera un fils de roi.

Le bon « nonsense »

La pièce est à peine commencée que les plombs ont déjà sauté. L'histoire (inénarrable) ira de court circuit en court circuit, se ramifiant dans une logique consécutive qui part en vrille. Du grand art. Signé Georges Feydeau.
Il y a longtemps que Feydeau et son aîné Labiche ont quitté les habits poussiéreux et cabotins où le théâtre de boulevard les avait enfermés. De « L'Affaire de la rue de Lourcine » de Labiche par Klaus Grüber naguère, au récent « Hôtel du libre échange » de Feydeau par Alain Françon, ces auteurs ont retrouvé leur verdeur caustique et leur sens du « nonsense » avec des générations d'acteurs aux individualités fortes qui ne font pas des numéros mais s'avancent en tir groupé.

Un brelan d'as

la dame de chez Maxim 2 ph B. EnguerandLe choix de « La Dame de chez Maxim » par Jean-François Sivadier a sans doute été dicté par les acteurs qui l'accompagnent de spectacle en spectacle : Nicolas Bouchaud était tout désigné pour interpréter le docteur Petypon, Nadia Vonderheyden, pour incarner son épouse (tous deux comme Sivadier ont été des acteurs formés par Didier-Georges Gabily), et le metteur en scène avait sous le coude l'actrice qui s'éclate dans la Môme Crevette, Norah Krief (que l'on a vu grandir dans le spectacles du Ballatum théâtre de Guy Alloucherie et Eric Lacascade, ce dernier mettant en scène ses premiers tours de chant). Un brelan d'as. Mais tout le reste de la distribution tient la route, Gilles Privat assurant le lien entre le Feydeau de Françon et celui de Sivadier puisque les deux metteurs en scène ont fait appel à ses excellents services.

A la va comme je t'invente

Sacha Guitry comparait Feydeau au mécanisme d'une montre. C'est vrai en ce sens que la mécanique y est de haute précision mais c'est oublier la façon dont Feydeau disait écrire : en ne sachant pas où il va. Et c'est particulièrement clair –et hilarant- dans cette pièce : le docteur Petypon étant régulièrement acculé à inventer quelque chose pour se sortir d'une situation inextricable est exactement dans la position de l'auteur se demandant en l'écrivant où diable sa pièce va l'emmener. L'arrivée d'un nouveau personnage (et il y a foule) multiplie les paramètres et donne un regain de complexité aux quiproquos de plus en plus fous.

Une autre grande force de cette pièce, c'est de mettre en présence des êtres qui n'auraient jamais dû se rencontrer tels la Môme Crevette que bien des personnages prennent pour madame Petypon et la « vraie » madame Petypon. Une différence de classe qui passe par le langage, déluré et « rigolo » (comme dit la Môme) d'un côté, bigot et prude de l'autre. Et le mensonge comme dopant.

La fée électricité

Et puis, bien sûr, c'est une formidable « machine à jouer », mise au point par un auteur qui a été acteur et qui écrit pour les acteurs, mais aussi un Feydeau metteur en scène et régisseur, se souciant de tout, y compris de la faisabilité scénique de ses lubies. Ainsi pour le réflecteur sus mentionné éclairant le visage du « Séraphin », Feydeau note : « avoir un fil électrique en coulisses, côté jardin, assez long pour arriver jusqu'à la Môme. Au bout du fil une ampoule électrique fixée sur un manche surmonté d'une coquille blanche extérieurement, argentée intérieurement, qui épouse la moitié de l'ampoule de façon à servir de réflecteur » !

Pour servir et parfaire ce théâtre de la catastrophe permanente, Sivadier avec raison, balaie les décors réalistes dont Feydeau avait besoin pour visualiser son cirque et qu'il décrit avec force détails. Tout se passe sur le plateau nu avec quelques accessoires et machineries à vue. Quand on a besoin d'une porte, elle descend des cintres, et quand on a besoin d'une pièce où enfermer quelqu'un, un cube sur roulettes y pourvoie. Le théâtre dans son splendide enfantement et son enfance qui sont l'apanage de la bande à Sivadier depuis leur « Galilée ».

La dame de chez Maxim (Brigitte Enguerand).

A mort l'entracte

Avec Feydeau, pas de temps mort, il faut tenir le rythme. C'est pourquoi, seule anicroche de cette dinguerie,l'entracte qui survient après le deuxième acte est, dans la logique haletante de Sivadier, une erreur. Le sprint est coupé dans son élan. Après l'entracte, il faut s'y remettre, cela patine un peu avant que les jambes ne retrouvent leur foulée et foncent dans la dernière ligne droite semée d'embûches et d'imprévues comme il se doit.

Jusqu'à cette réplique ultime de la Môme Crevette -« gimmick » contagieux de la pièce- auquel Norah Krief donne une belle vigueur : « Et allez donc ! C'est pas mon père ! »

Théâtre de l'Odéon- du mardi au samedi 20h, dimanche 15h - jusqu'au 25 juin - De 7,50€ à 30€ - Tél. : 01 44 85 40 40.

Photos : La dame de chez Maxim (Brigitte Enguerand).

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Portrait de Zebigbos

De Zebigbos

Tigre dans la lune | 14H21 | 09/06/2009 | Permalien

Je plussoie la recommandation de cet article : allez voir cette pièce si vous en avez la possibilité !
Pour ma part, je l'ai vue mercredi dernier et j'ai beaucoup ri ; du Feydeau dans toute sa splendeur (quoiqu'un peu moins hilarant qu'Un Fil à la Patte, mais c'est un avis personnel).

Coup de coeur spécial pour le personnage du général, joué par Gilles Privat ! Un délice !

Portrait de suedoise

De suedoise

fille viking | 04H44 | 11/06/2009 | Permalien

On a tout vu sur Arte en transmission directe mercredi soir le 10 juin. Conclusion : les transmissions ne marchent pas facilement en format petit écran.
En comparison avec les séries américaines, le tempo Feydeau est en effet assez lente. L´art télevisuel ultraprofessionnel rend plus difficile la compréhension des institutions de scènes plus traditionnelles hors du monde de la télé pour ceux qui n´ont jamais connu que la culture la plus distribuée du monde, la télé.
On ne discute jamais les différences et ne compte non plus le nombre zappeurs ayant quitté les très belles heures de l´événement Feydeau.
Comme si on pourrait après 60 ans de télé réduire le petit écran en simple distributeur.

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