
Marguerite Duras, grande maîtresse du mystère
Claire Lannes a tout de suite avoué avoir tué une cousine sourde et muette. Mais pourquoi l'a-t-elle tuée ? Un homme (policier, psychiatre ? ) veut comprendre. Il interroge le mari de Claire Lannes. Puis la criminelle. C'est « L'Amante anglaise » de Marguerite Duras. Il n'y pas plus d'amante que d'explication. C'est le mystère même des individus que Duras interroge jusqu'au vertige.
Une non-pièce
En 1949 Duras lit le compte rendu d'un procès dans Le Monde. Une femme a assassiné son mari puis découpé son corps qu'elle a dispersé dans les égouts et des terrains vagues de la banlieue où elle habite. Le président cherche à savoir pourquoi elle a fait cela, mais elle est incapable de le dire. Duras part de ce non dit. Ecrit une pièce : « Les viaduc de la Seine et Oise. »
Quelque années plus tard, elle reprend le dossier, réinvente le crime en le déplaçant et « se lâche » : elle écrit une non-pièce, un non-roman, « L'Amante anglaise ». Des questions, des réponses. Un fascinant remugle.
Claire Lannes parle de « grouillement ». C'est bestialement banal. Banalement « border line ».
« C'est primitif et sans limites. C'est une autre parole », écrit Claude Régy (« Espaces perdus », Editions les Solitaires intempestifs) qui a créé la pièce en 1968 avec Madeleine Renaud, Michael Lonsdale et Claude Dauphin (puis Jean Servais). Les spectateurs d'alors quittent la salle en cours de représentation. « On a commencé à écrire aussi que ce n'était pas de théâtre. C'était bon signe », ajoute Régy.
Un brelan d'as
Et aujourd'hui ? « L'Amante anglaise », mise en scène par Marie-Louise Bischofberger, réunit Ariel Garcia-Valdès, André Wilms et Ludmila Mikaël (que l'on n'avait pas revu sur une scène depuis huit ans et dont le retour nous réjouit). Trois acteurs d'exception. Le premier a été à Georges Lavaudant ce que fut Gérard Philipe à Jean Vilar, le second a servi comme personne les imprécations de Michel Deutsch et les audaces de Goebbels, quand à l'actrice elle fut la Bérénice de Grüber et la Prouhèze de Vitez
La pièce est présentée sur la scène du théâtre de la Madeleine.
Un théâtre privé où l'on a vu une Fanny Ardant prendre la pose dans un autre texte de Duras ou une Laetitia Casta se ramasser dans une piécette d'un petit marquis. On craint le pire : trois numéros d'acteurs, recette habituelle, rarement payante au demeurant. Il n'en est rien.
Un spectacle non spectaculaire
Ce que les trois acteurs font -sans bouger de leur chaise ou presque pour deux d'entre eux- est phénoménal. Juste une main que Ludmila Mikael (Claire Lannes) porte à son cou ou sa bouche qui part en biais. Une sorte d'inquiétude des pommettes ou de torticolis de l'âme distillée à merveille dans une hésitation des yeux chez Ariel Garcia Valdès (Pierre Lannes). Seul André Wilms (rôle d'interrogateur oblige) est le plus souvent debout. Comme un boxeur insomniaque, il se heurte à des poings invisibles, de plus en plus groggy d'incompréhension.
Et tout cela joué devant le rideau de fer comme le voulait Duras. Avec de superbes images de rails et de trains filmées par Caroline Champetier et projetées pour souffler un peu et aiguiller la pensée. Seule la brève image finale (de trop) apparaît comme une concession aux sirènes du spectaculaire.
Le public ne sort pas. Il est saisi. Retourné. Comme la fin de la pièce où c'est Claire Lannes qui pose les questions avant de refermer la porte sur son énigme.
► L'Amante anglaise - Théâtre de la Madeleine - du mar au sam 21h, dim 15h - de 10 à 30€ - Tél : 01-42-65-07-09.
- 1247 visites
- Version imprimable
Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89
Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)
Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)
En savoir plusAccrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.
123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque



























1
(Pour réagir, connectez-vous)
De Rana
Electron libre | 14H05 | 15/05/2009 |
Une précision dans l'historique de la pièce L'Amante anglaise quant à la distribution : Renaud, Dauphin, Lonsdale formaient la première équipe au Théâtre Gémier. Au Théâtre Récamier, ce fut le trio Renaud, Servais, Lonsdale (Claude Dauphin étant décédé). C'est en 1976 que la pièce trouvera sa distribution définitive en Madeleine Renaud, Pierre Dux et Michaël Lonsdale. Ce trio portera les rôles aussi bien à Paris qu'à New York, San Francisco, Québec, Ottawa, Toronto et Londres (Royal Court Theater). La pièce sera toujours jouée en langue française.
Monsieur Thibaudat, excusez-moi, je ne suis pas totalement en accord avec votre narration du fait divers initiant cette pièce durassienne. Vous dites qu'une femme a tué son mari, découpé puis dispersé son corps « dans les égouts et les terrains vagues de la banlieue où elle habite ».
Ma version (à moi, toute-petite Durassienne devant l'Eternel), c'est qu'un soir de décembre 49, à Savigny-sur-Orge (Essonne), dans le quartier de la « Montagne Pavée » près du viaduc homonyme, Amélie Rabilloux tue son mari, militaire de carrière. Elle dépèce le cadavre et, chaque nuit, en jette les morceaux dans les trains de marchandises qui passent par ce viaduc de la Montagne Pavée, à raison d'un morceau par nuit.
Duras est partie de ce fait divers relayé dans Le Monde par le chroniqueur Jean-Marc Théolleyre (« génial », sic Duras) pour écrire « Les Viaducs de la Seine et Oise » (1959) puis « L'Amante anglaise » (roman en 67, théâtre en 68).
Bravo pour avoir cité le remarquable travail de Caroline Champetier sur les images de rails. Rails qui, dans leurs entrelacements, ramifications et bifurcations, symbolisent la sinuosité d'un cerveau humain incapable de motiver l'acte accompli.
« Il n'y a pas plus d'amante que d'explication », écrivez-vous.
L'interrogateur : Parlez-moi de ce jardin.
Claire : Il y a un banc en ciment et des pieds d'amante anglaise (menthe anglaise). C'est ma plante préférée. C'est une plante qu'on mange, qui pousse dans les îles où il y a des moutons. Je dois vous dire que quelquefois je me suis sentie très intelligente sur ce banc. A force de rester immobile, j'avais des pensées intelligentes.