
Roger Planchon, la mort d'un vieux lion

Planchon est mort (crise cardiaque). Le vieux lion ne rugira plus.
Je l'avais croisé il y a peu : malgré l'âge -77 ans- perdurait cette impression ancienne que cet homme avait été taillé dans un châtaignier de son Ardèche natale. Il avait du coffre, de la surface. Il impressionnait par sa stature à la Welles, sa constante référence.
Un artiste total
Un curé sachant que le galopin fait le mur de l'institution où il est élève, lui conseille d'aller voir « Citizen Kane ». Sa vie se renverse :
« J'ai fait du théâtre parce que j'avais appris que cet enfant magicien, avant ce film, avait dirigé une troupe de comédiens. »
Citizen Planchon était comme beaucoup d'autodidactes, un boulimique, un insatiable, un touche à tout. Metteur en scène, acteur, auteur, cinéaste, patron.
A Lyon, rue des marronniers, puis à Villeurbanne, il avait écrit dans les années 50, 60 et 70, plusieurs des plus belles pages du théâtre depuis la Libération. Malraux, avec qui il entretenait des rapports compliqués comme avec tous les politiques de droite ou de gauche –bien qu'il fut, instinctivement de gauche-, l'avait plus d'une fois défendu y compris à la tribune de l'Assemblée nationale lorsqu'il était ministre de la Culture. « Un grand homme de théâtre, disait-il de lui, est celui qui ne va pas à la rencontre du public mais en créée un » (je cite de mémoire). Et c'est ce qu'avait fait Planchon dans la région lyonnaise.
Des cars spéciaux pour le théâtre
Juste un exemple, extrait du numéro 2 de « Cité-panorama », le journal du Théâtre de la Cité -c'était le beau nom qu'avait choisi Planchon pour son théâtre entouré d'une équipe de jeunes acteurs qui deviendront grands Tels Jean Bouise ou Isabelle Sadoyan ou de son décorateur René Allio.
Que lit-on dans ce bulletin. Qu'une trentaine de délégués de comités d'entreprises se sont réunis dans le théâtre :
« Ils ont parlé dans le concret de l'intensification des cars spéciaux pour faire venir les spectacles, de la bibliothèque théâtrale à la disposition des entreprises, des expositions dans les usines et de la diffusion de ce journal à 30 000 exemplaires, d'achats de places. »
Que sont devenus ces usines, ces comités d'entreprises, cette envie de théâtre ? Planchon fut l'un des glorieux pères et patrons de la décentralisation dramatique.
Des mises en scène de référence
Mais il fut tout autant un metteur en scène follement novateur, audacieux inventif, à lire les aînés qui tels Jean Jacques Lerrant, le grand critique lyonnais de l'époque, ou cette sommité que fut Bernard Dort ou encore ce ludion qu« était Gilles Sandier.
Son “ Georges Dandin”, son “ Tartuffe ” furent des spectacles de référence ou encore sa “ mise en pièce du Cid ” ou son adaptation gaguesque des “ Trois mousquetaires ”. Mais tout autant sa façon de servir des auteurs contemporains comme Vinaver ou Gatti mais d'abord et surtout Arthur Adamov dont il créa plusieurs pièce ou encore monta un étonnant voyage dans l'œuvre de Ionesco avec Jean Carmet.
Ce spectacle-là je l'ai vu, c'était une soirée pleine d'un cœur blessé, l'histoire d'un homme seul entouré de machines, de fantasmes et d'ombres portées.
Le partage du TNP
Légitimement, prenant la suite de Vilar, on transmit à son théâtre de Villeurbanne, comme il le réclamait, le sigle du TNP, du Théâtre National Populaire. Et c'est à la tête de ce navire qu'il appela à ses côtés le metteur en scène cadet qui, après lui, avait bousculé de son talent le théâtre français : Patrice Chéreau.
Leurs rapports furent difficiles -Planchon était un homme de pouvoir contradictoire- mais féconds. Et le geste magnifique d'un père vers celui qui aurait pû être son fils. Chéreau parti, Lavaudant lui succéda.
De Dort à Bataillon
Planchon fut encore un auteur. Un auteur ardéchois allais-je écrire tant ses pièces sont marquées par la terre et l'histoire de la terre qui l'a vu naître. Cet auteur magnifia l'acteur qu'il était devenu, se formant sur le tas.
Dans une de ses plus belles pièces, “ La Remise ”, il est le vieux Chausson qui a sacrifié sa famille à l'aune d'un rêve. Mais il est plus que cela. “ C'est Prométhée, c'est Lear, c'est Achab de Melville, l'image immémoriale du titan foudroyé ”, écrit l'incomparable Bernard Dort. Cité par Michel Bataillon (qui fut son compagnon fidèle ) dans “ Un défi en Province ” ouvrage monumentale et indépassable sur l'aventure de Planchon et du TNP de Villeurbanne (Editions Marval) et auquel je me plais à renvoyer.
Bataillon raconte aussi dans le détail combien Planchon fut auprès de ses pairs dans leurs luttes pour des lieux, des subventions, un patron, une conscience. Un Ardéchois têtu.
De L'Ardèche à Welles
Si ses pièces s'achèvent souvent sur des veillées, faisait-il remarquer, “ c'est qu'une veillée paysanne c'est du théâtre primitif ”. “ Je suis un dernier à avoir entendu ces bardes, ces sabots chanter un crime campagnard. Les légendes sanglantes furent mes contes de fées ”, écrit-il dans “ Apprentissages ” (Plon) où il raconte sa vie par à coups en consignant sa jeunesse
Planchon fut enfin un cinéaste, celui de “ Louis, L'enfant roi ” par exemple, celui qui aurait voulu créer dans la région lyonnaise une unité cinématographique qui aurait été au cinéma ce que le TNP fut au théâtre. Il retrouvait là son vieux compagnon d'intimité, Welles.
De Rosebud à Lear
“ J'ai partagé le quotidien des miséreux. Ce que j'ai fait de mieux dans la vie, c'est d'avoir mesuré la grandeur de leur rage rigolarde ”, écrit-il dans “Apprentissage ss”. Il eut tout, puis l'âge venu, la veine créatrice amoindrie, il fut nu. Comme Lear. Comme le vieux Lear. “ Apprentissages ”, page 299, s'adressant à sa petite fille Esmé :
“ Nous, Rois sans couronne écrasés sous l'empilement des choses qui chagrinent, nous devons méditer Lear. Sur les collines, le prince apprend que le désespoir n'est pas le dernier mot, que les vieux peuvent avoir, comme les jeunes cons, des convictions creuses. Esmé, un vieux est vraiment à jeter aux orties lorsqu'il croit que le jugement désabusé qu'il prononce sur l'humanité est sérieux.
‘Pour toi, petite fille, grand père aligne les paragraphes. Pas tous, mais presque. C'est notre secret ’.
Son Rosebud à lui.
J'écris ces lignes dans le train de 8h12 qui me conduit à Nancy au festival Passages, voué aux spectacles venus de l'Est. Après Vilar, Planchon fut un des premiers à aller dans les pays de l'Est avec ses spectacles. A manifester par ce geste une solidarité avec les artistes de ces pays et non une compromission avec le pouvoir comme le lui reprocha une gauche aux idées courtes. Il trouvait chez ces artistes rencontrés souvent à la sauvette, une ferveur qui avait été et qui restait la sienne.
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De Adelyne sur le sable
Si je savais | 13H09 | 13/05/2009 |
Merci Monsieur pour cet excellent témoignage, et au nom de mon compagnon, qui l'a côtoyé à l'époque de la « compagnie des Alpes » à Grenoble.
De chinchilla1967
plate | 14H28 | 13/05/2009 |
J'ai vu l'enfant roi, un film académique peut-être mais plaisant avec d'excellents acteurs dans les rôles de Louis et de son frère, l'un deux étant le désormais célèbre Jocelyn Quivrin.
De tipoux
écocitoyen | 15H20 | 13/05/2009 |
ce début d'article est une bonne intro en hommage à R. Planchon
Merci pour tout , vos valeurs humaines si rare de nos jours.
Le parcours de Roger Planchon : cinquante ans de théâtre populaire et de décentralisation théâtrale.
» J'ai gardé les vaches et sorti le fumier. « À plus de soixante-douze ans, Roger Planchon n'a jamais cessé de revendiquer ses origines rurales ardéchoises et se définit comme “ metteur en scène et cow-boy ‘. Une coquetterie qui est plus qu'une anecdote pour celui qui, à vingt ans, à l'âge où d'autres montent à Paris pour se faire connaître, est monté à Lyon pour y fonder le théâtre de la Comédie. C'était au tout début des années cinquante. Roger Planchon, à qui les jésuites avaient donné le goût du théâtre , était alors un jeune autodidacte de la scène et venait de remporter avec ses camarades un concours de théâtre amateur. Un demi-siècle plus tard, l'homme, travailleur acharné, a marqué le théâtre français par ses mises en scène et son combat pour un théâtre populaire et décentralisé.
source journal l'humanté
De denis.laboutiere@laposte.net
urbain | 17H42 | 13/05/2009 |
A seule fin de suivre le conseil de votre excellent travail de journalistes, chers amis de Rue 89 et puisque vous nous enjoignez « à réagir aux articles, aux vidéos et à noter articles et commentaires. Vous rendrez ainsi service à l'ensemble des visiteurs en contribuant à mettre en avant les contenus jugés les plus intéressants », je voudrais apporter deux légères rectifications (je reconnais qu'il n'est pas simple d'écrire un article dans le train, M. Thibaudat et vous ne pouviez vous promener avec les fabuleux ouvrages rédigés par son fidèle conseiller artistique Michel Bataillon, pour ce faire) : Le livre de R.P. s'intitule « Apprentissages » et non « L'Apprentissage ». Jean Carmet n'a pas joué dans « A.A. Théâtres d'Arthur Adamov » sous la houlette de Planchon, mais dans « Ionesco », une autre fresque Planchonnienne dédiée aux poètes. Entre diverses pièces aux relectures des classiques souvent détonantes et justes, assez révolutionnaires (« Bérénice » ou « Tartuffe » ou encore « George Dandin »), ce metteur en scène d'exception a toujours interrogé la fonction, la place et les angoisses métaphysiques, la responsabilité du Poète dans la cité et dans la vie. Ionesco, Adamov, Dubillard ( »… Où boivent les vaches », à ce titre, est une pièce hallucinante qui, comme il l'écrivait dans le programme de l'époque (1983) fait mieux qu'une revue critique sur le statut de l'écrivain), et encore récemment avec « Amédée ou comment s'en débarrasser », la place de l'auteur, si misérable mais si obstiné face aux à coups d'un réel absurde et irréfragable : autant de moments scéniques fervents. Il aura, pour ceux qui, comme moi, alors petit étudiant provincial de l'Université, fondé des croyances à jamais imputrescibles sur la nécessité d'un théâtre d'art qui hisse la dramaturgie au meilleur de sa fonction et ce, pour tous publics. Mais je ne suis pas le seul : beaucoup de camarades ont reconnu aussi que cet « honnête homme » contribua à concevoir le théâtre comme une expérience sensible et qui mobilise l'esprit. Les entretiens qui furent enregistrés par France Culture, avec Jean Mambrino, poète, dans la série « A voix nue, entretiens d'hier et d'aujourd'hui » sont à ce titre remarquables : il y évoque Rimbaud, l'Ardèche, mais aussi les principes et les fondements de l'esthétique de la mise en scène : paroles à jamais profondément ancrées dans l'âme de ceux qui savent encore entendre et écouter. Il savait transmettre… loin des écoles et loin des modes, dans la posture toujours juste du paysan autodidacte qui, en effet, face à « Citizen Kane » tenta de rendre à d'autres (des « comme lui »), pendant des années de décentralisation exemplaire, le choc, l'impact qu'il reçut en voyant ce chef-d'oeuvre.
à denis.laboutiere@laposte.net
De Jean-Pierre Thibaudat
(auteur)
Journaliste | 22H02 | 13/05/2009 |
Merci pour vos précisions . Sans doute aurait-il aussi fallu insister sur l'importance politique de Roger Planchon et son amour des poètes comme vous le soulignez. merci. Je rectifie.
De zénon denon 84
Bonne | 18H29 | 13/05/2009 |
Marcel Maréchal à Marseille l'avait invité
plusieurs fois quand il dirigeait et le gymnase
et la Criée .Chaque fois j'ai eu cette belle joie
d'écouter ,de voir un excellent artiste …populaire
au meilleur sens du mot .
Merci à vous Roger et bonne route ,
un petit bonjour la haut à Vilar et Béjart _par exemple _
si vous les voyez …Mais ça c'est une autre enigme ! ! !
MERCI
De chhmaprey
photographe | 08H31 | 14/05/2009 |
J'ai eu la chance et l'honneur de croiser Roger Planchon et de réaliser cette photo de lui lors de la présentation de Dandin au T.N.P. de Villeurbanne en 87 que je joins pour un modeste hommage.
http://www.flickr.com/photos/scrambler450/2735316447/in/set-721576046914…
De VILLON
10H55 | 14/05/2009 |
Et onze votes seulement pour ce bel article ? « Qué calamidad ! » Le bal des prétentieux et des prétendantes à Cannes la braguette est tellement plus important ! Merci d'avoir cité quelques passages de son livre ; c'était aussi une belle plume ( « …c'est d'avoir mesuré la grandeur de leur rage rigolarde ! »…Superbe ! )
Ciao Planchon !
à VILLON
De MALICE
15H35 | 14/05/2009 |
Ce n'est pas le nombre de votes qui compte, mais les 3190 visites à ce jour du blog de Jean-Pierre Thibaudat, pour l'un des meilleurs articles qui aient été écrits sur Roger Planchon, dans le TGV, ce qui signifie avec sa mémoire du théâtre à lui, et non avec la bibliothèque nécessaire à d'autres pour commenter la vie et l'oeuvre de celui qui disait : « ils me massacrent, mais quand je crèverai ils m'encenseront ».
Il ne s'est pas trompé. Mais l'article de JPThibaudat est là pour nous rappeler très précisément les fortes contradictions et les belles qualités de ce grand homme de théâtre au regard perçant, homme de scène, poète, politique, que personne - malgré toutes les calammités qu'on ait pu dire ou écrire sur lui - ne peut oublier.
à MALICE
De zénon denon 84
Bonne | 17H39 | 14/05/2009 |
Bien,tres bien vu Malice _Pas de soucis ,la culture c'est ce
qui nous aide -un peu-à vivre .Le reste …témoignons !
à MALICE
De denis.laboutiere@laposte.net
urbain | 18H24 | 14/05/2009 |
Si toutefois vous pensiez vous adresser aussi à moi (« la bibliothèque nécessaire à d'autres pour commenter la vie et l'oeuvre… etc ») vous avez fait fausse route ! nul besoin de consulter quoi que ce soit dans des dictionnaires ou encyclopédies et je n'ai pas écrit mon commentaire à seule fin d'apporter de légères précisions, confortablement installé dans mon bureau/bibliothèque, puisque je me trouve également en déplacement. L'oeuvre de Planchon reste une de celles que je connais sur le bout des doigts, rien que pour en avoir bénéficié en tant que spectateur « privilégié ». Mais si vous avez besoin d'un forum pour tenter de mettre à dos des gens, libre à vous : c'est surtout assez vain de votre part, car sans vouloir vous offenser, votre contribution apporte peu de renseignements complémentaires à l'excellent article de J.P. Thibaudat. Et le respect pour la disparition d'un artiste de l'envergure de Planchon devrait faire taire ce genre de considérations. Dont acte.
à denis.laboutiere@laposte.net
De MALICE
21H46 | 14/05/2009 |
Monsieur, vous vous êtes mépris sur ce que j'ai écrit - ou je me suis mal exprimée - mais ce n'est pas votre contribution que je remets en question : elle est excellente, précise, et témoigne de la connaissance de l'oeuvre de Roger Planchon et de son parcours. Si je ne me trompe, vous en avez été aussi un des « compagnons de route » de nombreux spectacles de Roger, à moins que vous n'ayez, vous aussi, pris un pseudo. Ce qui est votre droit le plus strict dans ce genre de forum. je ne faisais que répondre à « Vilon » sur le nombre de votes en rapport avec le nombre de visites qui prouve combien cet article est bien documenté, au contraire d'autres articles puisés dans les ouvrages de référence.
à MALICE
De denis.laboutiere@laposte.net
urbain | 22H13 | 14/05/2009 |
alors, excusez moi, madame, pour cette méprise et pour n'avoir pas bien « lu » votre message ; je vous suis reconnaissant d'avoir pris le soin d'apporter cette précision ; cordialement…