« Un voyage d'hiver », l'étrangère en pays d'Artois

Corine Miret, 'le Voyage d'hiver' (DR).

Elle est au centre du plateau, debout sur un îlot de moquette, elle n'en bougera pas ou presque. Tout est parti d'elle, de cette femme qui un jour dans un café a dit « Et si je devenais étrangère ? » Et qui l'est devenue, sept semaines durant.

Seule sept semaines

C'était dans un café de Béthune. Thierry Roisin, homme de goût et directeur de la Comédie de Béthune, venait de proposer à Corine Miret et Stéphane Olry de travailler à partir de matériaux collectés dans les village alentour. Proposition judicieuse puisqu'au sein de la compagnie « La revue éclair », Olry et Miret, depuis plus de dix ans, sont passés maîtres en la matière. Une année, ils font un spectacle autour de cartes postales vidéo, une autre ils écoutent les supporters de foot des Verts (Saint-Etienne).

Dans le café, ils se demandent ce qu'ils vont pouvoir faire. C'est alors que Corine dit étrangement qu'elle veut devenir étrangère. L'intuition juste devient un projet : vivre seule sept semaines durant dans une petite commune du nord, aller à la rencontre des gens et plus tard, des récits qu'elle en rapportera, Stéphane écrira un spectacle. Ils trouveront le titre, emprunté à Schubert qui lui même l'avait emprunté au poète Wilhem Müller : « Voyage d'hiver »

Les confessions d'un dictaphone

Ce scénario, Stéphane Olry l'explique aux spectateurs en se présentant comme l'auteur (c'est son rôle). Mais il va plus loin, il dit que Corine et lui ont vécu quatorze ans ensemble, qu'ils sont séparés depuis deux ans, qu'ils ont divorcés au moment où Thierry Roisin leur faisait cette proposition. On comprend que tout s'est à peu près bien passé, qu'ils continuent à faire des spectacles ensemble, la preuve. L'auteur nous explique maintenant que Corinne lui envoyait régulièrement les cassettes d'un dictaphone sur lequel elle enregistrait ce qu'elle avait fait de ses journées et de ses nuits.

Poussant plus avant le bouchon de l'intimité dévoilée, il nous raconte que sur l'une de ces cassettes, envoyée « peut-être par erreur », Corine relatait une nuit d'amour dans un Algéco avec « la reine du carnaval » -le Nord est la patrie des carnavals. Mais nous ne sommes pas chez Christine Angot and Co, on ne saura rien des détails de cette nuit que, sans un mot, Corine Miret évoquera magnifiquement dans une danse d'amour improvisée avec un violoncelle. Une idée de Stéphane Olry peut-être, on ne sait, leur histoire et leurs spectacles sont faits d'entrelacements.

Bon pied bon œil

Durant son séjour, « la parisienne » ayant une Fiat Uno immatriculée dans le Loiret, va rencontrer une trentaine de personnes. Dans l'écriture du spectacle, Olry condense cela en trois figures. Le « gardien » (Hubertus Biermann), celui de la salle polyvalente qui accueillait chaque jour « la parisienne » avec un poème (d'amour) -Corine Miret avait obtenu de la mairie le droit de l'utiliser entre midi et deux, pour y danser (c'est son métier) peut-être. Mais elle n'osera pas proposer de donner des cours de danse aux enfants du village. En revanche elle s'inscrit dans une association de marcheurs (« Bon pied bon œil »), à un cours d'art martiaux, va au bistrot, boit des bières, fait ses courses au supermarché voisin, assiste à un match de foot au stade de Lens, achète « La Voix du Nord ».

On l'épie, on la regarde, on se demande ce qu'elle fait là, mais on l'accueille, les gens du Nord sont accueillants, ce spectacle le dit bien plus délicatement qu'un film à succès. Toutes ces voix du village, Olry les rassemble en une, celle de « la fée du logis » interprétée avec force par Elena Renzio. Le troisième personnage censé représenter la terre du Nord est moins évident.

Au terme des sept semaines, Corine Miret réunira les trente pour une fête dans le gîte où elle habite et leur fera l'aveu du pourquoi de son séjour. Personne ne lui en tiendra rigueur, au contraire, tous souhaiteront venir voir le spectacle.

Le ballet des petits poings serrés

A travers le Nord (ses prunus sous la neige, ses parkings la nuit, ses chemins qui ne mènent nulle part), c'est d'abord d'elle que parle Corine Miret, la fille de Pithiviers. Et c'est comme un piédestal que lui compose son ex compagnon et toujours complice Stéphane Olry. Ce qui avait commencé comme un jeu dans un café, une phrase lancée en l'air, est devenu un temps fort de sa vie. On le devine, ces sept semaines (chiffre sacré) l'on bouleversée. Et, c'est par le filtre pudique du jeu théâtral qu'elle nous en fait la confession, offerte et retenue à la fois. Buste immobile, elle organise le ballet des ses petits poings serrés, ou soudain se déploie. Assis sur une chaise, l'auteur la regarde. Corine Miret est devenue étrangère à ce qu'elle était, et Stéphane Olry, lui qui la connaît si bien, met en scène avec une infinie tendresse une femme qui est peut-être en train de lui devenir un peu étrangère.

Retournera-t-elle dans le Nord ?

Le charme de ce spectacle vient enfin du fait qu'il est constamment déroutant –comme on déroute des véhicules parce que la chaussée soudain vient de s'affaisser. Au moment de se faire, il se défait. Ainsi le compositeur de la musique du spectacle Jean-Christophe Marti. Il s'adresse plusieurs fois au public durant la représentation, dit qu'il est en train de composer la musique du spectacle, parle du futur chœur des trente personnes rencontrées par Corine. Il finit par apporter une partition, la lit avec force gestes mais la musique reste dans sa tête.

Finira-t-il un jour de l'écrire ? Corine Miret retournera-t-elle dans le Nord ? Ce sont moins des questions que des rêveries que nous offre ce spectacle rêveur. D'ailleurs, l'auteur commence par nous raconter un rêve qu'il fait chaque nuit. Et le spectacle une fois de plus s'enroule sur lui-même pour mieux nous emporter dans le tournis de ses miroitements.

Un voyage d'hiver Théâtre l'Echangeur (métro Galliéni) - lun, jeu, ven, sam 20h30, dim 17h - jusqu'au 31 janv - De 7 à 13€ - Tél. : 01 43 62 71 20.

Photo : Corine Miret, « le Voyage d'hiver » (DR).

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