
Le comte de Lautréamont et les SDF

Entre la Comédie Française (maison de spectacles) d'un côté et de l'autre le ministère de la Culture (bailleur de fonds), Matthias Langhoff a filmé des SDF dans les jardins du Palais Royal. Quel rapport ?
Les « sans-domicile fixe » apparaissent sur le rideau à demi transparent derrière lequel trois acteurs, dans un décor de naufrage, disent des pages des « Chants de Maldoror » d'Isidore Ducasse alias Comte de Lautréamont. Ils disent aussi quelques pages venues d'ailleurs ou de son cru comme toujours chez Langhoff qui a intitulé son spectacle « Dieu comme patient, ainsi parlait Isidore Ducasse ».
L'in-folio des misères humaines
Quel rapport entre Lautréamont et les SDF ? Langhoff s'en explique dans le film, lequel accompagne le spectacle en quasi continuité. Il s'en explique aussi dans le programme :
« J'ai en bas de chez moi un groupe permanent de sans-abri et dans leur incohérence alcoolisée, leurs discours me rappellent ces vieux contes qui disent toujours la vérité. La rage a une voix (…), la manière dont ceux là parlent du monde me semble aussi très proche de celle dont Lautréamont en parle. »
De fait, Lautréamont dans l'un des « chants », évoque un individu « les cheveux en désordre » et dont les « habits dévoilent l'action corrosive d'un dénuement prolongé » qui vient s'asseoir sur un banc du Palais-Royal. Plus loin, il écrit :
Pourquoi rouvrir, à une page quelconque, avec un empressement blasphématoire, l'in-folio des misères humaines ? Rien n'est d'un enseignement plus fécond.
Langhoff approuve et co-signe. D'où le montage parallèle de son spectacle. Sur scène, le tête-à-tête avec Lautréamont, à l'avant-scène, l'écran et tout ce que cela charrie de hors champ : cela va d'autres SDF que Langhoff retrouve devant le 7, de la rue du Faubourg-Montmartre, là où habitait Isidore Ducasse, jusqu'à des images comme rêvées de la Commune de Paris via le cinéma russe.
Ainsi ces mots écrits en lettres de sang par un mourant « vive la Commune ! », slogan crié sur la place de l'hôtel de ville lors de la grande manifestation du 8 octobre 1870. On ne sait si Isidore Ducasse y participa, ce que l'on sait c'est qu'il meurt chez lui (phtisie ? ) le mois suivant, le 24 novembre, à l'âge de 24 ans.
L'ange, le fou, et la prostituée
Le spectacle s'écrit à vue, exactement comme les « Chants de Maldoror » où avant d'entamer un nouveau « chant », Ducasse fait le point en s'adressant au lecteur et c'est aussi ce que fait Langhoff à travers le film. Au début du « chant sixième », Lautréamont indique que, « désormais », trois personnages, à savoir « l'homme, le Créateur et moi-même », vont remuer « les ficelles du roman ».
Langhoff retient l'idée du trio (Anne-Lise Heimburger, Frédérique Loliée et André Wilms) et met en scène tout une série de passe de trois comme l'ange, le fou et la prostituée (il en est d'autres) qui traversent « Les Chants de Maldoror ». Le fou est aussi un mendiant ou un fossoyeur (André Wilms fonce dans le tas, bille en tête), le fossoyeur d'« Hamlet » bien sûr. Lautréamont a lu la pièce de Shakespeare et Langhoff s'amuse à jeter des ponts avec son autre spectacle actuellement à l'affiche.
« Celui qui dort pousse des gémissements, pareils à ceux d'un condamné à mort, jusqu'à ce qu'il se réveille, et s'aperçoive que la réalité est trois fois pire que le rêve », dit le Fossoyeur. « Les Chants de Maldoror » est un livre bourré de pépites de ce genre, à cotés de grandes périodes lyriques dont Langhoff fait l'économie, laissant le fameux « Je te salue, vieil océan » aux récitals poétiques avec écharpe blanche et faciès exalté. Mais il garde pour lui l'idée du paquebot et de sa démesure qui est comme un leitmotiv du spectacle.
L'étrangeté sauvage de Maldoror
Isodore Ducasse, né à Montévidéo (où son père était en poste), traversera l'Atlantique sur l'un de ces paquebots pour entrer au collège, près de Tarbes, avant de gagner Paris. Le décor tout en déséquilibre est comme une cour de XIXe siècle, revue par le cinéma expressionniste allemand et dans laquelle on aura planté le mât d'un improbable rafiot. Et cela adossé à une multiplication de paquebots en toiles peintes (Catherine Rankl et Matthieu Lemarié) jusqu'à l'apaisement final du monologue au pied d'un monstre d'acier fendant l'océan. Avec ce dispositif chaviré Langhoff traduit bien « l'étrangeté sauvage » dont parla le premier commentateur des « Chants de Madoror ».
Isidore Ducasse, qui prit comme nom de plume Comte de Lautréamont, laissa ce livre derrière lui, quelques poésies et une poignée de lettres constituant ses œuvres complètes (publiées dans la collection Poésie/Gallimard). Il fut, de son vivant, un auteur quasi anonyme. Mais les manuscrits ne meurent jamais. Lautréamont sortira de l'oubli et les surréalistes en feront une idole.
La compagnie de Matthias Langhoff, sans domicile fixe, est moins bien lotie car le théâtre est un art du présent. Langhoff a beau être l'un des plus grands metteurs en scène européens vivant (auquel le CNRS a consacré un passionnant volume dirigé par Odette Aslan dans sa collection « Les Voies de la création théâtrale »), sa compagnie ne reçoit aucune subvention comme telle du ministère de la culture mais seulement des aides ponctuelles au projet. Une grossièreté de plus dans un ministère qui les collectionne. Ce qui nous ramène à la MC93 de Bobigny où l'affaire de la comédie française étant retombée comme un mauvais soufflé, les spectacles continuent de plus belle.
Où l'on retrouve les SDF
Jean-Michel Rabeux y met en scène « Le Corps furieux ». Cris, borborygmes et d'abord une tripotée de ritournelles (répertoire de Radio Nostalgie). Comme si la parole du corps empêchait l'articulation d'un langage propre. Et l'on retrouve les SDF mais sans Lautréamont. Ecoutons Rabeux :
« Il y a huit “personnes” sur le plateau, SDF, misérables, vaincus par la vie, abîmés par la vie, hirsutes, sales puants. Ce n'est pas vraiment par hasard, je suis scandalisé, politiquement. Je ne peux plus supporter ce que je vois chaque jour dans la rue ou le métro. Je n'ai plus envie de détourner mon regard de ces gens. Ils sont donc en pleine lumière, vêtus d'oripeaux en couches successives, empilées, contre le froid, contre les autres. Leurs vêtements pourris c'est leur prison. Mais nous sommes au théâtre, en les ôtant ils deviennent des dieux. »
C'est dit avec force. Il est dommage que la mise en scène -faiblesse des propositions faites aux acteurs, mollesse de l'enchaînement, pesant final- ne soit pas à la hauteur de cette déclaration.
► Dieu comme patient, ainsi parlait Isidore Ducasse Théâtre de la ville dans la salle du théâtre des Abbesses - 20h30 sf dim 15h, jusqu'au 24 janvier - Tel. : 01 42 74 22 77.
► Le Corps furieux MC93 - lun, mar, ven, sam à 20h30, dim 15h30, jusqu'au 27 janv - Tél. : 01 41 60 72 72 - tournée en février (Villeneuve d'Ascq, Dunkerque, Strasbourg, Toulouse).
Photo : « Dieu comme patient, ainsi parlait Isidore Ducasse » mis en scène par Matthias Langhoff (Brigitte Enguerand).
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De Firenze
| 19H42 | 10/01/2009 |
« Ah bon. »
Excellent spectacle, en effet, entre un décor gigantesque bien digne de Langhoff et André Wilms toujours aussi impressionnant. Je trouve pour ma part que c'est une pièce très personnelle, sans pouvoir émettre pour autant de comparaison avec Hamlet, mais Langhoff y a mis beaucoup de lui-même…
De Lemmy_Nothor
En cavale | 20H25 | 10/01/2009 |
En lisant votre papier vous m'avez donner l'envie de relire Lautréamont….et il me revient à l'esprit le merveilleux bouquin de Daumal….La Grande Beuverie.
De PhiPoePsy
Etudiant à Strasbourg | 20H54 | 10/01/2009 |
Excellent article qui donne envie de voir ça !
Hélas, Langhoff ne passe pas, je crois, à Strasbourg… En revanche, j'ai mon billet pour « Le Corps furieux » !
De kindred
08H48 | 11/01/2009 |
Je me souviens de m'être enfui à l'entracte du Macbeth monté par Langhoff, il y a bien longtemps. Il n'y avait pas de SDF dans sa mise en scène mais des travailleurs immigrés en ciré jaune qui maniaient le marteau-piqueur, ce qui ne suffisait malheureusement pas à couvrir les éructations du personnage principal. Désolé d'être aussi vieux jeu, mais cette volonté lourdement démonstrative de souligner l'actualité d'un texte littéraire ne me semble pas forcément être la marque d'« un des plus grand metteurs en scène européens vivants ».
Cela dit, n'ayant pas vu son spectacle sur Lautréamont, je me contente de régler une dette de 20 ans avec celui qui m'avait infligé l'un des spectacles les plus abominables auxquels j'aie jamais assisté. Le coup de pied de l'âne…
De GGGG
(r) | 10H12 | 11/01/2009 |
Hé non, il s'agit juste encore de confusion. Isidore Ducasse n'était pas pochetroné du matin au soir. Et non, il ne dormait pas sous les ponts. Et non les personnes souffrant d'alcolisme ne disent pas forcément la vérité, leurs discours me rappellent plutôt ces « vieux comptes » sociaux.
C'est juste stupide et encore une fois cela relève de l'indécence. Marre des stéréotypes des clochards heureux et célestes.
à GGGG
De Clara
21H20 | 11/01/2009 |
« Chaque matin je ressen un poids dans la tête, il est rare que je trouve le sommeil dans la nuit, car des rêves affreux me tourmentent quadn je parveins à m'endormir. La jour , ma pensée se fatigue dans des médiattions bizarres, tandis que mes yeux errent aux hasards dans l'espace.. »
Je cite de mémoire un bout du troisième chant , appris à quatorze ans. A quatorze ans c'était déjà mon chant, c'est encore le mien a vingt deux , c'est un peu ceux de tous, et même si Lautréamont n'était pas alcoolique ni pouilleux, il avait un sens assez aigu de la misère de la condition humaine, qu'on pressent tous un jour (vous aussi certainement). Je ne pense pas que les clochards soient heureux ou celestes mais à parler quelques nuits avec eux, la poésie de leur desespoir et de leurs espoirs vaut bien un Lautréamont, que j'adore au demeurant.
Rien d'indécent , c'est vous qu'il l'êtes à supposer que seuls les poètes savent être sublimes, ceux qui n'ont plus rien à perdre le sont parfois plus encore que nous, qui ne connaissons plus qu'une douce et confortable médiocrité.
à Clara
De GGGG
(r) | 09H42 | 12/01/2009 |
Si vous ne connaissez qu'une douce et confortable médiocrité c'est bien triste pour vous.
Désolé mais l'oeuvre littéraire d'Isidore Ducasse n'a pas grand chose à voir avec la tristesse sociale que traverse les pauvres.
Si vous trouvez leur parole aussi nuancée et chargée de violence et de parodie de la littérature que le travail d'Isidore Ducasse a entammé, alors pourquoi le metteur en scène leur confisque-t-il la parole à votre avis ?
Et n'utilise en fin de compte pour magnifier son discours que l'apparence, le cliché-même de ces hommes complètement démunis.
Doublement démunis, puisqu'en plus c'est Ducasse qui parle, encore une fois à leur place.
C'est juste un peu la honte, c'est tout.
De Jean_Chonot
plébéien | 10H21 | 11/01/2009 |
« (…) Je n'ai plus envie de détourner mon regard de ces gens. Ils sont donc en pleine lumière, vêtus d'oripeaux en couches successives, empilées, contre le froid, contre les autres. Leurs vêtements pourris c'est leur prison. (…) »
Tout est dit.
On ne conseillera pas assez aux sceptiques, aux aveugles ou tout simplement à ceux qui doutent ainsi qu'à tous les autres de lire ou relire un ouvrage qui n'a malheureusement pas pris une seule ride : Le peuple de l'abîme de Jack London (1).
En plus d'un siècle, sur le fond, rien n'a changé. Ou plutôt si : les choses ont misérablement empiré.
(1) Le peuple de l'abîme : disponible gratuitement ici.
à Jean_Chonot
De Lemmy_Nothor
En cavale | 11H54 | 11/01/2009 |
Très bien ce site pour les bouquins gratos….je ne connaissais pas.
Je vous refile le plus vieux de ce genre de site…..au cas ou !
http://www.gutenberg.org/wiki/Main_Page
Notez que ce n'est pas uniquement pour des bouquins en langue anglaise….il y a de tout
De Apeloig
observateur | 02H14 | 12/01/2009 |
Je connais assez bien quelques SDF que je rencontre fréquemment lors de mes promenades dans le IIe et le Ier arrondissement de Paris.
Je crois que la majorité d'entre-eux se fichent éperduement de Lautréamont et quelques autres intellectuels qui voient dans la misère et le dénouement de ces SDF une sorte de vérité révélée.
pour mes amis de rencontres, ce qui est important, c'est de trouver à manger et de pouvoir trouver un endroit pour dormir sans risque d'être chassé mais aussi d'être dévalisé par un autre comme lui.
Être SDF ce n'est pas un choix. C'est surtout une honte pour notre pays, que des personnes puissent connaître un tel sort.
Nous sommes l'un des rares pays au monde qu'on peut qualifier de riche, et nous ne pouvons pas partager nos richesse, afin que toute personne vivant dans notre pays ait un toit et mange à sa faim, sans avoir à tendre la main.
De Cyril LEROY
architecte | 10H30 | 13/01/2009 |
Une pièce de thétre vue aux Abbesses la semaine dernière, ennuyeuse et ch***te. 1h45 d'acteurs qui braillent, vocifèrent, pissent, baisent, chient sur scène, répètent 2 fois ce qu'ils ont dit.
Alors pour « la grande philosophie des SDF », on repassera…
En plus des images projetées sur une toile - qui fait déjà une barrière entre les acteurs et la salle - perturbent le déroulement de la pièce avec un chapitrage incompréhensible.
Pièce qui n'a ni début, ni fin, ni queue, ni tête. Des bouts à bouts de texte de Lautréamont.
J'ai plaint, le soir où je suis venu, les - malgré tout - très bons acteurs qui ont du apprendre ce texte si compliqué et si long, et qui sont obligés de jouer cette pièce pour vivre face, en plus, à une salle à moitié vide comme le soir de ma visite.
A fuir absolument.