« Ma vie balagan » : les valises de Marceline Loridan-Ivens

Au matin de ses 78 ans Marceline Loridan née Rozenberg, épouse Ivens (le grand Joris) commence l'enfantement de ce livre, elle qui, parmi ses copines, est la seule à ne pas avoir eu d'enfant. « Ma vie balagan » est son titre.

« Balagan en hébreu, cela veut dire le bordel, la cata », écrit-elle. Ni autobiographie ou confessions bien ordonnées, ce livre est joliment balagan.

Marceline Loridan-Ivens parle peu de ce que nous connaissons d'elle : ses films ou ceux de Joris Ivens auxquels elle collabora. Elle nous parle des fleurs qui se flétrissent sur son balcon et de Chou en Laï, elle nous parle de son père, du suicide de son frère Michel qui laisse un mot : « Je vous demande pardon d'être né ». Elle nous parle de ses valises. De son obsession des valises.

La première, la plus chère, c'est la valise de ses quinze ans. « Je suis partie avec. Je suis revenue sans. » Son père la réveille en pleine nuit, « prends tes affaires ». Il faut fuir. La Gestapo est là. Mais la milice française, qui connaît les lieux, les cueille au détour d'un bois. Drancy. Les camps.

La petite (elle n'est pas bien haute) fille juive y arrive avec sa valise. Dedans, la robe blanche de sa mère, tant désirée. On la lui prend dès son arrivée. Cinquante ans plus tard, dans le musée où sont exposés des centaines de valises, elle cherchera la sienne.

« On sortira par la porte ou par la cheminée »

A la faveur d'un festival de cinéma qui projette « Une histoire de vent » -un film qu'elle co-signa avec Ivens-, elle revient donc en Pologne, berceau et tombeau de sa famille. Elle ne voulait pas y retourner. En fait, comme l'immense majorité des déportés, elle n'en est jamais revenue.

Ce livre retourne au camp à presque toutes les pages, comme Marceline Loridan y pense presque tous les jours. Et quand elle n'y pense pas dans la journée, le soir, elle se dit : tiens je n'y ai pas pensé. Et elle y pense. Elle dit, sans fard, les batailles pour un morceau de pain, l'humour (« on sortira par la porte ou par la cheminée ») comme forme de résistance ou encore une petite lâcheté qui l'obsède encore.

Elle parle des « copines » : Françoise, Mala, Dora et Simone (dont on devine bien que c'est Simone Veil, un bandeau commercial de l'éditeur qui orne le livre vend cette amitié).

Elle est à Birkenau, son père à Auschwitz. Et le croise une fois, se jette contre lui, on la bat comme une chienne. Elle ne le reverra plus. Plus tard, en épousant Joris Ivens, un homme qui a trente ans de plus qu'elle, elle retrouvera son père. Elle ira vivre avec lui en emportant dix-sept valises.

« Et j'ai eu le sentiment d'être un rat »

D'ailleurs les seules pages apaisées du livre, les seules où elle ne parle ni de son père, ni des camps, ce sont celles consacrées aux longs séjours en Chine qu'elle effectue avec Joris Ivens. Les pages les plus dures sont moins celle des camps que celles de son retour au camp, un demi-siècle plus tard.

Elle se retrouve devant son bloc. Demande à être seule. Entre. S'allonge là où elles s'allongeaient toutes, en chien de fusil. « Et là j'ai eu le sentiment d'être un rat », écrit-elle. Elle parle de « deuxième mort » comme si elle était morte aux camps.

Revenue des camps, Marceline Rozenberg a eu un premier mari qui s'appelait Loridan. Ils ont divorcé, elle a gardé son nom avec son accord. Elle sentait trop d'antisémitisme autour d'elle.

Quand elle a tourné « La Petite Prairie aux bouleaux » (le premier film tourné à Birkenau, écrit en collaboration avec Elisabetg D. Inaudiak, qui a participé à l'écriture de ce livre), elle a songé à reprendre le nom de son père. Mais le monde du cinéma la connaissait sous le nom de Loridan, alors elle l'a gardé et accolé celui d'Ivens. Marceline Rozenberg est morte à Birkenau.

La petite juive errante et le Hollandais volant

Ce qui est mort aussi dans les camps à ses yeux, elle y revient plusieurs fois, c'est la culture juive de l'Europe centrale. Anéantie par les nazis. Leur seule victoire, dit-elle. Un héritage que son père épris d'intégration, n'a pas eu le temps de lui transmettre. Et dont elle se sent comme orpheline.

Avec la cuisine, les valises c'est peut-être tout ce qui lui reste de cette culture juive d'Europe centrale, les valises de « la petite juive errante » qui un jour épousa un « Hollandais volant ». Mais aussi les valises qu'elle portait pendant la guerre d'Algérie et qui étaient des grosses enveloppes, les valises qu'elle voit chez le marchand et quelle a toujours envie d'acheter. Sait-on jamais.

► L'entretien de Serge Daney avec Ivens et Loridan lors de la sortie de « Une histoire de vent », à écouter sur le site de l'Ina.

Ma vie balagan de Marceline Loridan-Ivens - éd. Robert Laffont - 264p., 19€.

4 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de martha

De martha

Enseignante à la Réunion | 15H34 | 01/11/2008 | Permalien

Allons lire ce livre,
il est de pires catastrophes qu'une crise boursière, mais n'oublions pas que l'extrême pauvreté peut entraîner la colère ou la haine ou les deux et qu'une autre crise, à une autre époque, a été suivie d'horreurs.
devoir de mémoire et devoir de vigilance

Portrait de michel 13

De michel 13

| 20H14 | 01/11/2008 | Permalien

Un article fort et émouvant qui nous parle d'une vie balagan. Pour que personne n'oublie. Merci pour ce papier.

Portrait de mollegata

De mollegata

06H55 | 02/11/2008 | Permalien

Merci,Balagan,pour ce papier !
Amitiés,
Mollegata de Norvège

Portrait de Alain Paire

De Alain Paire

Galeriste | 07H42 | 03/11/2008 | Permalien

Merci à Thibaudat qui me fait mieux connaître la compagne de Joris Ivens.

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