
La crise de 1929 revisitée par Brecht à la MC93 de Bobigny
Tandis que l'Administratrice de la Comédie Française ne sait pas trop comment se dépatouiller du guêpier ou elle s'est fourrée en traitant par le mépris la MC93 de Bobigny, cette dernière répond de la meilleure façon qu'il soit aux basses attaques dont elle est l'objet en brandissant deux passionnants spectacles en prise directe avec le monde.

Bernard Sobel croit en Brecht comme d'autres en Dieu. Il est à la fois son éternel livre de chevet, son atelier permanent (il y toujours quelque chose à réparer) et sa madeleine de Proust (jeune germaniste, il travailla avec l'homme au cigare et à l'imperméable de cuir). Il parle aujourd'hui de lui comme d'un « Gagarine de l'humanité », d'ailleurs c'est « un philosophe comme Karl Valentin et Raymond Devos », bref Brecht est un gugusse qui « éclaire le monde » mieux que les cierges allumés ces jours-ci pour ne pas perdre pas son emploi ou ses économies.
L'outil du gardien de phare Bernard Sobel
Il en a monté des Brecht, monsieur Bernard, depuis qu'il a donné un sens et un bâtiment au mot théâtre à la ville de Gennevilliers il y a près d'un demi siècle. De « Têtes rondes et têtes pointues » à « Homme pour homme » en passant par « La bonne âme de Se-Tchouan » (avec Sandrine Bonnaire, sa seule apparition théâtrale), jamais Sobel n'a monté quoique ce soit parce que « cela fait partie du répertoire » ou qu'il faut « remplir un cahier des charges » comme on le voit si souvent.
Mais parce que telle pièce de Grabbe, d'Ostrovski, de Müller lui brûlait les doigts de son actualité. Il en va de « Saint Jeanne des abattoirs », de Brecht, comme des autres.
Cette pièce lui titille le cervelet du politique, lui excite les papilles de la réflexion, lui donne du grain à moudre quant au comment vivre ensemble dans un monde de murs, de guerre et de meurtrières inégalités.
« Ce poème dramatique est un outil tout à fait pertinent pour analyser ce qui nous entoure, surtout maintenant que nous sommes débarrassés de l'illusion de l'espoir », dit Sobel, et c'est un ancien conseiller municipal d'une ville communiste qui vous parle, emploie le mot « outil », un homme qui a vu à la porte de son théâtre les usines Chausson en lutte, puis leur étouffement progressif, jusqu'à leur anéantissement et, au moment où Sobel donnait les clefs de son théâtre à Pascal Rambert, il vit les bulldozers emporter les derniers vestiges des usines.
Jeanne Dark et la sainte conscience de classe
C'était il y a un ou deux ans, Sobel cherchait alors une pièce à faire travailler aux élèves du Conservatoire national supérieur d'art dramatique, pour un de ces spectacles qui ponctuent leur cursus en troisième et dernière année.
Pourquoi pas « Sainte Jeanne des abattoirs » ? Brecht écrit cette pièce aux lendemains de la crise de 29 et raconte les magouilles et autres boursicotages du Roi de la viande des abattoirs de Chicago (ville symbole du capitalisme américain si bien décrite par Céline) auxquels s'oppose Jeanne Dark, venue prêcher la parole de Dieu avec les Chapeaux noirs (calqués sur l'Armée du salut). Les deux font face à des ouvriers angoissés par le chômage qui les assaillent.
Face au patron, ils rêvent de retrouver la paye misérable face à laquelle ils étaient prêts la veille à oser la grève. Quant à la soupe des Chapeaux noirs, elle attire plus les ouvriers que les mots de ces grenouilles de bénitier.
Jeanne commence à douter. Moins des valeurs catholiques qu'elle propage à travers les chants des Chapeaux noirs que de l'usage et de l'instrumentalisation qui en sont faits. Elle veut comprendre. La violence sociale l'attend au tournant. Elle et les autres. Non seulement le chômage mais l'impossibilité à joindre les deux bouts, la faim. La ruine de ce monument qu'on appelait l'être humain.
Sobel fait tourner le rôle titre entre plusieurs jeunes actrices, et celui des capitalistes comme Mauler entre différents acteurs, ce n'est pas seulement pour mettre tour à tour au devant de la scène ces jeunes acteurs, c'est aussi parce que les personnages de Brecht sont moins des personnages que des figures ; c'est enfin parce qu'il y a une Jeanne et un Mauler en chacun d'entre nous.
Une crise peut en cacher une autre
Repris aujourd'hui dans la petite salle de la MC93, la pièce tombe comme un drôle de pavé dans la mare de l'actualité. Les acteurs brandissent les unes de « Libération » sur la crise avec des titres que l'on croirait sortis de la pièce. La collusion est constante. Cela frise parfois étrangement le pléonasme.
La violence que Brecht dissèque avec la froideur d'un scalpel, les acteurs la retrouvent dans la rue en sortant du théâtre, en écoutant les propos de Rachida Dati ou de Christine Boutin au JT ou en prenant connaissance du projet de Muriel Mariette pour la MC93 et de sa façon de gérer la Comédie française d'abord comme une entreprise et ensuite comme un théâtre.
Ces jeunes acteurs sortis du Conservatoire avancent eux aussi solitaires dans la nuit, ils savent que le chômage les menace. Alors, comme souvent, ils se serrent les uns contre les autres pour faire front en commando.

C'est un autre commando qui attend les spectateurs dans la grande salle de la MC93 avec « Platz mangel » (« Manque de place »), un spectacle présenté dans le cadre du Festival d'automne.
Drôle de commando dont les membres descendent un à un ou par couple de l'oeuf d'une télécabine. Des zigotos qui furent jeunes comme les acteurs de Sobel mais ne le sont plus depuis longtemps, des corps en souffrance qui commencent à faire des siennes. Là, en haut d'une montagne, le docteur Bläsi songe à eux, c'est-à-dire à leur portefeuille, au commerce de leur corps.
Il a édifié un sanatorium en altitude, une sorte de cul de sac qui tient à la fois d'une maison du troisième âge alpestre, d'un asile de fous, voire d'une clinique expérimentale où les médecins se livrent à des expériences sur des cobayes, font le tri entre les valides et les invalides comme dans les camps de concentration.
Quand Christoph Marthaler prend de la hauteur
Drôle d'endroit où le corps est une marchandise qui vaut son pesant de graisse, se troque et se malaxe. Mais peut-être est-on au siège d'une secte médicalisée avec suicide en option (et avec supplément) où les médecins fissent par rejoindre le camp des patients sous les ordres d'une voix of qui, derrière un plexiglas, semble diriger les opérations.
Tout cela est dit sans être affirmé dans un bouquet de scènes où l'ensemble des personnages ne quitte guère le plateau. Et tout se passe au fil d'une de ces soirées d'animation chères aux sanatoriums où les chansons sont tout ce qui reste du mot communauté. Chansons venues de l'enfance, des colonies de vacances, du catéchisme mais aussi de Bach, Schubert et de vieux standards anglo-saxons.
Si l'on ajoute à cela le look seventies des uns et des autres, les habitués auront reconnu la patte inimitable du Suisse allemand Christoph Marthaler.
L'avenir est dans les œufs, la mort aussi
C'est drôle et cruel sans jamais tomber dans les impasses d'une méchanceté rance comme chez le Jérôme Deschamps de ces dernières années. Mais c'est impitoyable comme la société sait l'être avec ses sujets. De plans de liposuccions en commerce des cercueils et hypothèques chiffrées sur la postérité, Marthaler brasse le champ économique qui s'intéresse au corps vieillissant et à la viande des cadavres, infirmiers-gigolos compris.
Depuis le mémorable « Murx den Europäer ! » (« Bousille l'Européen ! ») créé en 1993 à la Volksbühne de Berlin et baptisé « soirée patriotique », il y a une manière unique chez Marthaler –qui fut d'abord un musicien- d'embrasser un champ du réel et de le faire chanter.
On se souviendra longtemps du final de « Platz mangel » où les personnages (joués par des acteurs-musiciens-chanteurs comme les aiment Marthaler et qui le lui rendent bien) en phase finale, se serrent tous dans le même œuf de télécabine, escomptant sans y croire sortir de l'enfer de ce sanatorium et agglutinés dans cet abri de fortune comme les mineurs descendant au fond, chantent, lèvres serrées, un air guilleret se souvenant des fêtes défuntes.
► Sainte Jeanne des abattoirs les lun mar, ven, sam 20h30, dim 15h30, jusqu'au 21 oct. Deux représentations supplémentaires les 23 et 24.
► Platz Mangel en allemand sous titré, idem jusqu'au 19 oct.
► Renseignements : 01 41 60 72 78 ou sur le site de la MC93
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De l´axe du bien
19H14 | 19/10/2008 |
« Platz mangel »
s´écrit en un mot. A moins qu´il y ait un jeu de mots ?
j´adore Brecht ! il me semble opportun de le « ressortir » en ce moment…
De NELEPHANT
19H56 | 19/10/2008 |
JPT, c'est un peu ballot de nous rendre compte de Sainte Jeanne de abattoirs 2 jours avant la fin des représentations..si j'aurais su , j'aurais allé ! Croyez-vous que la presse mainstream rende compte de façon empressée des spectacles de la MC 93 ?
On retrouve l'ambivalence des individus placés dans la conflictualité dans, justement, l'autre mise en scène de Sobel à laquelle vous faites allusion : la bonne âme de Setchouan, dans laquelle l'oblative Chen-Te ne devient le cynique Chui-Ta que dans le seul but de se protéger, ce qui amènera les « dieux » recherchant sur la terre au moins un seul être charitable, à revenir bredouilles de leur quête.
Ex-gennevillois, je garde de la mise en scène de Sobel avec Bonnaire dans la distribution un souvenir ému. Sobel l'austère,le janséniste de la distanciation, avait été à la fois servi et trahi par Bonnaire qui jouait le rôle de Chen-Te/Chui-Ta avec une pêche incroyable.
Le Théâtre de Gennevilliers a plus fait pour mon accession au théâtre que tout ensignement académique. Et je n'ai pas trouvé chez d'autres metteurs en scène, le finesse, l'absence de manichéisme de Sobel.
Au fait, j'ai appris son remplacement au TG il y a deux saisons, un peu comme « cheveu sur la soupe ». Dans quelles circonstances a-t-il quitté Gennevilliers ? A-t-il été « débarqué » ?
De compte supprimé16
révolté | 22H01 | 19/10/2008 |
C'est irritant et savoureux à la fois de constater que les histoires de fesses de DSK et les luttes sourdes de pouvoir qui animent le FMI passionnent largement plus les habitants de cette rue virtuelle que la vision de Brecht de la crise de 29 et la bataille entre la MC93 et la Comédie Française, pourtant également d'une brulante actualité.
Il suffit de se pencher sur le nombre de visiteurs de cette page et sur les commentaires faits pour constater une immense différence d'intérêt. Pourtant, les turpitudes de DSK, dont la gravité n'excède sans doute pas leur retentissement médiatique, sont largement couvertes dans la presse papier et audio-v (et sans v)… et ce n'est pas fini*.
Que venons-nous chercher sur Rue 89 ? Un nouveau support d'information générale quotidien génère t-il un élargissement des sujets traités par la presse ? Une augmentation de l'offre d'information par la multiplication et la diversification des supports fait-elle évoluer les goûts et les intérêts des lecteurs de la PQ ? Autant de questions que je souhaite partager avec les quelques personnes qui visiteront cette courette peu fréquentée de la Rue 89 mais qui vaut sans doute plus que l'attention qu'on lui porte.
Merci Monsieur pour cet article. Vous m'avez donné envie d'aller voir Brecht à la MC93 de Bobigny malgré cette diagonale un peu pénible à effectuer pour m'y rendre puisque j'habite à l'opposé.
à compte supprimé16
De Vorko
Etudiant en informatique | 22H08 | 19/10/2008 |
En meme temps le théatre est un media sous exposer , que d » ailleurs je goute assez peu. Alors oui les possibles sanctions disciplinaire que DSK pourrait subir ( ce n'est pas l'histoire de fesse qui est interessante …) et les répercutions que cela peut avoir sur une institution international comme le FMI m'intéresse bien plus que le théâtre . Apres je comprend que l'on puisse préférer le théatre , mais garder lui une importance proportionnel a son public.
à Vorko
De compte supprimé16
révolté | 22H35 | 19/10/2008 |
Vous comparez un évènement, les frasques de DSK, avec un mode d'expression, le théatre, je ne sais pas si je trouve cela très pertinent…
Au delà de l'intérêt de chacun, focalisons-nous sur les personnes en cause, Brecht et DSK. Dans une perspective historique disons mondiale, pensez-vous que DSK comptera plus pour l'économie que Brecht pour le théatre ?
Personnellement, je pense que DSK n'est ni le Keynes ni le Adam Smith de demain. Et je ne pense pas non plus que son départ du FMI va bouleverser l'économie mondiale, ni cette organisation déjà en crise depuis plusieurs années.
à compte supprimé16
De compte supprimé16
révolté | 22H11 | 19/10/2008 |
*Des déclinaisons fort originales de cette actualité torride à tous les points de vue apparaissent même sur ce site : « les relations sexuelles au bureau ». Un sujet inédit et tellement inattendu… traité nul(le) part ailleurs.
De quetzal2012
enseignant précaire | 20H25 | 19/10/2008 |
« les médecins finissent par rejoindre… »
« une voix off »…
De compte supprimé 22
Lecteur écriveur | 20H30 | 19/10/2008 |
Juste pour dire que je salue JPT, dont j'avais regretté le départ de Libé. Bien fait pour Laurent Rothschild
De nemo3637
Déchoukeur | 20H54 | 19/10/2008 |
Brecht est en effet de circonstance en Seine Saint-Denis. Auteur génial, il se serait adapté à notre époque en évitant la réification (chosification) d'une pièce représentée dans un lieu trop normatif. Dans la rue ? Dans la Bourse à moitié brulée par des insurgés ?
à nemo3637
De compte supprimé16
révolté | 22H56 | 19/10/2008 |
Que diriez-vous des ruines du siège du FMI comme scène, avec DSK dans le rôle de Pierpont Mauler et le personnel licencié de cette institution comme représentant les Chapeaux Noirs ? Vous savez ces bonnes âmes qui prèchent la soumission du peuple en les incitant à accepter le sort peu enviable… qu'il mérite ? Ils ont bien « convaincu » les pays pauvres de mettre en place des ajustements structurels absolument… nécessaires, ce ne serait donc presque pas un rôle de composition !
à compte supprimé16
De NELEPHANT
16H41 | 20/10/2008 |
Leo,
C'est bien que vous y ayez pensé, (comme quoi la petite machine à faire penser du petit père Bertolt fonctionne encore) mais ce n'est pas au metteur en scène d'apporter sur un plateau l'illustration « ici et maintenant » du Lehrstuck » fourni par l'argument….au contraire cela ne ferait que l'affaiblir ! Les mises en scène brechtiennes supposent un spectateur amené à s'extraire de sa simple condition de spectateur, et de penser ce qui lui est montré : ce que vous avez fait, et c'était le but recherché.
De tatibonbon
21H13 | 19/10/2008 |
« Tandis que l'Administratrice de la Comédie Française ne sait pas trop comment se dépatouiller du guêpier ou elle s'est fourrée en traitant par le mépris la MC93 de Bobigny »
? ? ?
Je n'ai pas le sentiment que l'administratrice de la comédie française « ai traité par le mépris » la MC93 Bobigny, ou alors je n'ai rien compris à son communiqué ?
…d'ailleurs cette administratrice habite elle même le 93 il me semble….pourquoi ces raccourcis qui embrouillent plus qu'ils n'informe des faits réels ?
…à part ça merci de nous parler de théâtre de temps en temps…
à tatibonbon
De fran
22H03 | 20/10/2008 |
si ce n'est Mme Mayette, c'est Mme la ministre… j'ai écouté son intervention sur France Culture aujourd'hui, ça donne le vertige. Tatibonbon, pour votre information, les communiqués du ministère sont truqués, coupés, falsifiés et au final mensongers. L'information, la vraie, peut parfois paraître embrouillée parce que les acteurs de cette information le veulent. Pour que les braves gens comme vous se disent : mais qu'est-ce qu'ils veulent à la fin à la MC93, ils sont jamais contents ou quoi ? Pour vous désembrouiller la tête, allez sur le site de la MC93 (www.mc93.com), lisez tout (ça prend du temps évidemment)et vous relèverez j'en suis sûr pas mal de bizarreries dans la communication ministérielle. Et pour info, la troupe de la Comédie-Française est contre ce projet qui traite le théâtre de la MC93 avec un tel « mépris » (c'est dans le texte).
Mais je sais qu'en ce moment le niveau de tolérance au mépris envers la culture et ses acteurs est au plus haut…