Quand l'Amérique fait la révolution dans ses assiettes
Aliments bio, produits de qualité, retour à la terre: les Américains aisés se découvrent une passion pour la bonne bouffe.

(De Raleigh, Caroline du Nord). Les Américains se nourrissent mal? Ce serait un défaut incurable dû à leur culture que cet amour des hot-dogs, des choses frites et industrielles, du pain mou sucré? Attention: cliché en voie de ringardise!
Le bio, le bon, le frais, produits le plus près possibles des consommateurs et pour moins cher qu’on ne le croit, ont fait une entrée fracassante dans la vie des classes moyennes aux Etats-Unis.
Je vis cette révolution de l’intérieur. Arrivée dans ce pays il y a huit ans, je pleurais non seulement mes marchés parisiens, mais aussi les Monoprix et autres Carrefour français. Je ne réclamais rien de très compliqué: des bottes de radis avec les fanes, des salades dont on ne devait pas jeter la moitié, du poulet même pas bio, juste fermier, un poisson frais avec des yeux et une queue, du fromage blanc…
On me disait: « Ah, si tu vivais à New York, ou à Boston, il y a des marchés à l’européenne, là-bas. » Tout de même, je vivais à Houston, Texas, presque cinq millions d’habitants! Seuls les supermarchés fréquentés par les Mexicains offraient une large variété de fruits et légumes, souvent sans goût car poussés en accéléré et cueillis depuis longtemps.
Quant à la viande, sa qualité ne répondait pas à mes critères. Il fallait, pour trouver mieux, et même très bien, pouvoir se payer les luxueuses épiceries Whole Foods ou Central Market.
Dans les restaurants du cru, les plats étaient médiocres
Autant dire que la découverte du marché municipal de Raleigh, ma nouvelle ville, fit monter d’un cran mon humeur. Toujours rien à voir avec le marché des Lices à Rennes, ou celui des Jacobins au Mans, mais mieux, tellement mieux!
Les villes environnantes avaient aussi leur marché en plein air, dont le plus chic, à Carrboro-Chapel Hill, semble connu au delà des frontières de l’état de Caroline du nord. Enfin, les supermarchés réservaient ici des rayons aux produits locaux. (Cerise sur le gâteau: depuis quelques semaines, on peut souscrire un abonnement à des paniers bios hebdomadaires, livrés gratuitement. Vu de France, cela paraît banal, mais ici…)
Tout cela n’était pas mal, à condition de cuisiner chez moi. Car pour ce qui était des restaurants, au secours! Comment se faisait-il qu’en dépit d’autant de bons ingrédients, les restaurants du cru (sauf exceptions coûteuses) persistassent à offrir des plats si médiocres? Poissons bouillis et légumes micro-ondés quand on refusait les versions frites, viandes enveloppées dans du pain ou noyées sous la sauce, desserts écoeurants de sucre…
Je ne sais pas ce qui s’est passé, vraiment! Tout a basculé brutalement en moins d’un an. Les mauvais restos n’ont pas disparu, mais beaucoup d’autres offrent désormais de bons plats, bien cuisinés, et leurs cartes spécifient souvent: « Ingrédients provenant de fermes locales », voire « poussés ou élevés sans pesticides, hormones ou antibiotiques ».
Des magazines branchés aux revues culinaires, des quotidiens nationaux, intellos ou populaires au mensuel Garden & Gun (soit « Jardin et armes », ça ne s’invente pas), sans oublier la presse audiovisuelle, les sujets sur la bonne bouffe se multiplient.
Sans parler d’internet, bien sûr. Fi de l’angle « santé », de mise ces dernières années à cause de l’épidémie d’obésité dans le pays! Deux concepts-clé désormais prévalent: « goût », et « préservation de l’environnement ».
Les consommateurs célèbrent le plaisir gustatif, les cuisiniers encensent la qualité des produits bruts, les éleveurs et les cultivateurs font valoir leur proximité et leur engagement citoyen, tous clament leur amour pour « la vraie nourriture ».
« Pour le vin, c’était pareil, au début les Américains n’y connaissaient rien »
On se croirait en France, non? A une différence près: il ne s’agit pas ici de préserver une tradition de qualité et de goût, mais bien d’en faire naître une, d’initier des novices, de partager un enthousiasme et des convictions, bref, d’éduquer.
« On a déjà connu ça avec le vin », dit Ted Nidias, apiculteur rencontré au Farmer’s Market:
« Les Américains n’y connaissaient rien, et maintenant, notre production est d’un très bon niveau, les rayons vin des magasins sont bien achalandés, et la plupart des urbains savent faire la différence entre un Pinot noir et un Chardonnay. Pour la nourriture, ça va venir aussi. »
Je n’ai pas été autrement surprise de voir cette semaine notre hebdo régional, Independant, consacrer un dossier aux acteurs locaux de cette mutation gustativo-agro-culturelle:
« Quand il s’agit de manger local, nous n’avons de souci ni pour l’offre, ni pour la demande. Le problème, c’est qu’il est parfois difficile de connecter les deux. »
La Caroline du Nord n’a jamais renoncé à sa vocation agricole, c’est toujours elle qui fournit les Etats-Unis en porcs et en volailles. Mais il y a des lustres que les petites fermes ont disparu, au profit des usines à viande shootée aux antibios et aux hormones. Ces dernières années, des jeunes se sont installés, mus par la passion de la terre et l’envie de produire de la qualité, même si pas forcément bio.
Problème: pour vendre les poulets, les porcs, les autruches ou les agneaux, ceux-ci doivent avoir été tués et conditionnés dans des abattoirs agréés par l’administration. Ceux qui existent dans l’Etat n’acceptent que des « lots » de milliers d’animaux à la fois, ou bien sont intégrés à des fermes-usines qui ne s’ouvrent pas à la concurrence.
Les petits producteurs doivent donc charger leurs bestiaux sur des pick-up et les conduire dans un autre Etat plus compréhensif, puis revenir chez eux pour les vendre.
Accroissement des coûts, et aberration environnementale! Le salut est venu d’un entrepreneur pakistanais de la région, qui a eu l’idée de diversifier les services de son abattoir halal et kasher, en l’ouvrant aux petits producteurs de viande rouge, et en créant une chaîne d’abattage de poulets.
Les universités se penchent sur la production de produits biologiques
Autre problème: pour produire de la viande bio, il faut nourrir les bêtes avec des céréales bio. La Caroline du Nord n’en produit pas, elle en a importé pour 8 millions de dollars l’an passé. Aberration identique (qu’on retrouve en France).
Cette fois, la grande université de l’Etat, NCSU, s’en est mêlée, par le biais de son département d’agriculture: aidée financièrement par une ONG vouée à la reconversion des terres à tabac, et par une grosse coopérative laitière nationale bio, NCSU a décidé de former des cultivateurs locaux à la production des céréales biologiques.
Passeurs de savoir, militants associatifs, professionnels quittant leurs grandes fermes pour tenter une autre aventure… on entend parler d’eux par la presse, on les rencontre sur les marchés, mais aussi dans les amphis et les labos des universités. Pas seulement en Caroline du Nord.
Les établissements d’enseignement supérieurs aux Etats-Unis sont de plus en plus nombreux à offrir des cours sur l’agriculture durable, comme l’université de Californie à Santa Cruz, NCSU bien sûr, ou encore des petits « colleges » agricoles du Midwest.
Le « retour à la terre » des jeunes générations peut se révéler très rentable
C’est d’ailleurs une autre tendance lourde, signalée par le New York Times en mars: le nombre important de jeunes gens diplômés, urbains pour la plupart, qui partent travailler la terre une fois leur master, ou même leur doctorat, en poche.
Un « revival » du retour à la terre des années 70? Si on veut, en nettement plus professionnel, à en croire le Crossroads Resource Center: « L’augmentation des débouchés commerciaux pour la nourriture bio produite localement donne une bonne chance de viabilité aux petite fermes d’aujourd’hui. »
Un film documentaire tout récent a été consacré à ces nouveaux fermiers: « Greenhorns », de Severine von Tscharner, décortique ce phénomène social émergeant.
Observant -vivant, même avec excitation cette mutation ultra rapide, je ne pouvais m’empêcher de constater qu’elle intervient à un moment charnière aux Etats-Unis. Car c’est bien en 2007, en 2008, que l’Amérique a enfin prêté une oreille attentive aux avertissements sur la réalité de l’effet de serre, aux discours anti-gaspi, pro-recyclage, pro-économies d’eau, d’électricité, d’essence, etc.
Tout se passe comme si la brusque envolée des prix du pétrole, la crise du crédit qui jette hors de leurs maisons des millions de familles de la classe moyenne, le spectre de la récession, tétanisait ceux qui ne sont pas encore en situation précaire, mais qui redoutent vaguement d’être un jour confrontés aussi au malheur.
Les consommateurs réduisent sur la quantité plutôt que sur la qualité
Aiguillonnés par une peur diffuse, une peur de l’avenir, les Américains -ceux qui en ont encore les moyens, surtout intellectuels- se réfugient dans le bon, le bien: la « Green Attitude ». L’aspect le plus sympa de ce que d’aucuns raillent comme un effet de mode, c’est le changement radical d’approche de la chose alimentaire. Cette mutation culturelle sera irréversible.
PS: En bouclant cet article, je tombe sur un article du dernier numéro de Newsweek: le chiffre d’affaire des luxueux magasins bio, comme Whole Foods, est en perte de vitesse, à cause de la hausse spectaculaire des prix de l’alimentation (comme partout dans le monde). Ce constat ne contredit pas ce que j’ai écrit ci-dessus.
D’une part, l’augmentation des prix concerne aussi les aliments industriels classiques, et de nombreux consommateurs, disons… éclairés, décident de réduire plutôt la quantité que sur la qualité. (Quand on voit le gaspillage inouï de nourriture aux Etats-Unis, on sait qu’il y a beaucoup à glaner de ce côté-là.)
C’est aussi une question de priorité: entre 4 dollars pour un gallon d’essence (3,6 litres) et 7 dollars pour un gallon de lait bio, vous choisiriez quoi, vous? D’autre part, les produits locaux vendus sur les marchés ou par le biais des coops n’augmentent pas dans les mêmes proportions que dans les réseaux commerciaux.
Enfin, pour prévenir les objections qui ne manqueront pas de pleuvoir, je précise que oui, je suis consciente que le dilemme entre bouffe bio et bouffe « industrielle » est un dilemme de nantis. Aux Etats-Unis comme en France. Certains n’ont pas le choix.
J’ai tout de même décidé de poster ce papier, car il me semble intéressant de raconter que les Américains aussi commencent à apprécier les bonnes choses. Et que certains d’entre eux se défoncent pour convaincre leurs compatriotes que le jeu en vaut la chandelle.
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Votre texte a au moins le mérite de porter le débat sur la place publique. C’est-à dire que l’être humain veut de la qualité. Il veut vivre mieux. Il aspire à l’harmonie avec la nature, à la paix, au bien-être. Cela me parait naturel.
Par contre ce qui me parait moins c’est que nos gouvernants ne vont pas dans cette direction ou du moins ne favorise pas l’accès au mieux-être à tous. Ce devrait être ça la quête d’une construction sociale humaine non? Plutôt que de favoriser une composante spécifique de la population et rejeter la majorité de celle-ci dans les méandres de la débrouille, de la stigmatisation, des ghettos.
Moi qui suis pauvre j’aimerais manger bio tous les jours , aller au théâtre, voir mes amis et faire une activité que j’aime en harmonie avec la collectivité… Malheureusement on en est loin et, pire, on s’en éloigne de plus en plus. Au contraire on cherche à nous précariser encore plus pour augmenter les bénéfices des puissants qui nous gouvernent.
Finalement votre article par l’image de mieux-être, de recherche de la vérité harmonieuse qu’il renvoie, en arrive à être écoeurant tellement on se rend compte que nous sommes de plus en plus nombreux à être éloignés de ces choses simples finalement, car elles sont en adéquation à l’évolution humaine qui ne pourra se faire qu’en harmonie avec son environnement. Et non plus contre lui.
En lisant votre papier, je retrouve ce que j’ai observe en moins de 2 ans. En arrivant aux USA je m’attendais a une deferlante de mal bouffe, je me suis retrouve a vivre avec des vegetariens plus ou moins strict et a manger plus equilibre que pdt mes annees de fac. Allez comprendre. Le fait que je vis ds un milieu intello et ensolleile (Floride) a j’en suis certaine qquechose a voir avec le fait qu’autour de moi tt le monde mange vert et bien. Voir trop pr dire tte la verite. La culture de l’apparence est ici pousse a un niveau defiant tte concurrence. Je me retrouve moi mm qque fois a selectionner mes aliments en fction de leur teneur en Trans Fat, Carbs … etc. Une habitude a laquelle je tente de resister bec et ongles. Le fait est que ds la nouvelle vague BoBo americaine (ou de ce que j’en vois) manger mieux ne veut pas forcement dire manger plus equilibre. Passer du tt frit aux legumes, et du tt congeles aux produits frais est une avancee inestimable , mais comme le disait l’un des commentaires plus haut, le savoir faire n’est pas reellement la. Il reste des habitudes qui ne ft pas tjrs pas du repas un moment convivial, equilibre et plaisant : le fait de ne pas manger autour d’une table, la rapidite du repas, les portions tjrs enormes … etc. Enfin, l’ironie de cette nouvelle vague du « manger bien » est qu’elle semble concerner la population aise des US, celle qui possede un acces facil aux soins (traitement du cholesterol, obesite … etc) mais n’effleure mm pas la population pauvre qui continue a se nourrir de fritures et de McDo, et a considerer les medecins comme un luxe hors de prix. Apres tt il semble que les pbs alimentaires americain soient plus complexes qu’une simple question de mauvaises ou bonnes habitudes
Tout ça est très intéressant, mais ce n’est pas aussi nouveau que vous le croyez.
Dans les années 80 à New York, les maraîchers d’origine coréenne (ils cultivaient de l’autre côté de l’Hudson, dans le New Jersey), principalement, se sont mis à commercialiser, entre autres choses succulentes, des salades autres que l’infâme Iceberg, dont le seul avantage ést de pouvoir être débitée comme du chou : en tranches… Les étals des Coréens ont été dévalisés, et des gens « de souche » s’y sont mis, parce que ça rapportait. On ne peut également pas négliger l’apport des cuisiniers français et orientaux de l’époque, qui ont exigé des cultivateurs qu’ils changent leurs pratiques comme leurs produits d’élection.
Quant au vin, ça fait belle lurette que les meilleurs vins de Californie ont détrôné les français. Au grand dam des Bordelais, qui s’étaient crus en pays conquis, et qui pratiquaient des prix de moins en moins abordables. Entre nous soit dit : distinguer un Pinot noir d’un Chardonnay, c’est vraiment l’enfance de l’art !
Le problème majeur, c’est le prix et l’impact des pratiques bio et connexes dans les couches populaires (des produits bio dans les ghettos noirs et hispaniques ? Vous en avez vus, récemment ?) et dans l’Amérique profonde.
Dans les villes universitaires, en revanche, où la clientèle n’est pas nécessairement aisée mais est en revanche informée, il n’est pas étonnant qu’on se soit rebellé contre la malbouffe conventionnelle. A ce point de vue, Chapel Hill n’est pas typique des USA — c’est le site de l’Univ. de Caroline du Nord. Et Duke University (l’un des campus les plus riches et les plus beaux des Etats-Unis) n’est pas si loin, comme vous le savez.
Mon premier poste d’enseignant a été à Bard College, à 2 heures au nord de New York, en 1964-65. Le célèbre livre de cuisine française de Julia Child y faisait déjà fureur au sein du corps professoral. Ce livre a amorcé la tendance que vous décrivez bien dans votre papier.
Vous semblez être bien consciente de la nécessité de distinguer entre les pratiques saines, qui sont l’apanage de certaines couches sociales au moins relativement aisées, et les autres. Bien souligner ce point est indispensable : le lectorat de Rue89, comme tous les Français, est prompt à parler DES Américains dans leur globalité comme si un pays de 280 millions d’habitants hostile au jacobinisme centralisateur pouvait être analysé selon les mêmes paramètres nécessairement réducteurs que dans l’Hexagone, pays plutôt homogène par tradition.
We are not in the same ballpark !
Je trouve cet article tout à fait passionnant car ils sort des clichés cuits et recuits sur les EU. Il n’y a que les gens qui ne connaissent ce pays que par la télévision qui croient que les américains ne mangent que des hambergers et des hot-dogs. En se baladant un peu sur place, on découvre un pays fédéral, très diversifié et hétérogène qui converge de plus en plus avec le mode de vie européen. La cuisine familiale (de type poulet-purée, salade de pommes de terre) y est plus répandue que le fast food ; le café italien progresse, le vin et la baguette se développent, les excellents restaurants français pullulent…
A ma connaissance, la production et la consommation de produits bio par habitant est le double aux Etats-Unis qu’en France.
Voici le plus célèbre livre américain de cuisine (inclus des recettes végétariennes !) :
http://www.amazon.fr/Fannie-Farmer-Cookbook-Marion-Cunningham/dp/0679450…