
Repenser la ville américaine, un sacré job pour les urbanistes
(De Raleigh, Caroline du Nord) Panique chez les urbanistes : comment transformer une agglomération de plus d'un million d'habitants, dont le centre se réduit à trois rues animées en journée, en une vraie métropole du XXIe siècle ? Raleigh est désormais la ville américaine dont la population augmente le plus vite.
Il est vrai que la concentration de population ne saute pas aux yeux ! Le cœur historique de Raleigh est très mignon, bien restauré, groupé autour de son capitole et de son monument honorant « nos morts confédérés » (c'est le Sud), mais il est mortel d'ennui après 17 heures.
Vue d'avion, en revanche, l'évolution urbaine de la région est frappante : comme souvent en Amérique du nord, les villes construites à l'horizontale déploient toujours plus loin leurs tentacules. Les forêts ne sont pas entièrement rasées, elles sont trouées. Le bétonnage n'est jamais total, les surfaces urbanisées étant toujours jardinées.
Les routes, systématiquement tracées avec quatre ou six voies, sont rarement encombrées, et toujours végétalisées. Aucun trottoir ni piste cyclable, jamais. Elles relient entre eux des centres commerciaux perdus au milieu de nulle part, plantés très loin des habitations. Si une ligne de bus passe dans le coin, c'est pur hasard.
Plus de dix mille nouveaux arrivants par an
Les gens affluent dans cette région verdoyante, dotée de bons emplois qualifiés, d'écoles publiques décentes, idéalement située entre Washington et la Floride. L'agglomération gagne en moyenne 12 000 habitants par an. La crise a un peu ralenti l'afflux ces derniers temps, mais à peine.
Pour absorber les nouveaux arrivants qui ont les moyens, des dizaines de « subdivisions » (lotissements) de maisons neuves, surdimensionnées, ripolinées dans le type McMansion, ont été construites au creux de l'inépuisable forêt. Pour loger les classes plus moyennes, les promoteurs ont édifié de coquets « condos », des copropriétés d'appartements, dans de très petits immeubles de un à deux étages. Ou d'autres lotissements.
A priori, on ne construit pas spécifiquement pour les gens très modestes, parce qu'ils étaient, jusqu'à une date récente, supposés s'endetter à taux variable pour acheter un des logements ci-dessus.
Des centaines de milliers l'ont fait, en effet, on leur a piqué leur maison, et ils courent aujourd'hui les bureaux de charité pour trouver à se reloger. De plus, l'Etat regorge de « trailer parks », des hameaux de maisons mi-caravanes, mi-Algeco.
Bref, on édifie toujours loin du centre, même quand il y a de la place à l'intérieur du périphérique. Et à Raleigh, il y en a, de la place ! Mais ça ne peut plus durer.
La première alerte est intervenue l'été dernier, quand l'essence a bondi de 2 à 4 dollars le gallon (un gallon fait 3,6 litres, ce qui fait une hausse de 0,4 à 0,8 euros le litre). Les bus et les très rares trains ont été pris d'assaut. Des gens ont dû démissionner de leurs entreprises car ils ne pouvaient plus remplir le réservoir de leurs voitures pour aller bosser.
Par dessus le marché, compte tenu de l'accroissement ultra rapide de la population, les terres disponibles à la construction finiront par se tarir. Aussi les autorités du comté, de la ville de Raleigh et de Cary, sa banlieue chic, ont-elles décidé d'an-ti-ci-per ! Elles veulent une ville tournée vers l'avenir.
Permettre aux gens de marcher
Compte tenu des habitudes urbanistico-culturelles locales, il y a du boulot. Au point de requérir les compétences de la fine fleur des urbanistes états-uniens, réunis début mars par la N-C State University. Christopher Leinberger, un expert en centres urbains de la Brookings Institution à Washington, attaquait ainsi :
« Plus les quartiers sont conçus pour la voiture, plus la qualité de vie finit par s'y détériorer. Le temps où on ne construisait que ce type de logements est révolu. On doit désormais concevoir des lieux où on peut marcher, comme avant l'avènement de la voiture reine. »
D'Europe, la prise de tête paraît un peu surréaliste : cette manière américaine de construire mille logements au milieu du néant est très difficile à imaginer. Mais ils ont été édifiés, alors qu'en faire ? Comment les transformer, les faire évoluer, les rattacher à un centre, bref, comment les inclure dans la cité ?
En construisant une ligne de tramway, déjà, pour les relier au centre-ville. Ce corridor, espère-t-on, attirera progressivement les amateurs de vie sociale. En redéveloppant les centres commerciaux, lieux de vie majeurs accessibles presque uniquement par autoroute ou par highways, autour des centres d'habitation et dans les parages des arrêts de tram ou de train (à construire).
Le directeur du rédéveloppement de Raleigh, Mitch Silver, semble un peu découragé par le nombre ahurissant de centres commerciaux dans sa ville. Pour lui, la seule solution consiste à en laisser péricliter un grand nombre, voire à en raser préventivement.
« Et puis, grâce à une nouvelle réglementation sur l'occupation des sols, doublée d'une vigoureuse politique de transport en commun, on pourra espérer une réorientation graduelle des emplacements trop dédiés.
Mais ce sera dur de créer des espaces publics dans ces banlieues écrasées par des routes géantes sans le moindre espace piétonnier. »
La protection absolue de la vie privée
Simon Atkinson, professeur à l'école d'architecture de Texas University, acquiesce :
« Ces banlieues exclusivement résidentielles, fermées même aux commerces, ont été conçues pour NE PAS offrir d'espaces publics. L'essence de ce type de quartier, c'est précisément la protection absolue de la vie privée. »
Raleigh va donc s'employer à humaniser, piétonniser, socialiser ses innombrables zones résidentielles et commerciales (puisqu'il est entendu que c'est soit l'un, soit l'autre, mais jamais les deux ensemble).
Dans un premier temps, il s'agira d'introduire un brin de trottoirs pour habituer les humains-automobilistes à croiser des humains-piétons ou des humains-cyclistes.
Plus tard viendra le temps des zones de vie mixtes, où des boutiques s'implanteront près des maisons, où des maisons se construiront près des bureaux et des magasins. C'est ce que montre le projet de Raleigh en 2030.
Seules six ou sept zones de l'agglomération sont concernées
Il semble que les planificateurs aient déjà renoncé à trop en faire : seules six ou sept zones de l'agglomération bénéficieront de ces efforts d'aménagement. Pour des raisons financières : c'est cher de chambouler une ville.
Mais aussi pour une autre raison, évoquée par Lieneberger, que j'ai du mal à comprendre :
« L'étude des agglomération de Washington et d'Atlanta montre qu'une ville ne devrait pas comporter plus d'une demi-douzaine de zones “agréables aux piétons” par million d'habitants. Certaines doivent se situer en centre-ville, d'autres en périphérie, d'autres en proche banlieue.
Ce que toutes doivent avoir en commun, c'est d'être connectées par des tramways ou des trains, pas par des autoroutes. »
Et ces urbanistes s'accordent tous à dire qu'ils n'ont jamais vu un seul promoteur immobilier être séduit par la présence des seuls arrêts de bus.
N'étant pas moi-même urbaniste, j'observe d'un œil sans doute naïf ces mutations américaines dues tant à une prise de conscience écologique qu'à la crise économique. Que les spécialistes excusent mes étonnements !
Vidéo : le générique de la série « Weeds », dont l'action se passe dans la ville imaginaire d'Agrestic (qui a l'air de beaucoup ressembler à Raleigh).
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De jyeden
khmer vert ( age des caverne, pierr... | 10H28 | 01/04/2009 |
le style de vie américain n'est pas négociable
parait il…..
il faut absolument survoler les banlieux americaines via goggle earth pour se rendre compte de ce que c'est
tapez aussi mcmansion sur google et vous aurez un tres bon article (en anglais accessible) pour comprendre pourquoi les usa consomment tant d'energie
les etats unis ont eu la chance d'avoir un pays vierge à leur disposition, on dirait que le terrain ne leur coute rien*
les anciens centres des petites villes (avec des habitations d'un ou deux etages) ne peuvent etre rénovés
ça coute trop cher cpte tenu des mises aux normes (accessibilité, incendie)
donc on n'est pas près de retrouver l'amérique des années 50 (ou on vivait mal dans des villes bruyantes)
cependant la désaffection des americains pour l'automobile est révélatrice
et j'ai bien l'impression que la crise est du AUSSI au fait que les gens ont pris la mesure du caractère « finie » de la planète, et qu'une reprise signifirait un baril à 100 ou 150 dollards
si des architectes parviennent à resoudre le problème, chapeau !
De argiope
chatouille ou pique, c'est selon | 11H39 | 01/04/2009 |
J'aime bien les chocs entre les articles de la Rue. C'est salutaire, ça permet de mettre en perspective.
Par exemple les Slumdogs de Bombay n'ont pas tout à fait le même problème urbanistique que les Raleighsiens :
»…Toute la famille -cinq enfants et deux parents- dort dans cette pièce, de neuf mètres carrés, à même le sol. «
http://www.rue89.com/2009/03/30/un-million-de-slumdogs-bientot-expulses-…
De Olif _archipolak
varsolidaire a la bonne cause | 13H52 | 01/04/2009 |
Le probleme n'est pas vraiment un casse-tete d'architecte… Si la ville souhaite mener a bien une operation urbaine d'ampleur, je fais confiance aux collegues d'outre atlantique pour faire du bon boulot (je suis archi aussi).
Un « centre ville » n'existe que s'il est pratiqué par les habitants.
Certes il faut des espaces publiques definis, attrayants, desservis correctement, en cela consiste le boulot dudit architecte-urbaniste. Mais son intervention s'arrete la.
Les pratiques urbaines de nos amis americains (a part peut etre a new york, ou a san fransisco) ne sont pas du tout dans un etat d'esprit « ville/centre ville ».
Certes comme vous le soulignez il y a les trois rues historiques, sorte de vitrine pour les touristes ou amis de passage, mais a cote de cela c'est 2x2, 2x3, 2x4 voies, voiture pour aller au mall, voiture pour aller a l'universite, voiture pour aller bouffer, voiture pour aller au cafe, voiture pour aller chercher ses clopes, voiture pour aller tirer des thunes (sans sortir du vehicule svp) sachant que la moitie des trajets motorisés sont a moins de 1 mile (1,6 km) et que la moitie de cette moitie est a moins de 1/2 mile (800m).
J'ai essayé le downtown de Houston apres 18h… vide
Ces belles places en face des grattes ciels (celles avec des sculptures geantes de Calder, de Dubuffet)…vides
Ces jolis parcs a fontaines multicolores illuminees… vides
On est entoures par des banques, des societes de services fermees.
Ce qui fait la ville, c'est les gens. Pour les faire venir il faut proposer des trucs a faire (pour aller « chill out ») et la se trouve l'enjeu : dans la mixité, dans la diversité de ce que ce « centre » aura a offrir, a donner a decouvrir.
Ce qui represente un obstacle potentiel a ce programme, a mon avis, tiens plus des mentalites que des reformulations urbaines.
De Hélène Crié-Wiesner (auteur)
Ecrivain, spécialisée en environnem... | 14H09 | 01/04/2009 |
Evidemment, c'est ca le probleme ! J'ai vecu six ans a Houston, je connais comme vous ce downtown tres beau, embelli par les efforts considerables d'une municipalite qui y a ammene un super tramway, qui a tente des animations de soiree par des musiciens… largement en vain, helas !
Raleigh, c'est un peu mieux (quoique considerablement plus petit que Houston), mais l'obstacle est le meme : le manque d'envie de marcher (sauf pour « faire de l'exercice »). Incroyable le nombre de gens qui s'etonnent que j'aille bosser a pied ! Quand je reponds que mon bureau est a 12 mn de chez moi, on me repond : « Ah ? Ben quand meme, a pied… »
De jyeden
khmer vert ( age des caverne, pierr... | 14H33 | 01/04/2009 |
est ce que les américains vont toujours en voiture dans les salles de gym pour faire de la marche sur tapis roulant ou est ce que c'est un mythe ?
De Hélène Crié-Wiesner (auteur)
Ecrivain, spécialisée en environnem... | 15H00 | 01/04/2009 |
Ce n'est pas un mythe, mais… ils ont des excuses. Exemple : moi. A Paris, je cavalais au minimum 4 km/jour entre mon domicile, les stations de métro, le bureau, et les courses ; je montais et descendais les escaliers du métro quatre ou six fois par jour, etc…
Dans une ville conçue pour la voiture, où la moindre destination se trouve à deux ou quatre km, y compris le supermarché et… les salles de gym, vous êtes obligé d'être motorisé. Si donc vous ne voulez pas finir gros, ou du moins tout mou, vous devez faire de la gym quelque part. Ce n'est pas toujours évident de courir dans son quartier. Pourquoi pas dans une salle ?
Personnellement, quand il pleut ou qu'il fait très froid, je prends aussi la voiture pour aller faire du sport. Sinon, je marche ou je prends le vélo. Mais il est vrai que j'habite en ville, en vraie ville, je veux dire, près de ce mini centre que je décris dans le papier ci-dessus, et qui offre tout de même quelque apparence de civilisation.
A part ça, je voudrais dire qu'en France, avec le développement des zones « rurbaines », le mouvement d'américanisation du mode de vie est en marche. Faudrait voir à être un peu objectif, quand même !
De Okotoks
Expatrié | 17H08 | 01/04/2009 |
Il y a eu un documentaire, Radiant City, sortie en 2006 sur Calgary, un cas similaire à Raleigh. C'est assez impressionnant de voir la ville s'arrêter brusquement pour laisser la place aux grandes plaines de l'ouest. J'ai essayé d'y vivre sans voiture pendant quelques temps. Ce fut assez éprouvant, surtout en hiver où l'on attend un hypothétique bus par -15°C. Pour mon plus grand bonheur, la municipalité prévoit d'étendre le réseau de train léger (une sorte de mini RER). Ça aidera à circuler dans la ville mais pas à en sortir malheureusement. La gare de voyageurs a fermé voilà plusieurs années (la plus proche est à 300 km).
De beng
plein sud | 19H30 | 01/04/2009 |
Il est normal que Raleigh se développe - technopole de premier plan +université de rang mondial (RTP, DUKE) - ;
Le développement horizontal des villes de part le gigantisme qu'il engendre est générateur de problèmes nouveaux et ce dans des proportions tout aussi gigantesque. Vivre quelque temps au EU, visiter des amis l'espace d'un week-end dans une banlieue de Ks-CT, Atlanta ou Chicago (véritablement immense) aide a comprendre une partie de ces problématiques, rien en Europe ne ressemble a ça.
De même qu'en France force est de constater que le résidentiel vertical est un échec patent , cause de beaucoup de mal être , at que les villages éparpillés de droite et de gauche sont désertés de tout commerces.
Les défis a relever des deux cotés de l'atlantique sont différents, qui solutionnera le premier son problèmes ?
NB : Les américains ont déjà une « conscience écologique » , n'oubliez pas que le « Catalytic exhaust system » est obligatoire en Californie sur tous les véhicules depuis les 60'S soit environ 20 années avant la France.