Ecologie : pour sauver la planète, les petits gestes ne suffisent pas

Deux ouvrages, aux Etats-Unis et en France, montrent les limites des efforts individuels, et prônent une rupture avec le capitalisme.

Che Guevara écolo (Audrey Cerdan et Yann Guégan).

Sortir du capitalisme pour sauver la planète, c'est dans l'air des deux côtés de l'Atlantique. Mais là où les Américains prennent des précautions de sioux pour ne pas être accusés de communisme, les Français n'ont pas ces pudeurs : ils osent volontiers les mots « utopie », « coopérative » et autres « rapports de classe ».

Deux auteurs, l'un français, l'autre états-unien, représentent ce courant qui a pris une ampleur inattendue avec l'emballement de la crise actuelle. Tous deux théorisent les fondations du nouveau monde nécessaire, qui ferait presque totalement table rase de l'actuel. Encore que l'Américain soit un peu moins radical, question de contexte historique sans doute.

Couverture de 'The Bridge at The Edge of the World'James Gustav Speth, doyen à l'université Yale de la School of Forestry and Environmental Studies, a publié en 2008 « The Bridge at The Edge of The World : capitalism, the environment, and crossing from crisis to sustainability ». Traduction approximative : « Le Pont du bout du monde : le capitalisme, l'environnement, et le passage de la crise vers la durabilité. »

Gus Speth y pose notamment la question suivante :

« Comment expliquer ce paradoxe ? La communauté de ceux qui se soucient de l'environnement -à laquelle j'ai appartenu toute ma vie- ne cesse de grandir, de se sophistiquer et d'accroître son influence, elle lève des fonds considérables, et pourtant, les choses vont de pire en pire. »

« Pour sauver la planète, il faut sortir du capitalisme »

Hervé Kempf, dont j'ai déjà évoqué l'ouvrage « Comment les riches détruisent la planète » (2007), publie cette semaine une suite à ce premier opus déjà traduit en quatre langues « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme ».

Kempf y reprend des éléments de sa démonstration initiale, et expose sa méthode, analogue à celle de son confrère américain, mais en tournant moins autour du pot :

« Pour sauver la planète, il faut sortir du capitalisme, en reconstruisant une société où l'économie n'est pas reine mais outil, où la coopération l'emporte sur la compétition, où le bien commun prévaut sur le profit. »

Dit comme ça, c'est presque bateau, mais le livre de Kempf, court et facile à lire, est un concentré d'efficacité démonstrative. Il n'assomme pas le lecteur avec le détail de la catastrophe écologique mondiale en cours, celle-ci étant censée lui être déjà plus ou moins connue. Kempf rappelle les origines de la dérive qui nous a entraînés dans ce pétrin :

« Dans “Comment les riches détruisent la planète”, j'ai décrit la crise écologique et montré son articulation avec la situation sociale actuelle, marquée par une extrême inégalité. (…) J'ai résumé l'analyse du grand économiste Thorstein Veblen. Pour celui-ci, l'économie des sociétés humaines est dominée par un ressort, “la tendance à rivaliser -à se comparer à autrui pour le rabaisser'.

Le but essentiel de la richesse n'est pas de répondre à un besoin matériel, mais d'assurer une ‘distinction provocante’, autrement dit d'exhiber les signes d'un statut supérieur à celui de ses congénères. (…) Cela nourrit une consommation ostentatoire et un gaspillage généralisé.”

A l'origine de la catastrophe écologique, des dérives individualistes

Dans ce nouveau livre, Kempf laisse un peu tomber les super riches -il leur a déjà réglé leur compte- pour nous enfoncer, nous, gens ordinaires souvent plein de bonne volonté, le nez dans notre caca. En gros, au cours de trente dernières années, le capitalisme a exacerbé l'idéologie individualiste au plus haut point, “en valorisant à l'extrême l'enrichissement et la réussite individuelle au détriment du bien commun”.

Kempf déniche les dérives individualistes du capitalisme là où on n'aurait pas forcément pensé à les y voir, ni surtout à les lier aux dégâts écologiques : dans le délitement des liens familiaux, la pornographie, le trafic d'êtres humains, le remplacement du politique et de l'action collective par la psychologie à toutes les sauces…

“Car pour la personne à qui l'on répète sans arrêt que sa vie ne dépend que d'elle et que les liens sociaux sont d'importance secondaire, la satisfaction se trouve d'abord dans la satisfaction matérielle : elle est source de plaisir -un plaisir qu'on ne trouve plus dans l'interaction et le partage avec les autres.”

Gus Speth est sur la même longueur d'onde qu'Hervé Kempf, mais il le dit à sa manière, politiquement correcte, soucieuse de ne pas froisser la sensibilité des gens qui s'impliquent avec cœur, dans son pays, pour faire évoluer les politiques publiques et leur propre vie.

Gus Speth balaie les conclusions naïves d'Al Gore

Il leur démontre gentiment que la technologie, la science, le progrès technique, dont les Etats-Unis sont si fiers d'être souvent leaders, ne suffiront pas à restaurer l'état de la planète, ni à assurer à l'humanité le train de vie dont les pays riches se prévalent.

En gros, il balaie l'assurance donnée par Al Gore à ses concitoyens dans son film “Une vérité qui dérange”. L'ex-vice-président explique, dans qu'avec un peu de bonne volonté individuelle et beaucoup de technologies nouvelles, on peut inverser le cours de choses. Speth estime que cette approche est dépassée :

“La situation requiert des changements plus profonds et plus systémiques que l'approche environnementale en vigueur aujourd'hui. On doit complètement changer le système.”

Couverture de 'Pour sauver la planète, sortez du capitalisme'Hervé Kempf ménage encore moins ses lecteurs. Pour lui, les fameuses technologies vertes dont on nous rebat les oreilles, nous promettant grâce à elles le retour de la croissance (verte, la croissance ! ), sont plus dangereuses qu'utiles à la bonne santé de la planète.

Non pas intrinsèquement (c'est toujours mieux de produire de l'électricité avec du vent qu'avec du charbon), mais parce que pour Areva, Suez, EDF, Endesa, E.ON, Enel, etc., il n'y a aucun changement de modèle énergétique en jeu, seulement une opportunité à saisir dans la compétition en cours entre grands producteurs. Le mot d'ordre reste : produire ».

Les conseils écolos se situent toujours du point de vue de l'individu

Kempf massacre la « bien-pensance écologique, nichée dans les détails », qui a contaminé les plus fervents écolos :

« Tous les guides expliquant comment vivre en “vert” se situent du point de vue de l'individu, jamais du collectif. (…) “Je me préserve des grosses chaleurs”, “je réutilise mes objets”, “je refuse les traitements chimiques”, “je démarre en douceur”, etc…

Etre consom'acteur, chez Nature et Découvertes, invite à “consommer engagé”, puisque “consommer = voter”, et range les actions entre “ma cuisine”, “ma trousse de toilette”, “mon garage”, “mon atelier'… EDF, dans son guide ‘E = moins de CO2’, range l'univers entre ‘ma planète’ et ‘ma maison'. (…)

Dans le paradis capitaliste, il suffit que nous fassions les bons gestes pour la planète’, et ‘les politiques et les industriels suivront'.’

Gloups. A quoi ça sert de faire des efforts si on est tellement ridicule ? Kempf et Speth sont en accord sur ce point : seule l'action collective, massive, stratégiquement concertée, a des chances d'inverser la tendance.

‘Je ne suis pas en train de vous dire : Arrêter de recycler'’, écrit Gus Speth, ‘mais je dis : Bâtissez un mouvement collectif’, et ‘confrontez la consommation avec une nouvelle éthique d'autosuffisance'.’

Un mouvement de fond en cours aux Etats-Unis

Kempf est encore plus offensif :

‘Chacun, chaque groupe, pourrait dans son coin réaliser son bout d'utopie. Il se ferait sans doute plaisir, mais cela ne changerait pas grand-chose au système, puisque sa force découle du fait que les agents adoptent un comportement individualiste. (…)

L'enjeu n'est pas de lancer des alternatives. Il est de marginaliser le principe de maximisation du profit en plaçant la logique coopérative au cœur du système économique.’

J'ai choisi d'insister davantage sur le livre d'Hervé Kempf pour trois raisons : il sort le 8 janvier en librairie ; il contient de nombreux exemples français et européens plus parlants pour le lecteur que ceux pris dans le contexte culturel américain ; enfin, il aborde de front la question des inégalités sociales, dans un langage plus brusque qui me convient mieux. C'est purement personnel.

En revanche, l'approche de Gus Speth est d'autant plus remarquable qu'elle accompagne un mouvement de fond en cours aux Etats-Unis. Quelque chose qui s'apparente aux expériences alternatives écolos de certaines communautés des années 70, sauf qu'aujourd'hui, leurs acteurs n'ont pas la prétention de vivre en marge du système. Ils vivent dedans, autrement, avec moins, volontairement beaucoup moins.

Je reviendrai bientôt sur ce sujet des ‘volontaires de la simplicité’, qui commence à passionner la presse nationale. En attendant, on peut lire ce reportage paru dans le numéro de janvier de O, le magazine d'Oprah Winfray.

Pour sauver la planète, sortez du capitalisme d'Hervé Kempf - éd. du Seuil - 14€.
The Bridge at The Edge of the World de James Gustave Speth - Yale University Press - 320p., env. 28$.

Illustration : Che Guevara écolo (Audrey Cerdan et Yann Guégan).

4 commentaires sélectionnés

Portrait de Guilain

De Guilain

salope éthique | 15H43 | 08/01/2009 | Permalien

OK pour l'urgence environnementale et OK pour l'apologie de la décroissance volontaire : -)

Mais pourquoi tant de hargne à l'égard de l'individu ? Pourquoi se méfier autant de l'individualisme ? Tout comme les auteurs, je souhaite « plus de coopération » et « plus de liens sociaux », mais je ne pense pas que c'est en détruisant le capitalisme ou l'individualisme qu'on y parviendra.

Chaque fois que je demande une alternative au capitalisme, je n'obtiens aucune réponse satisfaisante. Et chaque fois qu'on s'en prend à l'individualisme, la liberté personnelle en prend un coup (on le voit aussi dans l'évocation de la pornographie, du délitement des familles, etc.)

Pourquoi n'êtes vous pas convaincu par les gens comme Joseph Stiglitz ? Que reprochez vous à ce qu'ils proposent (on garde le système capitaliste et libéral, mais on fait en sorte que l'état amène des incitations fortes à ce que le commerce soit juste, l'environnement respecté, etc.)

Portrait de compte sup le 26.08.09

De Rafie

18H01 | 08/01/2009 | Permalien

Comme on dit petit à petit l'oiseau fait son nid
Après tout y a quand même pas mal de choses positives qui se sont passées depuis des siècles. Les progrès se font souvent sur plusieurs générations, et nous même n'assisterons peut être pas à ceux au niveau de l'environnement, mais je pense que de plus en plus de personnes se sentent concernées et actives. Y a qu'à voir 15 ans en arrière, on a fait des progrès non ? & il me semble qu'il y a même des cours sur l'environnement déjà à l'école sauf erreur ?
Je suis tout à fait d'accord avec cet article mais je tiens à rajouter une note d'optimisme et de joie guillerette histoire qu'on aille pas tous se jeter d'un pont en imaginant la planète en feu. & d'ailleurs je ne me fais pas de bile pour la planète, depuis sa naissance elle a connue 5 grandes crises, dont une avec près de 80% des espèces éteintes, et la Terre et la diversité en sont toujours ressortis renforcés. A notre échelle on ne peut qu'agir petit à petit, au jour le jour pour éviter de trop abîmer l'environnement actuel
Bonne soirée

Portrait de Jaycib

De Jaycib

Désagrégé de l'Université | 18H10 | 08/01/2009 | Permalien

D'accord avec le constat des deux auteurs, mais la question de base reste posée : comment passe-t-on d'un modèle à l'autre ?

Kempf répond qu'il faut dépasser le capitalisme (facile à dire…), Speth sans doute qu'il faut le ronger de l'intérieur petit à petit ?

Le long compte rendu publié sur Oprah.com passe à côté de la réponse, comme d'habitude chez les nouveaux écolos américains, qui préfèrent les solutions à la Thoreau (dans Walden Pond) avec un « retour à la nature », facile à réaliser en Floride où il fait rarement froid ou dans l'état de Washington où il pleut beaucoup, avec une végétation forestière luxuriante. On en reste au niveau du changement de style de vie individuel : on cultive son jardin, on réduit sa consommation d'électricité. C'est sympathique mais irréaliste. Dans les états du nord comme le Minnesota ou l'Illinois, l'hiver dure six mois, et manger les légumes du jardin en toute saison n'a pas de sens.

On aimerait que les adeptes de la « vie simple » (à laquelle ils n'avaient jusque là jamais pensé, tiens, tiens ! , contrairement à la majorité des riverains de la Rue) se préoccupent davantage de ce que va représenter le changement de modèle pour les trois-cinquièmes des habitants de la planète, dont ils ne font pas partie. Pour ma part, je n'irai jamais préconiser la décroissance ou la renonciation à un minimum de confort pour ceux qui crient aujourd'hui famine.

Portrait de campusliber

De campusliber

dilettante | 18H49 | 08/01/2009 | Permalien

L'écologie « de tous les jours » est devenu un enjeu marchand, une source de profit… Qui se soucie bien peu d'écologie !
Prenons l'exemple du tri sélectif :
- on a transféré au particulier le tri des déchets ménagers… Tout en continuant à lui faire payer la même taxe sur les ordures ménagères !
- les sociétés titulaires du contrat de ramassage et chargées de la gestion des déchets pénalisent financièrement les communes si le tri n'est pas correctement fait.
- de toute façon, ces sociétés refont un tri
- elles valorisent les déchets en faisant payer la décharge, le tri, et… la valorisation elle-même !
- elles réalisent un profit en revendant les déchets valorisés.

Dans beaucoup d'autres domaines touchant le particulier, « l'écologie » est une redondance, une gêne, un coût.
Mais, le gêné, c'est le cochon de payant !

Alors que les entreprises, les administrations, pas touche ! Elle polluent ? C'est pour le bien public, et puis, on ne peut pas les contraindre, les charger de taxes, les obliger à…

Je refuse de trier mes déchets (qu'on me paye pour cela, et qu'on oblige les industriels à diminuer le volume des emballages ! ), j'ai une automobile ancienne et gourmande qui consomme 25 litres aux cent et génère des tonnes de CO2 (qu'on m'offre une prime substantielle pour acheter une voiture non polluante construite grâce à une obligation pour les constructeurs de se tourner vers une production non polluante de véhicules vraiment non polluants), je n'installerai pas d'ampoules « économiques » bientôt obligatoires ( ? ! ) parce qu'elles n'éclairent pas correctement, et qu'elles sont chères et fragiles, je refuse les « améliorations » qui se font sur mon dos et génèrent des profits pour l'industrie, je refuse de payer les sacs en plastique qu'ils soient recyclables ou pas !

J'en ai ma claque d'être, au nom de « l'écologie citoyenne », le dindon de la farce.
Le gouvernement est à notre service, et nous lui avons donné mandat de nous représenter. Pas de nous exploiter, fût-ce au nom de l'écologie…

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