NECROLOGIE 25/02/2013 à 17h41

Ronald Dworkin est mort. C’était qui ?


Ronald Dworkin, fort méconnu du grand public francophone, était l’un des intellectuels les plus importants de l’histoire récente des Etats-Unis. Il est décédé il y a quelques jours, à l’âge de 81 ans. Juriste de formation, c’est d’abord dans le domaine un peu barbant de la philosophie du droit qu’il s’est distingué, dans les années 1970 et 1980. Mais il a d’abord contribué à rendre intéressante (pour les non-juristes) cette discipline.

Avant lui, c’était le positivisme juridique qui régnait en maître sur la philosophie du droit, avec cette idée centrale qu’il fallait étudier le droit comme une réalité à part entière, sans aucune référence à la morale ni à la politique. Or, montra Dworkin, la constitution des Etats-Unis (comme la plupart des constitutions) baigne dans les principes moraux, de même que l’histoire des grandes évolutions du droit.

Dès lors, quand un juge doit trancher un cas difficile (quand aucune décision évidente ne découle de la lecture des lois), il doit situer sa décision dans une interprétation de la moralité collective de sa communauté politique. Et c’est justement à cela que s’est ensuite attelé Dworkin : à interpréter les grands principes moraux de la démocratie américaine pour en tirer les conséquences politiques.

Traiter les citoyens comme des égaux

Aucun gouvernement, suggérait-il, ne peut être considéré comme légitime s’il n’accorde pas à l’ensemble de ses citoyens un égal respect et une égale attention. L’égal respect signifie que chacun doit être libre de choisir son idéal de vie (et que l’Etat n’a donc pas à dire à ses citoyens comment ils doivent vivre), tandis que l’égale attention signifie que l’Etat doit veiller à ce que tous aient un égal accès aux ressources permettant de poursuivre cet idéal de vie.

Qu’est-ce que cela signifie plus concrètement ? Comment distribuer les ressources ? Selon Dworkin, il faut d’abord imaginer une distribution idéale. Imaginons que tous les individus débarquent sur une île déserte, pleine de ressources diverses n’appartenant à personne.

Pour distribuer ces ressources de manière juste, sans préjuger des besoins de chacun, le mieux est de les mettre toutes aux enchères, les individus pouvant miser dessus avec des coquillages distribués en quantités égales à chacun. On fait alors plusieurs tours d’enchère, et lorsque plus personne n’envie la part de son voisin, on est arrivé à une distribution juste.

Dans le monde réel, ce qu’il faut alors faire, c’est identifier ceux qui bénéficient d’un surplus de ressources par rapport à cette distribution idéale, et les taxer pour redistribuer à ceux qui possèdent moins que ce à quoi ils devraient avoir droit.

Distinguer les choix du hasard

Mais il faut alors distinguer les inégalités qui découlent d’une dotation inégale de ressources de départ, et celles qui découlent de choix volontaires ou de risques pris par une personne. Il est normal, aux yeux de Dworkin, que ceux qui choisissent de travailler moins, par exemple, doivent composer avec moins de moyens.

Le tout, c’est que personne ne soit pénalisé pour avoir été malchanceux (génétiquement ou socialement, étant né dans un milieu défavorisé, par exemple), mais que soit quand même attirée l’attention sur la responsabilité individuelle de chacun.

Ainsi Dworkin espérait-il réconcilier socialistes et conservateurs, partisans de l’égalité, de la liberté et de la responsabilité, avec son libéralisme (très) égalitaire. Il n’y sera pas parvenu, sur son temps de vie, étant situé bien trop à gauche sur l’échiquier politique des Etats-Unis pour être entendu. Par contre, il aura marqué de son empreinte, pour les décennies à venir, la pensée politique normative.

Des idées aux actes

Il aura marqué, cela dit, plus par ses écrits que par ses actes. Le bonhomme possédait trois grandes et confortables demeures et se refusait peu de choses. Peut-être est-ce à lui que s’adressait le titre de l’ouvrage du regretté philosophe canadien Gerald Cohen « Si tu es pour l’égalité, pourquoi es-tu si riche ? » (Hermann, 2010).

Mais au fond, cela constitue la meilleure preuve du fait qu’on ne peut pas se fier à la seule charité individuelle et qu’on a besoin d’un Etat redistributeur, ce que Ronald Dworkin aura passé sa vie à clamer.

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  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 20h07 le 25/02/2013
    • Internaute 65781
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    Nous sommes très heureux de savoir qui était Ronald Dworkin...
    ...et un peu triste de savoir qu’il n’aura vécu que quatre-vingt et un ans.

    Cela dit, c’est un bon âge aussi, pour aller rendre visite au Bon Dieu.

  • Pi.K
    Pi.K
    Vilain Parisien
    • Posté à 21h43 le 25/02/2013
    • Internaute 105016
      Vilain Parisien

    J’avais complètement raté la nouvelle. Une grande perte pour la philosophie.

  • LienRag
    • Posté à 06h40 le 26/02/2013
    • Internaute 34767

    Dworkin est un Seigneur du Chaos renégat dans la série Ambre de Zelazny, est-ce une simple coïncidence ou un clin d’oeil subtil ?

  • vivivivi
    vivivivi
    indépendant
    • Posté à 22h45 le 26/02/2013
    • Internaute 123431
      indépendant

    dommage on ne connaît cet homme que maintenant qu’il est mort....
    j’en veux aux médias qui nous rabâchent toujours les mêmes types qui ne nous apprennent rien et occulte des gens comme cet homme qui pourrait donner de bonnes directions à l’humanité, mais dès qu’on veut prendre des billes les nantis mordent la main.......

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