Paroles de crise 02/02/2013 à 09h55

Sans boulot... elle ouvre sa boutique de tricot

Benjamin Schenkel | Ecole de journalisme de Sciences Po
Morgane Troadec | Etudiante en journalisme

La professeure de tricot a l’air anxieux. Elle se saisit de la laine à côté d’elle et compte lentement, deux par deux. Tenant les aiguilles de son élève, Amandine Darnault chuchote : « 84 mailles, ça fait 86… Là, vous avez fait une erreur. » Elle scrute le bout de laine, examinant ses défauts. Avec un sourire au coin des lèvres, elle susurre à son élève :

« Ne t’inquiète pas, pas besoin de tout reprendre à zéro. »

Récemment, Amandine a dû revoir l’orientation de sa carrière professionnelle. Cette jeune femme de 27 ans, originaire de Nantes, a fait cinq ans d’études agricoles. Elle est venue à Paris en 2009 avec l’espoir de devenir ingénieure en environnement. Mais la crise est passée par là, touchant le secteur de plein fouet.

En 2011, elle a trouvé du travail dans une association. Un an plus tard, Amandine décide de changer complètement de voie, de prendre un risque.

Des cours presque tous les soirs

Imitant d’autres de sa génération, Amandine monte sa propre entreprise. Le résultat : Aléfil, une boutique où elle vend de la laine et d’autres textiles.

Amandine filait un mauvais coton

Chez elle, une pelote de laine coûte entre 2 et 6 euros. Elle donne également des cours de tricot, à un prix abordable (de 8 à 10 euros, selon le forfait), presque tous les soirs.

Ce modèle de vente de matériel et de service se répand, poussé par la mode du « fait main ». Et avec la baisse du pouvoir d’achat, plus de personnes se motivent pour fabriquer et réparer eux-mêmes leurs vêtements, dans l’espoir de faire des économies.

« Mes clients me ressemblent »

Le tricot, aujourd’hui ?

Amandine pense que le féminisme a effectué un saut générationnel : des mères, voulant rejeter les occupations classiques que l’on attribuait aux femmes, n’ont jamais transmis à leurs filles l’art du tricot. Mais certaines jeunes femmes choisissent aujourd’hui de l’apprendre, comme loisir ou pour des raisons pratiques.

Selon elle, les Parisiennes ont besoin d’une activité pour oublier le stress, qui déteint sur leurs activités personnelles.

Lancer sa boutique n’était pas le plus difficile pour Amandine. Le tricot est l’une de ses passions, depuis son plus jeune âge. Sa mère est styliste. Avant qu’elle devienne tricoteuse de métier, elle donnait des leçons de couture pour se faire un peu d’argent de poche.

Par chance, elle a trouvé un atelier à louer juste en face de son appartement, dans le quartier des Batignolles (XVIIe arrondissement de Paris). La boutique ouvre ses portes en juin.

Grâce à son réseau de clients, Amandine commence à gagner de l’argent quatre mois après le lancement de son affaire. Mais récemment, les revenus de son entreprise se sont mis à stagner. « J’arrive à tout payer », dit-elle, « mais je ne peux pas avoir de salariés ». Elle avoue même ne pas encore être en capacité de se verser un salaire.

Heureusement pour Amandine, le tricot n’est, semble-t-il, plus réservé aux grands-mères. « Les jeunes ont envie de s’y mettre », assure-t-elle.

« Mes clients me ressemblent, ils font partie de la même génération que moi. »

« 4 euros, ce n’est pas un prix normal »

C’est donc la crise qui a encouragé Amandine dans sa nouvelle voie. Pour les clients, l’affaire est moins claire. Le prix de la laine est élevé en France, car elle vient en majorité de l’importation (par exemple, dans les catalogues Bergère de France, il est difficile de trouver une pelote à moins de 5 euros pièce). La concurrence de la grande distribution, qui propose des vêtements bon marché, ne rend pas forcément le fait main attrayant. D’autant moins pour les débutants : cela prend trop de temps.

Certains clients ont pourtant des motivations d’ordre financier. Des femmes enceintes viennent à l’atelier d’Amandine, dit-elle, car elles pensent que cela leur revient moins cher de tricoter des habits pour leur bébé, plutôt que d’en acheter. C’est que vêtir un bébé chiffre vite : chez Petit Bateau, les bonnets de laine coûtent pas moins de 25 euros et une simple paire de chaussettes plus de 10 euros ; alors que faire soi-même de petites écharpes, chaussettes, ou bonnets ne nécessite pas beaucoup de matériel. Pour ces futures mamans, le tricot est donc un investissement intéressant.

Quelles que soient les situations financières, le plus important pour Amandine, c’est que le tricot encourage une prise de conscience.

« Les gens qui ont fait un vêtement se rendent compte du travail que c’est. Ils voient que 4 euros, ce n’est pas un prix normal. »

En riant, Amandine confie que son rêve serait de se tricoter une garde-robe entière. Mais cela devra attendre un peu : elle est très occupée avec son magasin et ses cours. Ces jours-ci, Amandine ne travaille pas pour elle-même : elle fabrique des chaussettes, couleur crème, pour sa mère, qui l’a inspirée.

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  • yoaken
    yoaken
    学生
    • Posté à 10h48 le 02/02/2013
    • Internaute 189971
      学生

    Emmaüs, c’est très bien aussi. En y passant régulièrement, on peut trouver des tailleurs, des vestes en daim, cuir, foulards de soie... pour 10 euros au lieu de 70-150 euros pièce. A peu près le tiers des vêtements que je porte provient d’Emmaüs.

    J’ai l’impression que le prix de la laine a flambé aussi parce que les gens ont senti la mode ’’fait main’’ revenir. J’ai le souvenir d’une laine assez peu chère il y a 20 ans, quand je tricotais étant petite fille. Le prix des tissus a flambé, à tel point qu’il est moins cher d’acheter un vêtement que d’acheter le matériel pour le faire. Effrayant.

    Là où j’habite, les pelotes de laine sont à 100 yens (75 centimes d’euro en ce moment) pièce.

  • Martirem
    Martirem
    Constructeur de valeurs
    • Posté à 20h25 le 02/02/2013
    • Internaute 136124
      Constructeur de valeurs

    Félicitations à Amandine Darnault ! ! ! En plus, ses créations (ou celles de sa maman ?) sont magnifiques, sincèrement ! Il faudrait peut-être songer à monter un projet de ferme collective sur Kickstarter à terme (en symbiose avec des mecs motivés pour s’occuper des moutons donc), style Marcin Jakubowski, le tout saupoudré d’un peu de bon design web (pour pouvoir croûter !). Il n’y a pas de fatalité. Le simple fait de voir de tels parcours aujourd’hui fait VRAIMENT du bien. Merci et courage ! ! !

  • Zééva
    Zééva
    Autistement vôtre...
    • Posté à 20h31 le 02/02/2013
    • Internaute 191780
      Autistement vôtre...

    Je trouve cela très bien et j’espère qu’elle pourra faire vivre sa petite entreprise, se payer et pourquoi pas même payer un(e) ou deux salariés(es). Bon courage.

  • Karavi
    Karavi
    obsolescence programmée ((
    • Posté à 20h59 le 02/02/2013
    • Internaute 113192
      obsolescence programmée ((

    L’idée de donner des cours est astucieuse, la laine de qualité coutant très cher, c’est un commerce assez aventureux.
    Cependant, il existe des fascicules qui expliquent le tricot de A à Z ; il suffit de savoir lire et compter et on peut apprendre tout seul.
    J’en ai fait quand mes enfants étaient petits ; je déteste tricoter, mais j’adore quand c’est fini.. ! :)

  • lambertine
    lambertine
    Nulle part... ou ailleurs
    • Posté à 07h32 le 03/02/2013
    • Internaute 91509
      Nulle part... ou ailleurs

    Bravo à Amandine pour avoir sauté le pas. C’est sympa, et trop rare, ce genre de boutiques.

    Bête truc, cependant : la majorité des laines Bergère de France coûtent moins de 5€ la pelote. Je viens de vérifier là.

  • Druuna
    Druuna
    Prout
    • Posté à 11h59 le 03/02/2013
    • Internaute 195244
      Prout

    Sans boulot... elle ouvre sa boutique de tricot.

    A quand une politique de la contraception et non de l’IVG ?

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