Paroles de crise 31/01/2013 à 15h07

Ils créent une association pour sauver leurs emplois : « On a fait la manche »

Patrick Reevell | EDJ Sciences Po
Florencia Rovira Torres | Journaliste

Corinne Vautrin, 48 ans, est auxiliaire de vie sociale à Grigny, dans l’Essonne. Son métier, c’est de faire la toilette des personnes âgées, le ménage ou encore les courses. Mais pendant trois mois, elle a aussi dû étudier des dossiers, plaider et défendre les intérêts de salariés devant le tribunal de grande instance d’Evry.

A l’automne 2011, elle et ses 184 collègues ont appris que leur employeur, l’Association de services d’aides à la personne (ADSA), était au bord de la faillite. Face à la menace de la disparition de leurs emplois, cette déléguée syndicale CGT n’a pas voulu jeter l’éponge.

Avec les autres délégués du personnel, Corinne a impulsé l’élaboration d’un plan de reprise, qu’elle a ensuite défendu devant la juge. Les salariés ont pris en main leur propre destin en créant l’association 3ASM, qui s’est présentée comme candidat à la reprise.

« Il fallait inventer quelque chose ! »

La longue bataille des intervenants à domicile de l’Essonne s’est conclue le 8 mars 2012 par un appel téléphonique : le tribunal avait donné le feu vert à 3ASM pour reprendre l’activité.

Corinne Vautrin, sur l’appel téléphonique au tribunal

Tandis que des passants, à Grigny dans une résidence où elle intervient souvent, s’arrêtent sans cesse pour lui faire la bise, Corinne raconte :

« Face au désarroi qui attendait le personnel, il fallait inventer quelque chose ! A la base on devait créer une coopérative. Mais nous avons décidé de créer une association. [...]

3ASM est une association que nous avons créée nous, pour nous sauver. C’était la seule échappatoire que nous avions pour sauver les 170 emplois. Ceux de tous les salariés qui souhaitaient rester dans l’association. »

Des travailleurs pauvres, menacés

L’alternative à cette reprise était la dissolution de l’association et le licenciement de tous les salariés, dont beaucoup sont des travailleurs pauvres. Corinne :

« Si on avait dissous ADSA et licencié tout le monde, cela aurait été un coup très dur pour nous. J’ai de la chance de vivre avec quelqu’un qui travaille, mais on a beaucoup de mères seules avec des enfants parmi nos salariés. Et il y en a parmi nous qui ne sont pas toutes jeunes non plus ! »

La liquidation d’ADSA aurait non seulement mis en péril les revenus des salariés, mais aussi des liens sociaux, pour Corinne.

« Il y a des collègues avec lesquelles je travaille depuis 1997. De perdre tout ça, cela aurait cassé quelque chose dans nos vies familiales aussi. Ça aurait été une partie de la vie qui éclate. »

« Je ne dormais pas la nuit »

Corinne s’est engagée de tout cœur, sacrifiant ses week-ends et accordant très peu de temps à sa famille.

« Je ne dormais pas la nuit. Si on n’était pas passés devant le tribunal et si on n’avait pas eu un bon projet à proposer, je m’en serais voulu en me disant que je n’avais pas fait assez. »

Corinne Vautrin, sur le premier jour au tribunal

Les inquiétudes de Corinne étaient bien fondées : 3ASM n’était pas le seul candidat à la reprise. La fédération ADMR, géant de l’assistance à la personne, se disputait la reprise au tribunal.

« Ils voulaient licencier 29 personnes. Mais à aucun moment ADMR n’est venue parler avec nous, les salariés. On a consulté des salariés d’ADMR et on a compris qu’on risquait d’avoir une baisse de salaire s’ils nous reprenaient.

Tandis que si 3ASM reprenait, aucun intervenant à domicile n’était licencié et on gardait nos salaires et nos heures de travail. »

La « manche », sauf auprès des bénéficiaires

L’association des salariés était un premier pas vers la reprise, mais c’était loin d’être suffisant. Pour convaincre la juge, il fallait prouver que 3ASM avait des fonds.

« Nous avons reçu un don de 40 000 euros de l’association Les Amis du mutualisme et encore 40 000 de la Fondation secours d’urgence. Mais cela ne suffisait pas.

Nous avons créé une association pour récolter de l’argent et nous nous sommes organisés dans des groupes. On demandait à tout le monde de verser de l’argent sur notre compte : des entreprises, des associations et des particuliers. »

Entre prêts et dons, 3ASM a pu proposer 190 000 euros en fonds de roulement.

« On a fait la manche. Il y a des gens qui nous ont donné 3 euros, mais nous avons récupéré pas mal d’argent comme ça. Ça marchait de bouche à l’oreille. Les seules personnes qu’on n’a pas sollicitées étaient nos bénéficiaires. »

Pas de salaires pendant un mois

La décision de la juge d’accorder la reprise à 3ASM avait suscité l’euphorie parmi les salariés. Finalement, 3ASM était le seul repreneur à détenir assez de fonds.

Mais la reprise a été plus difficile que prévu. Pendant le premier mois d’activité, avril 2012, les salaires n’ont pas pu être versés. Pourtant, il fallait toujours remplir les frigos. C’est à ce moment-là que Corinne Vautrin a hésité.

« Au mois d’avril j’ai eu un doute. Je me suis dit : “Corinne, est-ce que tu fais la bonne chose ?” »

Grâce à une association de bénévoles, les salariés de 3ASM ont eu de quoi manger.

« On est allés chercher des colis alimentaires pour nourrir neuf familles. [...]

Ça a été un moment difficile, mais un moment de partage. On est devenus une équipe plus soudée. »

Corinne Vautrin, sur le doute

Les salaires d’avril ont été versés un mois plus tard. Aujourd’hui, près d’un an après la reprise, 3ASM a réussi à pérenniser l’activité. En dehors des charges exceptionnelles liées à la reprise, les comptes de l’association approchent l’équilibre et la direction reste optimiste sur le financement.

Entendre parler « des petits fantômes »

3ASM emploie aujourd’hui 160 salariés, selon la direction. Faute de financement, on a réduit le personnel administratif d’une dizaine de personnes, En revanche, tous les intervenants à domicile continuent à travailler pour les 800 bénéficiaires de l’association.

« J’ai dit à mes collègues : “Vous savez les filles ? Dans nos emplois, on est des petits fantômes de l’ombre. On n’entend jamais parler des auxiliaires de vie sociale.” Mais, on va encore entendre parler de nous. »

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
Aller plus loin
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  • 24 réactions
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  • Tom-
    • Posté à 15h24 le 31/01/2013
    • Internaute 9410

    Bien vu, et pas si rare que ça dans ce secteur. Les vidéos auraient pu être plus longues car je ne sais pas trop quelle information elles apportent.

  • Zééva
    Zééva
    Autistement vôtre...
    • Posté à 15h25 le 31/01/2013
    • Internaute 191780
      Autistement vôtre...

    Décidement, personne ne dort bien la nuit.
    Et au lieu de faire la manche et de passer des nuits blanches, personne ne pense à descendre dans la rue ?

  • Joseph Gratteur
    Joseph Gratteur
    Working class bléro
    • Posté à 15h36 le 31/01/2013
    • Internaute 164574
      Working class bléro

    Les services d’aide à la personne devraient être des services publics, pérennes et maillés sur tout le territoire, et bien souvent les bénéficiares ont une aide sociale du département.
    Le Privé va s’en emparer tôt ou tard, et malheur aux fauchés. Qu’on en soit à faire la manche pour sauver un service utile et absolument nécéssaire est hallucinant.
    La fameuse loi sur la dépendance, sa création comme branche de la sécurité sociale se fait attendre, elle permettrait aussi de créer un réel cursus de formation et une professionalisation des intervenants, mais y a pu de sous, pendant ce temps, bricolo et bricolette font ce qu’ils peuvent.

    • comité de sécurité des commentaires
      • Posté à 16h19 le 31/01/2013
      • Internaute 148442
        où est AUTIST?

      c’est déjà fait pour le privé, en tout cas, j’ai eu la surprise de tomber sur un directeur d’« association » fraichement débarqué de l’industrie et appliquant les principes de celle ci, déplacement non pris en compte, défraiement des kilomètres au lance pierre.
      Au bénéfice de qui ?

      • Joseph Gratteur
        • Posté à 16h37 le 31/01/2013
        • Internaute 164574
          Working class bléro

        Beaucoup d’assos sont financées, ou au moins créées par les élus locaux, c’est pas toujours super bien géré -chez moi- la demande est très forte, pour une qualité de service pas toujours terrible.
        Les contraintes faites aux salariés sont effectivement pas piquées des vers, déplacements nombreux, salaires minis, précarité des plannings, font que bien souvent les précaires employés sont plus dans la mouise que les anciens qu’ils sont censés aider.
        L’Etat fait le mort, comptant sur les collectivités locales ou... le privé qui après les maisons de retraite, voit ce beau gateau arriver.

  • tomaz31
    tomaz31
    (immigre belge en Allemagne)
    • Posté à 16h05 le 31/01/2013
    • Internaute 107093
      (immigre belge en Allemagne)

    je dis juste, BRAVO

  • PIT LE CHIEN
    PIT LE CHIEN
    Wouaooouh!
    • Posté à 16h57 le 31/01/2013
    • Internaute 25924
      Wouaooouh!

    Millions de bravos et d’encouragements pour la suite Corinne ! !
    (Toujours à la CGT ?)

  • Druuna
    Druuna
    Prout
    • Posté à 17h47 le 31/01/2013
    • Internaute 195244
      Prout

    Quand il y a une grève aujourd’hui, plus personne ne s’en aperçoit.

    Grâce à la collaboration de la presse jaune...

  • Druuna
    Druuna
    Prout
    • Posté à 17h59 le 31/01/2013
    • Internaute 195244
      Prout

    J’hésite entre ces travailleurs devraient être des agents de la fonction publique nationale, et ces vieux devraient être pouvoir se payer ces services au tarif syndical avec leur retraite et leur assurance maladie.

    Mais il faut les deux en fait...

  • mous
    mous
    chomeur
    • Posté à 19h03 le 31/01/2013
    • Internaute 195471
      chomeur

    Merci a vous de nous avoir fais découvrir ce grand moment. Corinne avec un A pour lui dire qu’elle a un immense AMOUR et beacoup de courage . Il est vrait que dans le milieu social, ils y a pas mal d’associations qui arrete leur activitées part manque de subvention . Hélas ! L’argent vas plutot dans les décoration des villes ( Dans une ville le maire avait fait faire une fontaine avec une grande boule, qui toune sur elle meme par la force de l’eau ; Au mileu d’un rond point) Plus de 500 000 euros, pour une ville de 6000 habitants . Celà se dévelope un peut partout . L’ère ou l’humain passe après l’objet !

  • Nobobo
    Nobobo
    Libre malgré la censure 89
    • Posté à 19h15 le 31/01/2013
    • Internaute 197594
      Libre malgré la censure 89

    C’est une belle histoire...

    Rappelez nous lors de la faillite !

    • emmanuel24
      emmanuel24 répond à Nobobo
      • Posté à 21h50 le 31/01/2013
      • Internaute 39678

      Ah oui, trop drôle,j’imagine tous ces vieux marinant dans leur merde.

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 19h21 le 31/01/2013
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    Bravo aux salarié-e-s et bravo aussi au tribunal qui a cru en leur reprise, plutôt que faire reprendre l’asso par le géant ADMR des services à la personne.

  • avaroa avaroa
    • Posté à 20h07 le 31/01/2013
    • Internaute 51355
      AS

    j’apprécie ces combats pour sauver des services de qualité !

    ADMR cette grosse boite qui qui fait du chiffre sur le dos des Auxiliaires de vie sociales sans jamais rétribuer les employées à leur juste valeur !
    ADMR= Avec De Mauvaises Rémunérations... l’employé admr est en moyenne payé à 700 euros mensuels et une multiplication de temps partiels sur le parcours de sa carrière ...une manne pour les dirigeants de ces boites qui eux sont payés wouahhhhhh ça donne le vertige !

    l’Etat les appelle partenaires sociaux alors qu’on peut les nommer d’emblée sangsues...

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 23h16 le 31/01/2013
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    L’aide à domicile devrait être le totem que tous les pouvoirs publics quels ils soient devraient défendre parce que la dépendance des personnes âgées est un sujet d’actualité et qu’il le deviendra de plus en plus. Le prix à payer pour une personne en MAPAD (Maison d’Accueil pour Personnes Agées Dépendantes) est de l’ordre de 2300 euros par mois, c’est inaccessible pour de nombreuses personnes seules, ne parlons pas des couples. Actuellement ce sont les collectivités territoriales (régions, départements, villes,..) qui aident les plus démunis pour accéder aux « maisons de retraite » demain ce seront les enfants et petits enfants qui paieront la fin de vie de leurs aïeux. Il y aura ceux qui auront les moyens de se payer une retraite dans une structure privée et ceux qui iront comme autrefois, au « mouroir ». Les aides à domicile sont INDISPENSABLES pour conserver les liens générationnels et surtout la dignité des personnes âgées. Le combat de cette association est digne et généreux.

    • syl74
      syl74 répond à padiran
      moins desesperee
      • Posté à 09h24 le 01/02/2013
      • Internaute 193779
        moins desesperee

      « Actuellement ce sont les collectivités territoriales (régions, départements, villes,..) qui aident les plus démunis pour accéder aux “ maisons de retraite ” demain ce seront les enfants et petits enfants qui paieront la fin de vie ».

      Beaucoup de familles paient déja ! soit en vendant les biens de la personne agée dans un premier temps puis en payant eux !
      quant au prix de séjour en EHPAD ( etablissement d’ hebergement pour personne agée dépendante) il dépend du niveau de dépendance . plus il est élevé plus vous payez cher . (grille aggir).
      Rester à domicile n’est pas toujours possible ; il arrive un moment où la prise en charge est telle que le placement devient une nécessité ; et plus encore en cas de maladie d’alzheimeir. il y a de quoi s’inquiéter pour l’avenir ; par contre qu’entendez vous par « mouroir » ?

      • padiran
        padiran répond à syl74
        Chroniqueur Grolandais
        • Posté à 14h21 le 01/02/2013
        • Internaute 5159
          Chroniqueur Grolandais

        1)« Beaucoup de familles paient déja ! soit en vendant les biens de la personne agée dans un premier temps puis en payant eux ! “
        Oui quand il y a des biens et/ou quand ils peuvent payer eux mêmes.
        2) ‘ par contre qu’entendez vous par mouroir ’ ?”
        Des structures privées ou même publiques qui accueillent des personnes âgées dans des conditions quelques fois déplorables par manque de personnels et d’équipements, on est en pleine régression de la solidarité. Si l’on ne fait pas attention , on va tout droit vers le retour des hospices

         
        • syl74
          syl74 répond à padiran
          moins desesperee
          • Posté à 17h11 le 01/02/2013
          • Internaute 193779
            moins desesperee

          alors il y a beaucoup de » mouroirs » car le manque personnel est le lot de beaucoup de maisons de retraite.

          • padiran
            padiran répond à syl74
            Chroniqueur Grolandais
            • Posté à 17h22 le 01/02/2013
            • Internaute 5159
              Chroniqueur Grolandais

            De plus en plus hélas

        2 autres commentaires
  • raphlolo
    raphlolo
    expat oil and gas
    • Posté à 10h12 le 01/02/2013
    • Internaute 123329
      expat oil and gas

    pas de quoi pavoiser non plus !

    « Faute de financement, on a réduit le personnel administratif d’une dizaine de personnes, “

    il y avait donc bien un problème et il a été résolu comme l’aurait fait un chef d’entreprise par un délégué syndical. On ne peut pas objectivement dire que tout le monde a garde son emploi. D’autre part je note : ‘En revanche, tous les intervenants à domicile continuent à travailler pour les 800 bénéficiaires de l’association.’
    y aurait il discrimination administratif vs intervenants ?

    • Florencia Rovira Torres
      Florencia Rovira Torres répond à raphlolo
      Auteur(e) de l'article Journaliste
      • Posté à 11h52 le 01/02/2013
        rédacteur
      • Internaute 197427
        Journaliste

      Une partie des 10 salariés qui ne sont pas restés au sein de 3ASM n’ont pas souhaité rester après la reprise. L’activité n’aurait pas pu être assurée autrement que par la reprise par 3ASM puisque, premièrement ADMR n’a finalement pas réussi à recueillir des fonds de roulement pour assurer une reprise et deuxièmement, sans autre repreneur, ADSA aurait été mis en liquidation et tous les salariés auraient perdu leurs emplois.

  • marc_r89
    marc_r89
    citoyen
    • Posté à 15h06 le 01/02/2013
    • Internaute 121487
      citoyen

    Juste un mot : Bravo !

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