Paroles de crise 27/01/2013 à 16h01

Chômeuse, Rafaela apprend et bricole hi tech dans un fablab

Thomas Paga | Ecole de journalisme de Sciences Po
Jacob Cigainero | Ecole de journalisme de Sciences Po

Rafaela parle de son arrivée au Fac-Lab de Gennevillliers

Rafaela ne tient pas en place. Un café ? Un tour du propriétaire ? Elle passe de la couture à la gravure sur bois d’un tour de chaise, tout en continuant de vous parler de sa dernière trouvaille. Aujourd’hui, c’est un puzzle à trois dimensions pour les enfants, et un sac de cuir inspiré de dessins japonais.

La veille, à la découpeuse laser, elle a fini une boîte en bois où mettre son courrier. Dans un flot de parole incessant, elle égrène ses projets. Elle pense fabriquer des boucles d’oreilles à partir de restes d’un vieil ordinateur, qu’elle tire d’une étagère.


La boîte à lettres de Rafaela (Rafaela Ballerini)

A l’entendre, elle a tout fait, partout. Originaire du Var, elle a bourlingué à Bruxelles, Londres, Paris, Nice, pour essayer d’y satisfaire son imagination débordante.

Bijoutière de formation, elle se sert de déchets électroniques, de bouts de métal et d’une solide maîtrise de la soudure pour fabriquer ses pièces.

Mais la bijouterie est un monde impitoyable : après une période d’apprentissage de quatre ans, et la fin des avantages qui en découlent pour l’employeur, elle se retrouve au chômage.

Marre des portes qui se ferment


Rafaella Ballerini (Crédit photo : Jacob Cigainero)

Elle multiplie les expériences, bosse dans une maison de retraite, comme lingère ou réceptionniste dans un hôtel, et s’initie même au tatouage (de la manière la plus sérieuse qui soit, ajoute-t-elle, solennelle).

Un regret, ne pas avoir fait d’études plus longues, elle dont le rêve d’enfant était d’être égyptologue. Un ressentiment, celui d’un jugement constant, de portes qui se ferment devant le manque de qualifications.

Mais aujourd’hui, Rafaela est à sa place. Au Fac-Lab de Gennevilliers, qu’accueille l’université de Cergy-Pontoise, elle a trouvé porte grande ouverte et peut exprimer sa créativité à sa guise.

Bricolage 2.0

Les fablabs, (pour « fabrication laboratory »), c’est la troisième révolution industrielle en marche. Depuis une dizaine d’années, ces ateliers de bricolage high-tech autogérés suscitent les plus grands espoirs.

Grâce à des outils numériques qui contrôlent d’énormes machines (fraiseuses, découpeuses laser, perceuses industrielles), leurs utilisateurs peuvent fabriquer à peu près n’importe quoi.

L’usine se rapproche de la maison, pour en finir (un jour) avec le travail salarié aliénant, les files d’attente au supermarché, l’« obsolescence programmée » ou encore la consommation servile.

Ce « fablab » universitaire ressemble un peu au garage de votre voisin, en plus lumineux.

Du fil de fer, des roues à créneaux, des tubes en tout genre et des plaques de carton ou d’aggloméré peuplent les armoires et s’empilent au sol.

Sur un bureau, l’attraction principale de ce repaire de Géo Trouvetou : une imprimante 3D, qui reproduit patiemment n’importe quel objet dessiné par ordinateur.

Support de beaucoup de fantasmes, cette machine reproduit des objets dessinés sur ordinateur dans un plastique relativement solide.

Le Fac-Lab est une façon pour Rafaela, 39 ans, d’occuper ses journées, et elle est vite devenue une habituée. C’est aussi l’occasion d’ajouter une ligne à son CV : l’informatique, dont elle ne savait rien, est désormais dans sa vie quotidienne.

Elle a appris au contact des usagers du lieu, qui portent haut les valeurs des « hackers ». Le tryptique « participer, partager, documenter » est leur devise, et chaque machine est construite grâce à des plans librement disponibles sur Internet.


Logo du faclab (Jacob Cigainero)

Ici, pas d’appropriation marchande du savoir. Une webcam épie même chaque mouvement du Fac-Lab au bénéfice des autres membres du réseau à l’étranger, et un écran affiche en retour l’activité des autres fablabs à travers l’Europe.

Pour Rafaela, comme pour tous les occupants du lieu, la crise est moins une affaire de « pouvoir d’achat » que d’urgence à satisfaire un besoin artistique, de capacité à fabriquer quelque chose avec trois bouts de ficelles et du contreplaqué. C’est une opportunité de s’exprimer à mains nues, sans condition de diplôme, de qualification, sans discipline imposée.

Rafaela parle partage du savoir et recyclage

Ici, tout le monde entre et sort à sa guise, sous l’œil bienveillant d’Olivier Gendrin, le « gentil organisateur » du lieu, qui s’affaire au nettoyage des machines. La plupart sont fabriquées par les usagers, chacun avec une histoire à part.

Josiane, 50 ans de dur labeur chez Saint Laurent, a apporté ses dernières créations de cuir, et dévoile son projet au long cours : la reproduction sur commande de l’habit de mariage de Frédéric II de Prusse avec Elisabeth-Christine de Brunswick-Bevern en 1733, complété d’ampoules lumineuses, pour un collectionneur fantasque.


Quelques uns des objets fabriqués au fablab (Jacob Cigainero)

Quand Josiane débarque, on comprend ce que Rafaela recherche ici. Une accolade, des friandises distribuées à la galerie, une amitié franche.

C’est aussi un renouveau constant d’idées, de projets à mener seul ou à plusieurs. La compétition mise au rebut, à la faveur d’une recherche libre de créativité.

On parle aussi des absents, de Paul, architecte touche à tout, qui fabrique ici les maquettes de ses décors d’opéra, ou d’Henri, très engagé dans la récupération et l’insertion des chômeurs dans une association parisienne.

Les rouages du fablab

Les machines du fablab de Gennevilliers ne sont presque jamais à l’arrêt. Des architectes viennent y construire leurs maquettes, les designers leurs prototypes.

La découpeuse laser est la plus sollicitée. En jouant sur deux faisceaux laser, on peut creuser des sillons dans le carton, le bois et certains métaux, pour les graver ou les découper selon un design assisté par ordinateur.

L’imprimante 3D remporte, elle, un succès d’estime, mais elle ne peut fabriquer que de petites pièces en plastique. Presque toutes les pièces qui la composent sont « imprimables ». Une imprimante « mère » a d’ailleurs engendré une « fille », placée à ses côtés.

Adel, 28 ans, a monté lui-même une imprimante 3D et a déjà à son actif plusieurs inventions, dont un porte-lunettes 3D pour remplacer les montures incommodes des cinémas. Il résume assez bien l’esprit du lieu :

« En fait, c’est moins une révolution industrielle qu’un club de quartier, un endroit ou l’on se retrouve. »

Ici, Rafaela respire. Sa passion lui vient aussi d’un attachement militant à l’anti-consumérisme.

Une question de « décence » : elle est révoltée qu’on puisse jeter une machine à laver à cause d’une pièce défaillante, qu’on ne sache plus être autonome, qu’on dépende autant de la grande distribution pour le moindre pépin.

C’est aussi sa nostalgie d’une époque ou la valeur d’usage de l’objet était la norme, plutôt que la déférence actuelle envers l’objet-roi.

Le FabLab n’est pas le grand soir, il ne règlera pas la crise, ni ne sortira Rafaela du chômage. Mais en attendant, il lui redonne le sourire.


Les maquettes de Paul, architecte (Jacob Cigainero)

MERCI RIVERAINS ! Thomas Paga, Jacob Cigainero
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  • 11 réactions
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  • HSEHNAMAP
    HSEHNAMAP
    Votre commentaire a été (...)
    • Posté à 17h03 le 27/01/2013
    • Internaute 132226
      Votre commentaire a été (...)

    C’est chouette. Puisque Rafaela est douée avec ce qui est high-tech, elle ne pourrait pas s’occuper de la page d’accueil de rue89 ?
    Depuis quelques jours j’ai un soucis que je n’ai jamais vu nulle part ailleurs : la page d’accueil « meurt » régulièrement, tous les liens deviennent inutilisables, impossible de faire quoi que ce soit sans recharger la page, et encore, il faut parfois faire « ouvrir le lien dans un nouvel onglet » si on ne veut pas « re-tuer » le page sur le champ...

    • Profdepipo
      Profdepipo répond à HSEHNAMAP
      Tous mes voisins se barrent, de (...)
      • Posté à 17h17 le 27/01/2013
      • 180037
        Tous mes voisins se barrent, de (...)

      Pareil pour moi, mais je croyais que ça venait de mon matériel. Visiblement, non.

    • Alain Jpeg
      Alain Jpeg répond à HSEHNAMAP
      yaourt nature
      • Posté à 17h26 le 27/01/2013
      • Internaute 78455
        yaourt nature

      Et corriger le lien pour la carte vers les autres fablabs. Et corriger le bug des modos et de certains choix éditoriaux...

      PS : des erreurs surviennent parfois en passant par le flux RSS aussi, et renvoient à la page d’accueil. J’ai constaté au moins une fois que c’était dû à la dépublication d’un article, gardé au chaud pour le lendemain en fin de compte. Frustrant. Mais rien à voir avec votre problème j’ai l’impression.

    • ךּﭏשּﬧ
      ךּﭏשּﬧ répond à HSEHNAMAP
      banni professionnel
      • Posté à 00h20 le 28/01/2013
      • Internaute 196841
        banni professionnel

      Il y a beaucoup trop de javascript sur ce site ; une vraie usine à gaz

      • Endeur
        Endeur répond à ךּﭏשּﬧ
        insulaire continental
        • Posté à 03h22 le 28/01/2013
        • Internaute 197078
          insulaire continental

        tout a fait d’accord !

  • Isouille
    Isouille
    fripouille
    • Posté à 17h51 le 27/01/2013
    • Internaute 194399
      fripouille

    Ce que j’aime ce genre d’initiative. Au moins Rafaela, ne reste pas à se morfondre chez elle et en plus, elle s’est mise à l’informatique ce qui lui ajoute une corde à son arc....
    (Pour le site rue89 il déconnait à tout va mais depuis que j’ai remis les config d’origines de Firefox, je n’ai plus de problème, je ne sais pas si ça concerne d’autres utilisateurs ? ? ? ?)

  • LienRag
    • Posté à 18h59 le 27/01/2013
    • Internaute 34767

    C’est probablement l’article le plus réaliste sur ce qu’apportent les imprimantes 3 D : pas de révolution productive, mais un outil dans une éventuelle transformation sociale...

  • Paco Picopiedra
    Paco Picopiedra
    Ami de Crackity Jones
    • Posté à 19h43 le 27/01/2013
    • Internaute 197242
      Ami de Crackity Jones

    Surtout que cette idée extraordinaire ne soit pas salie par les actionnaires, de grâce...

    • Olivier5
      Olivier5 répond à Paco Picopiedra
      sous le soleil
      • Posté à 00h34 le 28/01/2013
      • Internaute 197824
        sous le soleil

      Commençons par ne pas la salir par l’intolérance... Si son plan réussi, elle peut avoir besoin de capitaux pour grandir.

  • YoP_Ta_LiFe
    • Posté à 08h54 le 28/01/2013
    • Internaute 196321
      con

    payée par nos impôts pour s’amuser avec ses copains ! ! !
    intéressant cet article, elle a pas autre chose a foutre raphaella, genre trouver du taf ? ? ?

    • nada
      nada répond à YoP_Ta_LiFe
      • Posté à 17h43 le 28/01/2013
      • Internaute 25026

      C’est justement ça qui coince, Le TAF ! parlez-en à vos copains !
      En attendant, elle se construit au lieu de couler, crée des choses, rêve de réussir et partage tout ça avec d’autres, bravo la Hi Tech !
      Et si vous avez un problème avec vos impôts, n’en accablez que les responsables SVP !

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