Maudit 22/12/2012 à 10h07

A découvrir : Shen Congwen, l’écrivain autrefois interdit en Chine et à Taiwan

Bertrand Mialaret | Mychinesebooks.com


couverture du livre

Shen Congwen est l’un des plus grands écrivains chinois de l’avant-guerre. D’où l’importance de la publication récente en France du « Périple de Xiang et autres nouvelles », qui permet d’illustrer le talent de l’écrivain dans des genres très différents.

Sa vie et sa carrière sont totalement atypiques. Sa famille est un assemblage de l’ethnie Han dominante et des minorités ethniques Miao et Tujia de la magnifique région du centre-sud de la Chine, le Hunan. Il s’engage dans l’armée pour quelques années, puis à Pékin obtient un poste à l’université. Il commence à écrire avec succès et se marie avec une de ses élèves. Pendant la guerre avec le Japon, il est conduit à se réfugier à Kunming, dans le sud-ouest du pays.


Sheng Congwen et son épouse Zhang Zhao (via Wikipédia)

Plutôt conservateur, il se rapproche des écrivains de gauche mais sans s’engager, tout en étant vigoureusement critique vis à vis des nationalistes du Kuomintang. A la fin de la guerre civile, il est attaqué par des personnalités communistes et arrête d’écrire.

En 1953, son œuvre est brûlée en Chine et interdite à Taiwan, une performance ! Il a depuis été réhabilité.

Cité par Mo Yan

C’est un des auteurs les plus féconds de cette période, un maître pour beaucoup : le seul écrivain de la génération précédente cité par Mo Yan lors de son discours devant l’Académie Nobel il y a quelques jours. C’est d’ailleurs le premier écrivain chinois que l’on dit avoir eu une chance sérieuse d’obtenir le prix Nobel en 1988 ; il est mort quelques mois trop tôt !

Un écrivain au style très élaboré, très descriptif avec souvent une présentation un peu idyllique de ses personnages, certainement pas engagé dans le réalisme ou les luttes sociales.

Mais le héros de son œuvre c’est le Xiangxi, cette région de l’ouest du Hunan autour de Fenghuang, sa ville natale. On peut trouver en anglais, édité par le Readers Digest « Beautiful Xiangxi », un livre superbe qui met en regard des textes de Shen Congwen et des photos de la région.

Fenghuang, la plus belle petite ville de Chine ?


Vue de Fenghuang aujourd’hui (Julien Mialaret)

Sa ville natale est à la frontière entre le peuplement des Han et les zones de la minorité Miao. C’est une région de forteresses, de colonies militaires avec même un mur pour protéger des incursions des Miaos. Une région isolée, soumise jusqu’en 1960 aux différents seigneurs de la guerre et au trafic de l’opium.

Sa vie de militaire a été retracée dans une autobiographie « Le petit soldat du Hunan » (Albin Michel 1992), traduite par Isabelle Rabut qui a fait connaître l’écrivain en France.

« Le périple de Xiang » qui vient d’être publié est le récit d’un voyage de Pékin à Fenghuang au cours de l’hiver 1933-1934 où l’auteur va voir sa mère mourante. Une soixantaine de lettres écrites à sa femme restée à Pékin seront la trame d’un récit publié en 1936.

Ce texte superbe n’avait été que très partiellement traduit en anglais (Panda 1982). Comme dit l’auteur dans la Préface de cette édition :

« j’ai écrit sur les joies et les tristesses, les réussites et les échecs des bateliers sur de petits sampangs, sur leur passé et leur présent. Mais ce qui a été difficile à exprimer fut… leur anxiété concernant leur destin. Même leur niveau de vie très bas était difficile à conserver… et leur destin commun était une triste fin ».

Les bateliers, les trafiquants, les prostituées dans une atmosphère plutôt idyllique mêlée de solitude et de tristesse ; un texte très vivant, des portraits, des dialogues, des descriptions d’une région magnifique, un mélange de souvenirs personnels et l’histoire d’évènements tumultueux. Shen Congwen s’inquiète pour l’avenir de la région ; lui aussi a changé, il n’est plus tout à fait un enfant de Fenghuang…

Des nouvelles, un modèle pour de nombreux écrivains :

Ces textes sont vantés par des écrivains chinois vivant aux Etats Unis (Ha Jin et Li Yiyun) et par des auteurs de Chine ou de Taiwan. De nombreuses nouvelles ont été traduites en anglais, quelques unes en français (Panda 1982) et notamment de très beaux textes, « Guisheng » et « Xiaoxiao ».

« Le mari » est traduit à nouveau par Marie Laureillard et c’est justice car c’est la nouvelle préférée de l’auteur : le mari est resté au village, sa femme est sur le fleuve sur un bateau, une des nombreuses prostituées occasionnelles. Il vient la voir, ils ne peuvent supporter la situation…

« Sansan » est aussi le surnom de son épouse Zhang Zhao. Une nouvelle un peu idyllique, une préfiguration de son roman le plus connu « Le passeur de Chadong » traduit par Isabelle Rabut.

Sansan est la fille d’un meunier, elle rencontre un jeune citadin venu se soigner à la campagne. Confrontation et incompréhension entre paysans et citadins, difficulté d’entrer dans le monde des adultes et une fin triste sans être tragique.

« Qiaoxiu et Dongsheng » est un chapitre d’un roman resté inachevé. L’auteur nous décrit la brutalité des traditions, la dureté des relations entre les villageois, entre clans ; il essaie d’expliquer un monde qui va bientôt disparaître.

La partie finale de ce texte « La vérité est plus étrange que la fiction » n’a malheureusement pas été traduite : les héros sont fait prisonniers dans une lutte de clans, le dénouement est sanglant. Ce sera en 1948 le dernier texte littéraire de Shen Congwen.


Le mur de séparation avec les Miao à Fenghuang (Julien Mialaret)

Infos pratiques
« Le périple de Xiang et autres nouvelles »

Par Shen Congwen, traduit et présenté par Marie Laureillard et Gilles Cabrero. Ed. Bleu de Chine-Gallimard 2012, 300 pp., 25 €.

  • 2400 visites
  • 5 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • Jia Guo
    Jia Guo
    Thésard chinois à Paris
    • Posté à 10h43 le 22/12/2012
    • Internaute 196046
      Thésard chinois à Paris

    Super article, Shen est un très grand écrivain en Chine et j’ai adoré tous ses oeuvres quand j’étais à l’école. Mais, pourquoi ce tire « Shen interdit en Chine et à Taiwan » ? Les extraits de ses romans sont dans tous les manuels des lycéens en Chine, et ses livres sont en vente dans tous les librairies en Chine. Quand à Taiwan, je ne connais pas.
    Vu l’originalité de l’article, vous n’avez pas besoin d’un titre « choque » pour attirer les gens !

    • plastic quidam of universe
      plastic quidam of universe répond à Jia Guo
      J'en suis comme deux ronds de (...)
      • Posté à 10h58 le 22/12/2012
      • 183735
        J'en suis comme deux ronds de (...)

      Je crois, l’article dit « il a été interdit dans les deux chines » durant les premières années terribles pour les auteurs des années trente et quarante. C’est un signe qui reste important entre intellectuels. C’est bien qu’il soit redevenu édité pour vous ; -). Ce qui peut sembler un titre choquant n’est peut-être pas causé par un désir de faire un titre mais comme un hommage envers ceux qui ont raconté l’univers des gens « ordinaires » en périodes révolutionnaires/guerrières en s’engageant d’abord envers leurs sujets humains avant de songer à faire des éloges ou de flatter. Ne pas calculer dans ces périodes c’est déjà - en soi - de l’héroïsme.

    • Bertrand Mialaret
      Bertrand Mialaret répond à Jia Guo
      Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
      • Posté à 15h05 le 22/12/2012
      • Internaute 16700
        Mychinesebooks.com

      Merci de votre commentaire ; effectivement le titre est ambigu et préciser « autrefois » est nécessaire car il y a a bien longtemps que l’on peut acheter en Chine et à Taiwan les livres de Shen Congwen ; de plus des films ont été tournés à partir de ses nouvelles et notamment un beau « Xiaoxiao ».
      Mais si j’ai choisi ce titre ce n’est pas pour chercher un titre « choc » c’est parce que c’est ce qui distingue le mieux Shen Congwen des écrivains de sa génération.
      Il n’aimait pas Lu Xun non seulement dans le cadre des controverses Pékin- Shanghai et du fait des positions de celui-ci mais parce que Lu Xun « poussait » les écrivains de sa région.
      Il était très hostile au KMT, aux américains et à cet effort de résurgence historico-conservatrice avec ses relents de fascisme. Et c’est pourquoi il a été totalement interdit longtemps à Taiwan.
      Mais le héros ce n’est pas la politique, c’est le Xiangxi. La politique ne l’intéressait pas vraiment même s’il fut affecté par les critiques de « porno soft » de cette girouette politique de Guo Moruo et surtout par le lâchage de Ding Ling qu’il avait portant défendue vigoureusement.
      Sa femme était très proche de la nouvelle Chine et avait une forte influence même si les relations entre les deux sont passionnantes au point d’en avoir fait récemment un article pour mon blog....

  • çavapasser
    çavapasser
    toubib
    • Posté à 19h13 le 22/12/2012
    • Internaute 162231
      toubib

    « j’ai pas lu, j’ai pas vu, mais j’en ai entendu parler... »
    j’ai voulu lire MoYan, bonne idée, c’est foisonnant, Rabelaisien, etc etc
    mais les yeux plus grands que le ventre j’ai choisi « Beaux seins, belles fesses » non seulement ça ma valu des regards noirs de ma femme, et la moue suspicieuse de ma fille, mais ça fait 1000 pages en livre de poche, 50 chapitres, une armée de personnages qui ont tous le même nom (ce sont des familles).
    Conseil : commencer par un bouquin plus light.
    Pour Shen, j’ai vu que « le periple de X... » faisait 300 pages seulement. Bonne nouvelle.
    Autre conseil,dans nos librairies en France, si vous ne trouvez pas à Shen, essayez à Congwen... j’ai trouvé Mo Yan à Yan. Question d’habitude, en Chine on me donne toujours un badge avec mon prenom en gros, et heureusement car mon nom est imprononcable pour un Chinois et par le prénom ça fait plus amical !

  • Bertrand Mialaret
    Bertrand Mialaret
    Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
    • Posté à 21h14 le 22/12/2012
    • Internaute 16700
      Mychinesebooks.com

    Plutôt d’accord avec vous, « Beaux seins, belles fesses » est certainement le roman de Mo Yan le plus difficile à lire, c’est pourquoi j’ai écrit un article il y a quelques semaines sur ses nouvelles et petits romans qui ne posent pas ce genre de difficultés. Ceci étant certains romans même épais se lisent facilement par exemple les deux derniers « La dure loi du Karma » ou « Grenouilles ».
    Pour Shen Congwen, pas de problème, mais il faut , à mon sens, lire lentement ; le plaisir vient du texte, ce n’est pas un polar...
    Quant aux noms et prénoms des auteurs chinois, les éditeurs et libraires n’ont pas de vraie solution et s’arrachent les cheveux...

Verbes thématiques