Tribune 16/11/2012 à 15h12

L’après Kadhafi : un tournant crucial pour la Libye

William Lawrence, Directeur du projet Afrique du Nord pour l’International Crisis Group


Les événements qui ont récemment secoué la Libye montrent l’ampleur des défis auxquels le pays fait face en matière de sécurité. L’occupation du parlement par des hommes armés à Tripoli le 1er novembre, l’assaut de Beni Walid le 17 octobre, et l’attaque qui a coûté la vie à l’ambassadeur américain à Benghazi le 11 septembre ne sont que les derniers exemples de l’insécurité persistante qui caractérise la Libye post-Kadhafi.

Cette agitation témoigne de l’incapacité de l’Etat à exercer un contrôle sur les groupes armés qui circulent dans le pays en toute liberté. Exaspérés par les excès des milices, des dizaines de milliers de Libyens ont manifesté le 21 septembre à Benghazi, forçant, au prix d’une dizaine de vies, les brigades « Ansar al-Sharia » et « Rafallah Sahati » à évacuer les locaux qu’elles occupaient. Or, tous ces groupes agissent déjà sous l’autorité de l’Etat, à l’instar d’Ansar al-Sharia, dont des éléments dissidents seraient responsables de l’attaque contre le consulat américain.

En dépit de sa bonne volonté, la faiblesse de l’Etat et des forces de sécurité compromet la capacité du gouvernement à dissoudre les milices insoumises, jusqu’à remettre même en cause le contrôle qu’il exerce sur celles qui se placent déjà sous son autorité.

« Dégoûtante, brutale et coute »

Le bilan de l’après Kadhafi est contrasté : malgré un redressement rapide, les antagonismes locaux perdurent et dégénèrent parfois en affrontements armés. L’effondrement de l’ancien régime a laissé dans son sillage une population qui reste marquée par quatre décennies de doléances réprimées et possède désormais des armes. Les conflits intercommunautaires avaient été attisés ou instrumentalisés par le dictateur déchu et son système clientéliste, et une fois cette chape de plomb soulevée, l’heure semble être aux règlements de comptes. La prolifération des milices, dont plusieurs ont profité du désordre pour s’emparer d’avantages matériels ou politiques, ravive d’anciennes querelles et menace de faire sombrer la Libye dans le chaos.

Pour le moment, la violence est, selon l’expression du philosophe Thomas Hobbes, « dégoûtante, brutale et courte ». Les conflits prennent rapidement fin grâce à l’initiative d’acteurs locaux pour préserver une certaine cohésion nationale en comblant le vide laissé par la chute de l’ancien régime. Ces rixes prennent généralement une dimension intercommunautaire, contrairement aux combats de Benghazi en septembre, qui étaient plutôt motivés par des considérations idéologiques.

A chaque éruption de violence, des brigades révolutionnaires se sont interposées entre groupes belligérants, et des citoyens respectés des communautés locales, souvent des notables, ont chaperonné des négociations pour rétablir la paix. Faisant appel aux valeurs de l’identité libyenne ou de l’Islam, et recourant à la pression sociale et au droit coutumier, ils se sont avérés être des médiateurs étonnamment efficaces.

Le gouvernement s’est essentiellement cantonné dans un rôle de spectateur, déléguant ses missions de sécurité à des groupes armés largement autonomes. Avec l’essentiel de leurs effectifs tués, arrêtés ou ayant déserté, l’armée et la police se trouvaient dans un état de déliquescence tel qu’elles ont été contraintes de s’appuyer sur des forces issues des brigades révolutionnaires, comme le Bouclier de Libye ou le Comité suprême de sécurité. Il serait ainsi erroné de croire que ces dernières ont agi contre l’assentiment de l’Etat. Elles ont même été autorisées et encouragées par le Conseil national de transition, qui les considère comme des forces auxiliaires indispensables.

Pour autant, ces règlements improvisés ne peuvent faire office de solution durable et de nombreuses difficultés subsistent : les conflits sont plus souvent gelés que résolus ; les accords conclus sont rarement consignés par écrit ou dépourvus d’ambiguïté, rendant les trêves fragiles ; et l’implication de plusieurs groupes armés, qui assument simultanément les rôles de gendarmes, juges et jurés, a parfois aggravé les querelles. Si ces acteurs ont pu dans un premier temps accomplir ce que l’Etat n’était pas en mesure de faire, ils ne sauraient se substituer de manière permanente à une autorité impartiale. S’en remettre plus longtemps à la bonne volonté des milices et des notables locaux relève d’un pari trop risqué.

Autant de raisons de se réjouir que de s’inquiéter

La résolution définitive des conflits requiert des règles claires et équitables en matière de propriété foncière, un domaine source de nombreuses tensions, ainsi qu’une surveillance efficace des frontières et des routes de contrebande, un suivi méthodique des accords négociés et une certaine justice transitionnelle. Les collectes successives d’armes sont des efforts louables, mais elles resteront au mieux des demi-mesures tant que l’insécurité actuelle persistera et que les armes resteront aux mains des Libyens cherchant à assurer leur protection, à reprendre un bâtiment officiel ou simplement à exprimer leur mécontentement.

Il reste à espérer que le gouvernement parviendra à reconstituer une armée nationale et une force de gendarmerie capables de combattre efficacement la violence et l’insécurité, ce qui implique notamment l’intégration progressive de certaines brigades révolutionnaires dans leurs rangs.

Il y a pour l’heure autant de raisons de se réjouir que de s’inquiéter. Après des décennies de tyrannie, la population libyenne a élu un nouveau parlement, a formé de nouveaux gouvernements, certes éphémères, et prépare une nouvelle constitution. A Benghazi, la population a démontré de nouveau qu’elle est prête à se battre pour un Etat de droit et une société ouverte. Mais ce qui est perçu de l’extérieur comme un bras de fer entre le gouvernement et les groupes armés reste avant tout une compétition entre ces différents groupes, voire en leur sein. Il est grand temps d’agir pour soutenir cette transition difficile et éviter qu’elle ne prenne un virage bien plus amer.

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  • Isaïah
    Isaïah
    Vagabond
    • Posté à 16h08 le 16/11/2012
    • Internaute 194085
      Vagabond

    C’est un sujet dont il faudra reparler d’ici quelques années, mais avec un pays qui maintenant est en état de ruine sur tout les plans, avec beaucoup d’infrastructure bombardé, des noirs qui se font lynché et tué en public, tout ça grâce a l’OTAN, je pense que, pour l’instant, y’as plus de quoi s’inquiéter que de se réjouir.

  • huutaa
    huutaa
    Même pas avec des pincettes.
    • Posté à 17h23 le 16/11/2012
    • 183774
      Même pas avec des pincettes.

    C’est beau l’indépendance...

    L’ICG a été créé en 1995 comme organisation non-gouvernementale internationale sur l’initiative d’un groupe de personnalités transatlantiques célèbres désespérées par l’incapacité de la communauté internationale à anticiper et répondre efficacement aux tragédies survenues en Somalie, au Rwanda et en Bosnie au début des années 1990. Cette initiative a été menée par Morton Abramowitz (ancien ambassadeur des États-Unis en Turquie et en Thaïlande, alors président de la Fondation Carnegie pour la paix internationale), Mark Malloch Brown (futur administrateur du PNUD, Vice-secrétaire général de l’ONU et ministre britannique pour l’Afrique, l’Asie et l’ONU), et son premier président, le sénateur George Mitchell.

    L’idée était de créer une nouvelle organisation dotée d’un personnel hautement qualifié agissant en tant qu’yeux et oreilles du monde face à l’imminence de conflits, et d’un conseil d’administration jouissant d’une grande influence et capable de mobiliser une action efficace de la part des décideurs politiques du monde entier.

    Executive Committee

    Accessed April 2009 : [5]

    Morton Abramowitz - Former U.S. Assistant Secretary of State and Ambassador to Turkey
    Emma Bonino - Vice Chair - Former Italian Minister of International Trade and European Affairs and European Commissioner for Humanitarian Aid
    Cheryl Carolus - Former South African High Commissioner to the UK and Secretary-General of the ANC
    Maria Livanos Cattaui - Former Secretary-General, International Chamber of Commerce
    Yoichi Funabashi - Editor-in-Chief & Columnist, The Asahi Shimbun, Japan
    Frank Giustra - Chairman, Endeavour Financial, Canada
    Stephen Solarz - Former U.S. Congressman
    George Soros - Chairman, Open Society Institute
    Par Stenback - Former Foreign Minister of Finland

    U.S. Board Members

    Morton Abramowitz, Former U.S. Assistant Secretary of State and Former U.S. Ambassador to Turkey
    Kenneth Adelman, Former U.S. Ambassador and Director of the Arms Control and Disarmament Agency
    Zbigniew Brzezinski, Former U.S. National Security Advisor to the President
    Wesley Clark, Former NATO Supreme Allied Commander
    Stanley Fischer,Vice-Chairman, Citigroup Inc. and former First Deputy Managing Director of International Monetary Fund
    Carla Hills, Former U.S. Secretary of Housing ; former U.S. Trade Representative
    Swanee Hunt, Founder and Chair of Women Waging Peace ; former U.S. Ambassador to Austria
    Elliott F. Kulick, Chairman, Pegasus International
    Joanne Leedom-Ackerman, Novelist and journalist
    Douglas Schoen, Founding Partner of Penn, Schoen & Berland Associates
    George Soros, Chairman, Open Society Institute
    William O. Taylor, Chairman Emeritus, The Boston Globe

    L’International Crisis Crisis reçoit des financements de divers gouvernements, pour l’essentiel occidentaux, ainsi que de fondations caritatives, d’entreprises et de donateurs individuels. En 2012, son budget s’élevait à 20.3 millions de dollars américains. 49 % de ses fonds provenaient de 18 gouvernements différents et de l’Union européenne, 31 % d’entreprises privées et de donateurs individuels, et 20 % de diverses fondations et organisations philantropiques. Le philanthrope George Soros, président de l’Open Society Institute, est membre de son conseil d’administration, et son conseil consultatif compte des entreprises telles que Chevron et Shell.

    Critiques

    Jan Oberg, « The International Crisis Group : Who Pays the Piper ? , » PressInfo # 219, Transnational Foundation for Peace and Future Research, April 15, 2005.Lien
    Michael Barker, « Imperial Crusaders For Global Governance », Swans Commentary, April 20, 2009.Lien
    Tom Hazeldine, « The North Atlantic Counsel : Complicity of the International Crisis Group », New Left Review, 63, May-June 2010.Lien
    Tamara Pearson, « Venezuelan Report Discredits US Government, Advises Regime Change », Venezuelaanalysis.com, August 31, 2011.Lien

  • Le Renifleur
    Le Renifleur
    loin d'ici
    • Posté à 18h20 le 16/11/2012
    • Internaute 136986
      loin d'ici

    « L’effondrement de l’ancien régime a laissé dans son sillage une population qui reste marquée par quatre décennies de doléances réprimées et possède désormais des armes »

    Qui reste également marquée par le fait que la Libye de « l’horrible » Kadhafi offrait le meilleur niveau de vie des pays arabes à ses ressortissants en matière de logement, d’éducation, de santé etc...

    Alors aujourd’hui, ceux qui ont pulvérisé celui qui avait osé leur dire « merde » et financé le début d’une réelle union africaine exonérée de la tutelle colonisatrice occidentale...
    Tentent d’imputer les conséquences de leurs massacres sur le peuple lui-même, tellement surpris de découvrir la « Démocratie à l’occidentale » !

    C’est beau et sans vergogne à la fois !

    • huutaa
      huutaa répond à Le Renifleur
      Même pas avec des pincettes.
      • Posté à 18h23 le 16/11/2012
      • 183774
        Même pas avec des pincettes.

      C’est l’extrait donne en plus le sentiment de la naturalité de la fin du régime kadhafi,pulvérisation du régime par la coalition occidentale c’est remettre au centre la responsabilité des donateurs et des membres du staff..
      Malgré quelques menues déconvenues la démocratie est en marche, c’est bien le sens de la tribune ?

      • Le Renifleur
        Le Renifleur répond à huutaa
        loin d'ici
        • Posté à 20h04 le 16/11/2012
        • Internaute 136986
          loin d'ici

        Elle va avoir une drôle de gueule, « la démocratie » finale libyenne !

    • Drickk
      Drickk répond à Le Renifleur
      Sale jeune
      • Posté à 19h08 le 16/11/2012
      • Internaute 142068
        Sale jeune

      Mais bon sang c’est quoi cette manie de légitimer des régimes uniquement par le parfaitement relatif niveau de vie. Ce n’est pas parce que l’on a à bouffer, à boire et un logement qu’on doit s’en contenter. A ce rythme là, on peut s’amuser à justifier n’importe qui et n’importe quoi : URSS, Allemagne des années 30 et autres régimes crapuleux voir même notre système actuel. J’ai l’impression d’entendre un discours caricatural de droite du style : « mais vous avez à manger, de quoi vous plaignez vous ? ».

      Concernant le fait que Kadhafi aurait promu les indépendances africaines et la fin des éléments néo-coloniaux, c’est omettre que le « Guide » (un mec qui se fait appeler comme cela déjà hein...) était mu uniquement par ses intérêts et sa mégalomanie.

      • Le Renifleur
        Le Renifleur répond à Drickk
        loin d'ici
        • Posté à 20h07 le 16/11/2012
        • Internaute 136986
          loin d'ici

        Il est tout de même curieux que d’autres dictatures en cours depuis des décennies,
        je pense à l’ensemble des émirats du golfe, où l’esclavage et la torture sont monnaies courantes, soient encensés par les mêmes puissances qui n’ont de cesse de leur faire des ronds de jambes et de lécher leurs cul pour leur vendre des chars ou des zingues.

        Il aurait-il des « bons » et des « mauvais » dictateurs ?

         
        • huutaa
          huutaa répond à Le Renifleur
          Même pas avec des pincettes.
          • Posté à 20h17 le 16/11/2012
          • 183774
            Même pas avec des pincettes.

          Tu es tombé sur un indigné.

          • Le Renifleur
            Le Renifleur répond à huutaa
            loin d'ici
            • Posté à 05h19 le 17/11/2012
            • Internaute 136986
              loin d'ici

            Bah : il est pro Ricain et aime le Football d’après ses derniers posts...
            Moi j’suis pro Gâtinais et j’aime le Curling :
            alors c’est normal qu’on aient des points de vue divergents ce qui n’empêche pas de les échanger...

        • Drickk
          Drickk répond à Le Renifleur
          Sale jeune
          • Posté à 22h01 le 16/11/2012
          • Internaute 142068
            Sale jeune

          Oh mais ai-je dit le contraire ?

          Le problème, c’est que vous faites la même chose : vous sélectionnez les dictatures qui vous vont, dans le cas présent celle de Khadafi.
          Pourquoi devrait-on justifier la crapule libyenne ? Parce que d’autres saloperies ne sont pas condamnées ?

          • Le Renifleur
            Le Renifleur répond à Drickk
            loin d'ici
            • Posté à 04h16 le 17/11/2012
            • Internaute 136986
              loin d'ici

            Bah ici on parle bien de Kadhafi non ?
            C’est même marqué dans le titre : « L’après Kadhafi : un tournant crucial pour la Libye »

            Il n’y a pas de « dictature qui me vont ».

            Ce que j’observe, c’est qu’elle sont toutes soutenues, voire instituées soit par l’’OTAN, soit par le BRIC.

            Excepté peut-être la Corée du Nord et encore : les membres de la famille « Kim » ont tous fait leurs études dans les meilleures écoles occidentales (en Suisse pour les 2 derniers) !

            Par contre dès qu’un « dictateur » envoie ch... l’un ou l’autre, il ne dure généralement pas longtemps...
            Et qu’importe « l’amélioration de la condition humaine » mise paradoxalement en avant pour justifier ce que l’on nomme aujourd’hui suavement « une guerre préventive »...

        4 autres commentaires
  • Le Renifleur
    Le Renifleur
    loin d'ici
    • Posté à 21h16 le 17/11/2012
    • Internaute 136986
      loin d'ici

    11 post sur l’Après-Kadhafi en une trentaine d’heures :
    tout le monde s’en branle...

    C’est dommage pasque c’est maintenant que l’on peut observer le mirifique résultat de la politique étrangère menée de main de maître par un énervé qui prodigue maintenant des conf’ à 150 000,00 € chez les clones de Goldman Sachs !

    Mais les français ont en politique la mémoire d’un poisson rouge...

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