En images 26/10/2012 à 14h29

Six unes emblématiques du New Yorker, racontées par Françoise Mouly



Françoise Mouly, directrice artistique du New Yorker, dans son bureau (Sarah Shatz)

La une du New Yorker, hebdomadaire culturel américain, est parmi les plus prisées qui soient. Depuis 1925, elle fait office de Saint-Graal pour les plus grands dessinateurs du monde, qui s’y succèdent pour « croquer l’esprit de leur temps ».

Françoise Mouly, directrice artistique du magazine et auteure des « Dessous du New Yorker » (éd. de la Martinière, 2012) expose actuellement « Les Couvertures du New Yorker ».

A la Galerie Martel, à Paris, elle commente six de ses couvertures les plus marquantes.

1

Historique : les tours jumelles de Spiegelman

Une du 24 septembre 2001, après l’attentat du World Trade Center


Une du 24 septembre 2001, après l’attentat du World Trade Center (Art Spiegelman/The New Yorker)

« Le 11 septembre, face à l’événement, je ne pensais vraiment pas qu’un dessin pourrait être à la hauteur. Mon directeur a préconisé de publier une photo si on ne trouvait pas de dessin assez fort. Ça aurait marqué le coup en rompant la tradition des 86 dernières années, en mettant en couverture une photo à la place d’un dessin. Mais c’était aussi un aveu de défaite.

La seule solution, et c’était l’idée de Art [Spiegelman, époux de Françoise Mouly, dessinateur et lauréat du prix Pulitzer en 1992 pour “Maus”, ndlr], c’était de faire une image noire. Le dessin que j’ai choisi représentait l’impossibilité de trouver une image pour illustrer l’événement. C’est dans cette négation, dans cette absence de dessin, qu’est née la possibilité d’exprimer l’inexprimable.

C’est pour ça que ça a eu un tel écho vis-à-vis des lecteurs, qui se sentaient désemparés face à un grand deuil, et aussi face à un fantôme. Ça a permis de représenter quelque chose qui était à la fois présent et absent.

En dire le moins possible et le plus succinctement possible, c’était la seule solution. »

2

Polémique : le mariage gay de Loustal

Une du 13 juin 1994


La une du 13 juin 1994, de Jacques de Loustal (Jacques de Loustal/The New Yorker)

« Ici, Jacques de Loustal a voulu démonter les clichés : on n’allait pas simplement faire deux hommes, dont un habillé en blanc qui représentait la femme. Il fallait déjouer le cliché masculin/féminin. Donc il a représenté l’homme habillé en blanc plus grand, posant sa main sur l’épaule de l’autre de façon un peu protectrice. Le dessin mélange les gestes et les attitudes de façon à compliquer un peu la chose, pour donner plus de dimension à l’image.

C’était en 1994, on commençait à peine à parler de la possibilité du mariage gay. A partir de 2003, il y a eu la légalisation, d’abord dans l’Etat du Massachusetts, en Californie puis dans l’Etat de New York. Et cette année, le président Barack Obama a déclaré son soutien au mariage gay. Une grande évolution de mœurs.

A l’époque, ça a évidemment créé une polémique. Maintenant, quand je veux illustrer le mariage gay, c’est la seule chose que je ne peux plus montrer parce que l’image est devenue banale. »

3

Critique : le « Monicagate » de Spiegelman

Une du 16 février 1998, en plein « Monicagate »


Une du 16 février 1998, en plein « Monicagate » (Art Spiegelman/The New Yorker)

« L’affaire Monica Lewinsky venait d’éclater, alors que nous étions à Paris avec Art. Il a dessiné le croquis de cette une dans l’avion, sur une serviette en papier. Non seulement ça se moquait du président Clinton, mais surtout ça représentait ce qui se passait dans la presse, qui s’est jetée là-dessus dans ce qu’on appelle en anglais une “feeding frenzy” [déchaînement médiatique, ndlr], qui ne pouvait plus s’arrêter de raconter des histoires salaces et d’aller dégoter des détails.

Il faut rappeler qu’ensuite, on a vécu toute une année où chaque jour, à la une de tous les journaux, il y avait la robe bleue, les traces de sperme, le béret, le cigare, tous les détails des ébats amoureux... C’était insensé, il fallait cacher le journal aux enfants parce que c’était plus lisible ! »

4

Provocatrice : l’Obama islamiste de Barry Blitt

Une du 21 juillet 2008, pendant la campagne pour l’investiture démocrate


Une du 21 juillet 2008, pendant la campagne pour l’investiture démocrate (Barry Blitt/The New Yorker)

« A l’époque, Barack Obama et Hillary Clinton étaient candidats à l’investiture démocrate. Les républicains le présentaient comme un islamiste et rappelaient sans cesse qu’il s’appelait Barack HUSSEIN Obama. Sa femme Michelle, dont on dénonçait le manque de patriotisme dans les milieux d’extrême droite, est représentée en Black Panther, avec une mitraillette, dans la Maison Blanche, avec un portrait de Ben Laden au mur et un drapeau américain en train de brûler dans la cheminée.

Alors ça, bien sûr, ça a provoqué beaucoup de controverses, non seulement du côté de la droite, pour qui c’était une exagération de leur discours, mais aussi de la part de nos lecteurs, qui disaient : “ Oh mon dieu, touchez pas à mon candidat !” Je trouve que cette image a fait office de vaccination : elle a pris un peu du poison et elle a montré, de façon un peu extrême bien sûr, caricaturale, les dénonciations de la droite.

Ça montrait des préjugés qui sont au cœur de tout un chacun et que l’on ne peut pas ignorer quand les deux candidats qui se battent pour la nomination du Parti démocrate sont une femme et un homme noir. On ne pouvait pas prétendre que ça n’aurait pas d’influence sur le vote, sur la bagarre qui avait lieu entre les deux candidats, sur le discours qui était tenu. Il me semble que ça a mis fin à beaucoup d’insinuations parce qu’une fois qu’on l’avait montré, ça devenait ridicule pour la droite de dire qu’il était islamiste. Ça a permis d’en rire. Ça a un peu démystifié tous ces fantômes. »

5

Interdite : Marilyn en burqua, de Danny Shanahan

Dessin non publié


Marilyn en burqua, dessin non paru (Danny Shanahan/The New Yorker)

« C’était peu de temps après les premiers attentats à la bombe commis par des femmes en burqua, en 2004 et surtout au Moyen-Orient. Ça avait été un grand choc. C’était devenu un véritable outil, parce que ces femmes qui portaient la burqua étaient moins fouillées lors de contrôles, à cause du respect de leur corps que cela implique. Et Marilyn, c’est l’image la plus sexy qui soit de la femme. Mélanger ces deux clichés représentatifs de deux cultures différentes qui se rencontrent, c’est très significatif. Et en fait, c’est une image de New York : c’est une ville extrêmement cosmopolite, on y voit des gens de toutes les cultures qui s’entrecroisent, et il n’y a pas de majorité. Tout le monde est une minorité.

Ce sujet de l’islamisme, de la confrontation des cultures musulmanes et américaines, ne faisait pas vraiment partie du discours avant 2001. Toute la xénophobie et le racisme se tournaient plus vers la population hispanique, l’immigration illégale et envers les Noirs.

Ce dessin n’a pas été publié, parce que nous avons pensé qu’il n’était pas possible d’avoir ce débat de façon rationnelle et d’amener à quelque chose de constructif. Le débat sur l’islam n’est pas facile à avoir aux Etats-Unis, parce qu’il y a une réponse immédiatement négative à toute représentation du prophète, et il n’y a pas vraiment de dialogue. Ça suscite une réaction viscérale, et au New Yorker on ne cherche pas non plus à faire de la provocation pour le plaisir de la provocation. »

6

Instantanée : Lincoln dans la lumière d’Obama, de Bob Staake

Une du 17 novembre 2008, après l’élection de Barack Obama


Une du 17 novembre 2008, après l’élection de Barack Obama (Bob Staake/The New Yorker)

« Je n’avais rien préparé à l’avance. Ça aurait manqué d’honnêteté, de préparer une couverture pour l’élection de McCain et une pour Obama. J’ai attendu d’avoir les résultats de l’élection, comme toute électrice américaine osant espérer qu’Obama allait être élu. Quand on a connu les résultats, on s’est retrouvés avec tout un tas de croquis et Bob Staake a réalisé une image de nuit avec la Lune qui illumine le tombeau de Lincoln.

Ça ne pouvait pas être prévu à l’avance parce que c’était lié à l’émotion qu’on a ressentie en voyant les résultats. Tout à coup, on s’est rendu compte : “ Mon dieu, c’est un moment historique !” Cette image, faite dans la nuit même, sur le vif, est une de celles qui ont été le plus vendues parce que ça reflète un événement qui sera inscrit dans les livres d’histoire et dont les gens se souviendront toujours, parce qu’il y a un tournant dans l’inconscient collectif avec ce nouveau Président. »

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
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  • 6 réactions
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  • avatar666
    avatar666
    earth
    • Posté à 17h20 le 26/10/2012
    • Internaute 194277
      earth

    le new yorker ça me rappelle toujours ce remake avec Sandler

     :)

  • Inquisiteur
    Inquisiteur
    Chanteur de charme
    • Posté à 17h35 le 26/10/2012
    • Internaute 132321
      Chanteur de charme

    En voyant ces couvertures, je ne peux m’empêcher de regretter que nous n’ayons pas d’équivalent en France : chez nous, les « belles couvertures que l’on garde pour l’histoire », soit c’est rare, soit c’est moche en réalité.

    On a pourtant des dessinateurs de talent qui suivent la politique française. C’est dommage, car le dessin de presse dit des choses que la photo ne sait pas dire, et la licence esthétique y est plus forte.

    Moins fan de la couverture sur les Obama ceci dit, elle a eu beau faire le buzz, je trouve l’idée un peu faiblarde.

    La première sur les tours jumelles est exceptionnelle de justesse, a tel point que Spiegelman l’a réutilisée pour son excellent roman graphique « à l’ombre des tours mortes »...

  • .666
    .666
    Juif errant
    • Posté à 19h05 le 26/10/2012
    • 181210
      Juif errant

    On doit pas aimer l’humour charlie-hebdo aux states.
    Provocation pour provocation, comparer Obama à un fondateur de l’Amérique, c’est comparer « Tiens, voilà du boudin » au Réquiem de Mozart.
    Bien que le graphisme en fasse ma préférée, un coup de miroir aux alouettes ?

  • Coucoucestmoi89
    Coucoucestmoi89
    Contre la censure de 89
    • Posté à 08h25 le 27/10/2012
    • Internaute 193288
      Contre la censure de 89

    Le meilleur est ailleurs, une sorte de dessin prophétique qui date de 2008 !

    Lien

    Réalisation en novembre 2012, après 4 années d’imposture théâtrale et de déclin économique et politique international ?

    • Coucoucestmoi89
      Coucoucestmoi89 répond à Coucoucestmoi89
      Contre la censure de 89
      • Posté à 08h28 le 27/10/2012
      • Internaute 193288
        Contre la censure de 89

      J’oubliais : j’espère que Françoise Mouly nous racontera cette histoire très bientôt, parce que Riché et ses camarades rédacteurs de 89 seront en grand deuil si Obama... chute !

    • James Andros
      James Andros répond à Coucoucestmoi89
      Bouffeur de pommes
      • Posté à 09h24 le 29/10/2012
      • 179324
        Bouffeur de pommes

      Vous dites que ça date de 2008, non ?

      Alors pourquoi en haut à droite y a t-il marqué février 2010 ?

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