Témoignage 18/10/2012 à 21h56

Sale temps pour l’hôpital public : la moitié d’un service jette l’éponge

Pr Jean Cabane | Chef de service - médecine interne - Saint-Antoine

Le professeur Jean Cabane est chef de service en médecine interne à Saint-Antoine, grand hôpital parisien en décrépitude. Depuis mars, il a tenté d’empêcher la fuite des cerveaux, en vain. Face à une administration hospitalière « sourde et aveugle », les trois praticiens hospitaliers – sur six médecins - de son service viennent de démissionner. Ils partent travailler dans un hôpital privé. Voici le témoignage d’un chef de service écœuré.

Il serait temps de rappeler que l’hôpital, c’est d’abord les malades, et ceux qui s’en occupent. On ne peut pas laisser des locaux ni les équipes dans une insalubrité et une vétusté témoignant d’un irrespect des malades et des personnels. Quand on a une douche pour 36 lits, des dalles trouées, une peinture qui s’écaille et une ventilation défaillante, le service finit par avoir une image dégradée.

Lorsqu’on se plaint, la direction nous répond toujours qu’il n’y a plus d’argent, parce que nous, les méchants médecins, on dépenserait trop. Ce qui n’empêche pas la poursuite d’une politique de construction de pavillons pharaoniques et d’administration multi-couches dispendieuse. Le contraste est d’autant plus criant entre la majorité des services en ruine et quelques palais posés au milieu des hôpitaux.

Il ne faut pas s’étonner qu’au bout d’un moment, les gens finissent par voter avec leurs pieds, c’est-à-dire qu’ils prennent le chemin du privé.

L’argent n’est pas la vraie motivation

L’équipe des trois praticiens hospitaliers de médecine interne quitte le service de Saint-Antoine. Ces médecins chevronnés démissionnent et partent exercer à l’hôpital de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), où ils gagneront certainement mieux leur vie, même si l’argent n’est pas la vraie motivation de leur départ.

Après une dizaine d’années de travail d’équipe, c’est une perte sèche en termes de compétences, d’investissement dans le soin aux malades, de relations professionnelles dans l’Est parisien, mais aussi d’enseignement au lit du malade et de recherche.

La médecine interne, c’est le boulot de Dr House, pour ceux qui connaissent la série télé : des malades compliqués envoyés soit par les urgences soit par des généralistes qui ne comprennent pas ce qu’ils ont. C’est un long diagnostic qui oblige à reprendre toute l’histoire du malade et qui permet parfois de trouver des maladies rares.

Cette démission collective m’oblige à réembaucher trois personnes de ce niveau dans un délai de trois mois. Ces trois praticiens expérimentés seront remplacés par un jeune généraliste qu’on va former, un interniste et un troisième qui reste à trouver.

Ça ne fait ni chaud ni froid à l’administration

Une fois de plus, on voit que l’hôpital tourne par miracle sur des personnels motivés surmontant les erreurs de gestion humaine et matérielle. Depuis dix ans, nous demandons la rénovation des bâtiments. En mars dernier, j’ai prévenu la direction qu’une opportunité se présentait à ces trois médecins et qu’ils risquaient de partir en groupe. Cela n’a fait ni chaud ni froid.

Pas plus que la démission du chef de service des urgences de Saint-Louis, Pierre Taboulet, lui aussi victime de la surdité et de la cécité du système.

Ces démissions interpelleront-elles les stratèges qui nous gouvernent ? Je ne crois pas. Cela fait vingt ans que le pouvoir médical est peu à peu coupé en morceaux. Maintenant ce n’est plus le malade qui est au cœur de l’action, c’est l’argent. Cet argent qui paie des centaines d’administratifs au siège de l’AP-HP (Assistance Publique - Hôpitaux de Paris), des pavillons pour quelques mandarins, mais qui déshabille les services de base.

Le seul pouvoir qui reste aux docteurs, c’est la confiance des malades. Ils risquent de la perdre à force d’exercer dans des conditions indignes.

  • 17749 visites
  • 51 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • C. Creseveur
    C. Creseveur
    D'actualité, de dessin surtout
    • Posté à 22h53 le 18/10/2012
    • Internaute 7715
      D'actualité, de dessin surtout

    Malheureusement, Mr Cabane, même la confiance des patients, vous l’avez déjà perdue.
    Je regrette que la plupart de vos confrères ne parlent pas comme vous.
    Au moment où les gens ne peuvent même plus se soigner faute de moyens, vos confrères ne pensent qu’à se faire augmenter. A gagner plus.
    10 années de libéralisme pur et dur on pratiquement achevé un système de santé qui nous était envié partout dans le monde.
    La gauche avant n’a fait qu’accompagner le mouvement en tolérant des consultations privées au sein de l’hôpital public, et autre joyeusetés...

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 23h35 le 18/10/2012
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    Les services de santé se dégradent à la vitesse grand V parce que les têtes soi-disantes pensantes veulent que la santé soit un secteur rentable. Or la santé n’a pas de prix.
    Plus le système privé va s’étendre, plus ne resteront dans le public que les cas lourds et onéreux et les hôpitaux risquent de se mettre en cessation de paiement et vont fermer ...
    J’admire les médecins qui résistent aux conditions désastreuses dans lesquelles ils exercent et apportent toute leur attention aux patients. Est-ce qu’ils arriveront à sauver l’hôpital public ?

  • piflechien
    piflechien
    animal domestique
    • Posté à 08h38 le 19/10/2012
    • Internaute 42424
      animal domestique

    On parle des administratifs, mais l’hôpital serait bien plus riche s’il ne payait pas des hospitalo-universitaires à faire une recherche clinique aussi coûteuse qu’inutile (le plus souvent), motivée uniquement par des impératifs bureaucratiques. L’hôpital vit grâce à l’exploitation de jeunes médecins pour lesquels la carotte est une carrière hospitalo-universitaire évaluée en quantité de publications.

  • sorciere de lune
    sorciere de lune
    puéricultrice
    • Posté à 09h46 le 19/10/2012
    • Internaute 147343
      puéricultrice

    Beaucoup de gens se battent pour continuer à pratiquer les soins dans une éthique et un idéal de fonction publique, d’assistance publique...
    Mais pas l’assistance publique elle même.
    Il est très difficile jour après jour de voir le refus de l’admninstration d’entendre les demandes des services, et ces demandes non satisfaites, ce ne sont pas des demandes pour soi même, mais des choses aussi simple que le droit de se former à l’accueil des personnes sourdes, aux méthodes non médicamenteuses de soin de la douleur, la possibilité de faire changer un carreau félé, un lino troué, sale, d’avoir des volets roulants pour les fenetres exposées au soleil ?
    La possibilité d’avoir accès à certains médicaments aussi, ou des matériaux adaptés...
    D’après mon ancien patron, qui à présent règne sur un palais tout neuf après la fermeture de l’ancien service vétuste, « rendre des postes était la condition sine qua non pour avoir des locaux et du matériel aux normes »
    En d’autres termes, il trouvait normal de diminuer le nombre de personnels auprès des patients pour obtenir des améliorations logistiques, puisque c’est ce que demande l’APHP : diminuer la quantité de personnes, les salaires c’est trop tard.
    alors, oui, je peux comprendre des médecins qui renoncent et vont se redorer le blason dans un endroit où leurs salaires sont valorisés... Il ne faut pas rêver, dans ce monde, un meilleur salaire ça veut dire qu’on est mieux considéré... et des fois, on a besoin de raccommoder son égo, même médecin ou soignant, on n’est pas là pour gagner son paradis, mais pour gagner sa vie, et si dans le public on ne peut pas exercer dans nos valeurs, on va au moins exercer dans le confort ailleurs.
    dans l’affaire, ce ne sont pas tant les trois médecins qui me choquent, mais les conditions d’accueil des patients.

  • Sexus Empiricus
    • Posté à 18h10 le 19/10/2012
    • Internaute 6004

    « Maintenant ce n’est plus le malade qui est au cœur de l’action, c’est l’argent »...
    Hélas, ce n’est pas de maintenant, ce changement, ni de vingt ans. Entre l’argent, la T2A, les infections nosocomiales, la disparition de la clinique et la réduction des missions de service public à des questions biomédicales de plateau technique, ou pire : de management (efficience, par ci, performance, par là) et de gestion de planning, n’allons pas perdre de vue que ce sont encore les usagers qui sont à plaindre.
    Les internistes qui ont déserté une mission de service public pour des ailleurs meilleurs sont présentés comme des « cerveaux », comme si le motif de leur désertion était cérébral. Ils ont tout simplement le sens prosaïque de la réalité et n’ont pas choisi leur voie au nom des malades, de l’éthique ou de la déontologie, mais osons-le mot : pour d’autres conditions de travail et d’autres horizons plus attractifs, y compris sur le plan financier. Un médecin prête serment, le coeur à gauche dans la chaleur des grandes déclamations, mais en général lui aussi a le porte-monnaie à droite, comme beaucoup d’autres...

  • lilliputh
    • Posté à 23h54 le 19/10/2012
    • Internaute 156940

    Triste article, d’autant plus triste à mes yeux que je me rappelle bien de ce service où je suis passée.....
    L’ampleur du problème est tellement vaste que je n’aurais même pas la prétention d’essayer d’y apporter un semblant de réponse.
    L’AP/HP est une machine épouvantable, insoluble, inextricable. Un foutras dont on finit par se demander si ceux qui sont sensés prioriser ses intérêts ne sont pas finalement en train de se gaver sur la bête tant qu’il reste encore du pognon à se faire - il a été évoqué plus haut le salaire et le nombre absolument ahurissant d’administratifs que je confirme ( ne parlons pas des logements de fonction qui pourraient donner lieu à une belle enquête explosive).
    La gestion du personnel est d’une gabégie et d’une stupidité sans nom (à coté d’un service où les paramédicaux vont se tuer à la tache et être poussés à la faute on trouve des services « planques » où se trouvent des infirmiers et des aides-soignants exerçant une fonction de secrétariat ! (et pas pour des raisons de reconversion suite à des maladies hein)...
    Le regroupement en pôles de compétences n’est pas foncièrement une mauvaise idée. A vrai dire l’avenir de l’AP devrait être de se concentrer sur des services de pointe que le privé ne peut assumer en raison des coûts de fonctionnement et de développer/aider la création de partenariat public/privé. C’est le cas à la croix-saint-simon ou à montsouris sur paris et ces deux structures sont excellentes, tant en terme de qualité que d’accessibilité des soins (et oui j’ai vu beaucoup de très chics cliniques du 8è soigner des patients CMU).
    Quant à moi oui je suis partie dans le privé où l’on m’offre la possibilité d’évoluer, où une structure plus petite et à taille humaine m’assure que je n’aurai pas 10 000 administratifs stupides, bornés, autistes, sadiques, de me mettre des bâtons dans les roues en permanence, où les salariés incompétents ne sont pas protégés au seul prétexte qu’ils sont syndiqués, où je peux mettre en place des projets avec des infirmières qui s’impliquent... La liste est longue. Alors oui les médecins sont là pour faire du pognon, mais au moins ils ne se la pètent pas comme ces grands mandarins capables de faire payer une consultation privée au sein de l’hôpital public à 500 euros...(vécu !).

Verbes thématiques