Bâtonnier 17/10/2012 à 16h34

Une histoire de droit du travail qui tombe mal pour un avocat parisien

Camille Polloni | Journaliste Rue89


Capture d’écran du portrait de Jean-Bernard Thomas sur le site de STC Partners (STCPartners.fr)

Candidat au poste de bâtonnier de Paris (voir encadré), l’avocat Jean-Bernard Thomas a un caillou dans la chaussure. En pleine campagne électorale, son cabinet d’affaires, STC Partners, se retrouve assigné aux prud’hommes par deux anciens collaborateurs.

De 2006 à 2011, ces deux jeunes hommes tout juste sortis d’école de commerce officient comme consultants pour le cabinet STC Partners : ils rédigent les clauses financières de gros contrats, préparent des fusions-acquisitions, font de la modélisation.

Même s’ils travaillent pour des avocats, ils ne sont pas avocats. Et pas non plus salariés. Ils sont « prestataires de service », c’est-à-dire considérés comme des collaborateurs extérieurs du cabinet.

Une « ambiance particulière »

Aujourd’hui, ils cherchent à faire requalifier le temps passé dans ce cabinet en contrat de travail. Ayant retrouvé un emploi ailleurs depuis, ils souhaitent rester anonymes pour ne pas se griller dans les milieux d’affaires. L’un des deux décrit « l’ambiance particulière » du cabinet STC Partners :

L’élection du bâtonnier de Paris

Le 11 décembre, les 23 000 avocats du barreau de Paris (la moitié des avocats français) élisent pour deux ans leur prochain bâtonnier, qui succédera en 2014 à Christiane Féral-Schuhl. A la fois porte-parole et conciliateur, le bâtonnier préside le conseil de l’ordre, et se veut « garant de la déontologie professionnelle ».

Trois tandems d’avocats s’affrontent :

- Jean-Bernard Thomas présente un ticket avec la pénaliste Caroline Toby (qui a récemment défendu le directeur de l’aéroport de Limoges) ;
- Pierre-Olivier Sur –- déjà candidat en 2010 – et Laurent Martinet ;
- Frédéric Sicard et Sabine de Granrut ;
- Jean-Louis Bessis, le dernier en lice, se présente seul.

Le vote, à bulletin secret au Palais de justice de Paris ou par voie électronique, aboutit à la désignation du bâtonnier et du vice-bâtonnier.

« Beaucoup sont des anciens du cabinet d’audit Arthur Andersen : des gens très sûrs d’eux, qui traitent avec de grands dirigeants et développent des réseaux d’influence. J’étais motivé, ça me plaisait, les équipes étaient bonnes.

Nos postes se situaient entre l’analyste financier, le juriste et le fiscaliste. On avait conscience que ces contrats étaient mal faits mais le projet nous correspondait tout à fait. »

Pour leurs avocats, Manuel Dambrin et Xavier Chabeuf, les deux consultants ont tous les attributs de salariés :

  • l’intégration au service : des bureaux et des ordinateurs fournis par le cabinet, une ligne directe, une adresse e-mail, une carte de visite, le même « rythme effréné » que les salariés ;
  • la subordination hiérarchique  : des consignes directes, des ordres clairs, des contrôles de leur activité, des entretiens annuels.

Sans les avantages du droit du travail :

  • leur rémunération est versée en honoraires, sur factures ;
  • la rupture de leur contrat de service n’a pas à être motivée et n’ouvre aucun droit au chômage (« une épée de Damoclès au-dessus de la tête », résume l’ex-collaborateur) ;
  • ils doivent s’acquitter eux-mêmes des cotisations sociales ;
  • ils sont « collaborateurs en libéral » mais leurs avocats qualifient ce statut de « fiction » : selon eux, les consultants ne peuvent travailler que pour le cabinet STC. « Les feuilles de temps montrent qu’il ne leur reste pas une minute pour travailler ailleurs et développer une clientèle propre », avance Manuel Dambrin.

« Ils aimaient bien les belles voitures »

STC Partners ne l’entend pas de cette oreille. Dans ses bureaux du boulevard Haussmann, dans le VIIIe arrondissement de Paris, Janine Franceschi-Bariani, membre fondateur du cabinet, minimise le litige : « C’est notre premier dossier en requalification. »

L’avocate, « corse » et « syndicaliste », qui a précise avoir « beaucoup œuvré pour le statut des collaborateurs de STC Partners », répond sans détour à toutes les critiques.

« Rien ne leur interdisait d’avoir d’autres clients, ils avaient d’ailleurs le temps de développer une clientèle personnelle.

Ce sont eux qui ont demandé à bénéficier de ce contrat de consultant. En 2008, nous leur avons proposé de passer des examens pour devenir avocats, ou bien d’accepter un contrat de travail.

Ils ont refusé, sans doute parce qu’ils auraient vu leur rémunération diminuer en devenant salariés. Et ils aimaient bien les belles voitures... »

Pas de conciliation

Les deux consultants réclament de 200 000 à 300 000 euros d’arriérés à leur ancien employeur (rappel de salaires, heures supplémentaires, ancienneté, etc.).

Jusqu’ici, les conciliations n’ont rien donné et l’affaire doit passer en bureau de jugement devant les prud’hommes de Paris le 19 décembre. Soit une semaine après l’élection du bâtonnier.

« Nous n’avons pas souhaité transiger car nous considérons que notre dossier tient la route », avance Janine Franceschi-Bariani.

Le consultant commente :

« On a essayé d’en sortir par le haut mais on nous a baladés. Ça devient une question de principe. »

Secret professionnel

Devant les prud’hommes, STC Partners sera défendu par l’une de ses anciennes avocates, Marijke Grenier Guillaume. Elle a soulevé un problème de secret professionnel : le dossier comprend des échanges d’e-mails entre les associés de STC Partners et les consultants.

Or, « si les pièces jointes de ces e-mails étaient produites à l’audience, cela compromettrait le secret professionnel, car ce sont des documents confidentiels concernant nos clients », avance Janine Franceschi-Bariani.

La commission de déontologie du barreau de Paris doit examiner cette question le 23 octobre. Pour cette audience, Marijke Grenier Guillaume s’est adjoint les services de Jack Demaison, spécialiste en droit des sociétés et membre de l’équipe de campagne de Jean-Bernard Thomas pour le bâtonnat.

« Essayer de faire retirer certains échanges du dossier montre une volonté de taire l’affaire », juge Xavier Chabeuf :

« Nos clients doivent bien faire valoir leur cause. Les conseillers prudhommaux sont confrontés tous les jours au secret des affaires.

Dans certains e-mails, il est écrit “c’est un ordre”. Cela prouve la relation hiérarchique. »

Son adversaire parle, elle, d’une « façon d’échanger extrêmement directe, brutale, dans une petite équipe issue du monde de la finance. Vous avez vu “Margin Call” ? »

La bande-annonce du film « Margin call »

En anglais sous-titré

Une élection disputée

Jean-Bernard Thomas est estimé jusque chez les pénalistes parce qu’il lui arrive de « porter la robe ». C’est-à-dire qu’il ne se contente pas de conseiller les entreprises, comme beaucoup d’avocats d’affaires, mais plaide aussi régulièrement au tribunal.

Porter ce litige professionnel sur la place publique pendant la campagne de Jean-Bernard Thomas fait évidemment peser une menace sur sa réputation. Mais son associée reste confiante :

« Si Jean-Bernard n’était pas candidat au bâtonnat, on ne parlerait même pas de ce dossier banal. Il est à des années-lumière de ces choses-là. Je crois que sa droiture et son comportement élégant suffisent. »

En 2010, lors de la précédente élection du bâtonnier de Paris, une controverse avait déjà secoué le barreau. Entre les deux tours, une avocate avait envoyé un e-mail à tous ses confrères parisiens, dans lequel elle critiquait l’un des candidats en lice. L’affaire s’était conclue devant le conseil de l’ordre.

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  • 16 réactions
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  • whitenigga
    whitenigga
    trololo !
    • Posté à 16h48 le 17/10/2012
    • Internaute 83781
      trololo !

    Les requins se bouffent entre eux quand l’aquarium est trop petit ...

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 17h56 le 17/10/2012
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    je ne vois pas trop quel était réellement le statut de ces 2 personnes ...
    « collaborateur libéral », ça existe ? comment ont-elles pu présenter
    des factures ? elles étaient « auto-entrepreneurs » ? ou dépendaient
    d’une société de portage ?

    Alors ? requalification pour les 5 ans de retraite à laquelle elles n’ont
    pas cotisé ? Si elles sont requalifiées « cadre », pas sûr qu’il y ait
    des heures sup’ ...

    • Camille Polloni
      Camille Polloni répond à caro
      Auteur(e) de l'article Journaliste Rue89
      • Posté à 18h15 le 17/10/2012
        rédacteur
      • Journaliste 62825
        Journaliste

      Le statut de collaborateur libéral est couramment utilisé pour les avocats Lien Souvent, un avocat en début de carrière commence par être stagiaire dans un cabinet, puis collaborateur libéral ou salarié (avec une obligation de formation et la possibilité de développer une clientèle propre), puis associé (dans le cabinet où il était ou dans un nouveau, qu’il fonde).

      Là c’est un peu différent puisque les consultants dont il est question dans l’article ne sont pas des avocats, mais leur statut est proche. Toutefois, le Barreau et le Conseil de l’ordre des avocats n’interfère pas dans leurs relations de travail, c’est pourquoi ils se retrouvent aux prud’hommes.

      Un avocat collaborateur qui veut faire requalifier son contrat (ça arrive souvent) doit lui, d’abord, passer par l’Ordre. En général une médiation est mise en place et un accord trouvé.

      • caro
        caro répond à Camille Polloni
        délinquante avérée
        • Posté à 18h24 le 17/10/2012
        • Internaute 6484
          délinquante avérée

        merci pour le lien et les explications ;)

  • Coucoucestmoi89
    Coucoucestmoi89
    Contre la censure de 89
    • Posté à 18h17 le 17/10/2012
    • Internaute 193288
      Contre la censure de 89

    Chic une nouvelle dénonciation anonyme sur 89 ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !

    La rédac’ est ravie, cela faisait au moins deux ou trois jours qu’il n’y avait rien dans ce registre... maintenant c’est reparti !

    Comme cela, il y a des petits malins qui vont salir le cabinet d’avocats et faire pression sur lui pour leur tirer un max de fric... hummm...

    Et puis on va entendre les gauchos de base du site couiner contre les salauds de capitalistes et patati et patata !

    Question à 89 :
    vous prenez 20 ou 30 % de commission de recouvrement .......... ?
    Plus ? ? ?

    • Lionel06
      Lionel06 répond à Coucoucestmoi89
      Dessoucheur
      • Posté à 08h22 le 18/10/2012
      • Internaute 30683
        Dessoucheur

      Pauvre Caniveau.
      Tiens...

    • Camille Polloni
      Camille Polloni répond à Coucoucestmoi89
      Auteur(e) de l'article Journaliste Rue89
      • Posté à 10h45 le 18/10/2012
        rédacteur
      • Journaliste 62825
        Journaliste

      « Dénonciation anonyme » ? De quoi parlez-vous ? C’est un article sur un dossier porté devant les prud’hommes.

  • Sacha_49
    Sacha_49
    pro du bilboquet
    • Posté à 18h56 le 17/10/2012
    • Internaute 33469
      pro du bilboquet

    J’ai du mal à comprendre comment à rue89 vous sélectionnez l’information que vous mettez en ligne. Des fois on vous fait part d’info importantes ou de débats sérieux (voire même on vous envoie un article déjà rédigé)... et parfois vous les prenez en compte ou les publiez, ce qui fait plaisir. Mais à d’autres moments vous privilégier vraiment des trucs totalement inintéressants, mais alors sans aucun intérêt !

    • Sacha_49
      Sacha_49 répond à Sacha_49
      pro du bilboquet
      • Posté à 19h03 le 17/10/2012
      • Internaute 33469
        pro du bilboquet

      Franchement Camille Polloni, vous qui publiez à rue89 sur des questions juridiques, ne me dites pas que vous n’avez pas entendu parler de la grogne gigantesque dans les facs de droit à propos de la proposition de réforme de l’accès à la profession d’avocat faite par le Conseil national des barreaux. C’est la guerre entre les universitaires et les praticiens du droit. Il y a une pétition à plusieurs milliers de signataires qui circule, des tribunes publiées dans plusieurs revues juridiques, les ministères sont saisis de la question... mais alors là dessus, rien dans la presse ! ! ! c’est pourtant autrement plus important d’évoquer un débat de société, qui oppose deux visions de la recherche universitaire, que les bêtises presque banales d’un avocat parisien.

      • Camille Polloni
        Camille Polloni répond à Sacha_49
        Auteur(e) de l'article Journaliste Rue89
        • Posté à 10h46 le 18/10/2012
          rédacteur
        • Journaliste 62825
          Journaliste

        Si j’en ai entendu parler, mais je n’ai que deux mains.

  • Galdok
    Galdok
    au fond à gauche
    • Posté à 21h34 le 17/10/2012
    • Internaute 156883
      au fond à gauche

    Alors la je mets ma main a couper que ca penchera pas du tout dans la balance au moment du choix du batonnier.

    Tous les gros cab américains fonctionnent comme ca, tous les avocats collaborateurs de ce genre de cabinets sont censés pouvoir développer leur clientèle perso mais jms ils n’y arrivent pcq ils ont trop de taf pour leur pseudo employeur. Ils ont tout pour etre reconnus salariés mais ne le sont pas. Ils n’ont pas de contrat de travail mais cravachent toute la sainte journée a la poursuite des heures facturables pour les beaux yeux de leur associé et jamais ils peuvent dire « ben en fait en vrai t’es pas mon patron pcq en vrai ya pas de lien de subordination entre nous ».

    Je généralise, mais c’est hyper courant, tout le monde le sait, jusqu’au dernier des stagiaires qui serait prêt a travailler gratuitement ds ce genre de cab rien que pour la carte de visite sur son CV.

    Ils vont pas réinventer la roue les 2 gars, mm si eux ne sont pas avocats, c’est pareil.

    Et mm s’ils sont dans leur droit, et ca c’est quasi certain sur le papier, c’est clair qu’ils se grillent a mort partout et s’ils s’imaginent que ca ne s’ebruitera pas pcq ils gardent leur anonymat ds un article...

    Tant mieux c’est bien qu’ils fassent valoir leur droit et je leur souhaite de tout coeur de gagner..... Ca s’est deja vu....A suivre donc.

  • ducatel
    • Posté à 23h00 le 17/10/2012
    • Internaute 7941

    « Ce sont eux qui ont demandé à bénéficier de ce contrat de consultant. En 2008, nous leur avons proposé de passer des examens pour devenir avocats, ou bien d’accepter un contrat de travail »
    -> grillé. Si ils ont proposé de requalifier leur relation, c’est qu’ils pensaient qu’elle ne tenait pas debout ... les 2 zigotos vont gagner

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 08h16 le 18/10/2012
    • 49273
      Petit agité

    ils souhaitent rester anonymes pour ne pas se griller dans les milieux d’affaires.

    C’est quand même ce qui va leur arriver, et ce ne sera pas volé.

  • curieux22
    curieux22
    dernière marche avant le saut
    • Posté à 09h05 le 18/10/2012
    • Internaute 192553
      dernière marche avant le saut

    Il est de notoriété publique que les milieux juridiques ont des pratiques esclavagistes.
    Pas de cadeaux et manipulation des lois sont leur fonds de commerce. Sans cela, il serait impossible de défendre des indéfendables qu’il faut bien défendre pour une bonne administration de la justice.
    Seul problème, lorsque vous n’avez pas les moyens de vous offrir un défenseur efficace. C’est là que commence la justice de classe.

  • sifer
    • Posté à 11h03 le 18/10/2012
    • Internaute 51466

    Bref l’élection est le prétexte de l’article qui porte sur toute autre chose....
    Et l’article ne traite qu’une petite partie de la question en venant ensuite expliqué que généralement les futurs avocats commencent à être stagiaires, puis collaborateurs libéraux puis....
    Et bien le journaliste est très mal informé....

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