Document 17/10/2012 à 14h39

Le mode d’emploi de l’hôpital pour refouler les SDF

Sophie Caillat | Journaliste Rue89

« Pas de mise à l’abri », « si nécessaire appel à la police »... C’est la consigne donnée à l’Hôtel-Dieu face aux « indigents » sans enfants. Une procédure « inhumaine » ?


Des personnes dorment dans le hall d’accueil de l’Hôtel-Dieu à Paris, le 16 octobre 2012 (DR)

Tristement banale, la scène se passe la nuit dernière dans le hall d’accueil de l’Hôtel-Dieu, hôpital du centre de Paris. Une famille tchétchène, les parents et six enfants âgés de 3 à 16 ans dorment à même les bancs de pierre, repliés sur des chaises, sous les néons.

Ils ne sont pas malades, n’ont même pas prétendu l’être, ils sont simplement venus demander un abri pour la nuit. Le lendemain matin, ils seront mis à la porte vers 6 heures par la sécurité de l’hôpital.

Ce phénomène est apparu avant l’été à Paris, et il est même arrivé à Robert-Debré ou à Lariboisière que quarante personnes se présentent aux urgences d’un seul coup. « Cela pose un problème d’ordre public », justifie Gérard Cotellon, chef du service du développement social à l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris.

« Si nécessaire, appel à la police »

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Ces huit personnes ont été autorisés à passer cette nuit au chaud parce qu’il y avait des mineurs. Mais, depuis la publication de la procédure « Sollicitations mise à l’abri », le 21 septembre dernier, ils n’auraient pas dû être accueillis en l’absence d’enfants.

Comme le dit ce document, distribué aux équipes et que Rue89 s’est procuré, « tant qu’on n’est pas dans la procédure grands froids », « si pas de problème de santé, pas de mise à l’abri, donc pas d’orientation dans le hall ». Il est même précisé : « Si nécessaire, appel à la police. »

Un cas comme celui de cette famille tchétchène, les hôpitaux doivent en gérer de plus en plus souvent. Surtout depuis que le Samu social de Paris, le 115, est incapable de faire face à un afflux d’appels. Son président Eric Molinié, l’a expliqué cette semaine :

« Le Samu social reçoit chaque jour plus de 1 200 appels, dont 55% proviennent de familles. On a un flux quotidien de 300 à 400 demandes non pourvues. »

Joint par téléphone après la parution de l’article, il ajoute :

« Il peut nous arriver d’orienter des familles avec enfants vers l’hôpital si on sent au téléphone qu’il y a un besoin sanitaire, mais il y a aussi de vraies filières de passeurs qui envoient les gens en masse à l’hôpital, soit-disant de la part du Samu social. »

« Un type de bricolage connu »


Des personnes dorment ou patientent dans la salle d’attente des urgences de l’Hôtel-Dieu à Paris, le 16 octobre 2012 (DR)

Les hôpitaux ont nettement subi les conséquences de la baisse de moyens alloués au Samu social depuis l’été 2011. A l’époque, le professeur Bruno Riou, le patron des urgences de la Pitié-Salpétrière, avait dénoncé dans Le Parisien le « retour au Moyen-Age », et rappelé, à l’attention des pouvoirs publics :

« Notre mission est de soigner les gens, pas de les héberger. »

Une ancienne salariée du Samu social reconnait que « c’est un type de bricolage connu », il arrive même aux équipes, désarmées, de souffler l’idée aux SDF d’aller à l’hôpital. Situation extrême qui tend à se banaliser.

Mais l’accueil n’est pas identique selon les hôpitaux, « certains sont sur la défensive vis-à-vis des SDF », poursuit-elle, notamment pour des raisons de sécurité. A Robert-Debré, un afflux massif avait nécessité l’intervention de la police récemment.

« Cela fait partie du devoir d’assistance »


Une femme et un enfant dorment dans le hall d’accueil de l’Hôtel-Dieu à Paris, le 16 octobre 2012 (DR)

A l’Hôtel-Dieu, situé au pied des tours de Notre-Dame et menacé de fermeture, le directeur a choisi de formaliser la procédure. Ce qui soulage une partie des équipes soignantes, et en choque une autre. Valérie Cailleux, infirmière aux urgences, témoigne :

« Souvent je récupère ma collation et des plateaux en salle de garde et je donne à manger à ces gens. Je les autorise aussi à prendre une douche. Certains de mes collègues me disent que si ça continue on en aura 50 comme ça dans le hall, mais pour moi c’est le minimum d’humanité que l’hôpital doit offrir. »

Quelle prise en charge ?

Toute personne qui se présente à l’accueil des urgences est enregistrée puis examinée par un médecin de garde. La mention « demande d’hébergement » est inscrite sur les dossiers.

Parfois, les urgences essaient de joindre directement le Samu social, mais sans ligne directe. Souvent, l’appel échoue.

Le docteur Gérald Kierzek, médecin urgentiste dans cet hôpital, est conscient du « risque d’appel d’air » mais juge « inhumaine » la procédure qui consiste à mettre dehors manu militari les gens dans le besoin. « Nos valeurs de soignants, c’est de répondre aux besoins vitaux ». Il ajoute :

« On est bien conscients que ce n’est pas le rôle de l’hôpital, mais quand c’est le dernier recours, on est bien obligés de pallier les insuffisances des services sociaux, cela fait partie du devoir d’assistance de tout médecin. »

Dans le plus vieil hôpital de Paris, fondé au Moyen-Age sur une tradition de charité, l’arrivée de procédures de ce type donne aux équipes le sentiment que l’AP-HP remplit de moins en moins le rôle dont elle porte pourtant encore le titre : l’assistance publique.

« On n’est pas là pour régler les problèmes de l’hébergement social », précise Gérard Cotellon, au cabinet de la directrice de l’AP-HP. Le Samu social de Paris loge 19 000 personnes tous les soirs, mais manque de chambres d’hôtels (ce n’est pas un problème de moyens financiers, précise son président), et laisse sans réponse 300 à 400 appels chaque soir. Sans compter que 35 nouvelles familles demandeuses d’asile arriveraient à Paris chaque jour.

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  • Inquisiteur
    Inquisiteur
    Chanteur de charme
    • Posté à 15h37 le 17/10/2012
    • Internaute 132321
      Chanteur de charme

    Je comprends tout à fait la réaction de cette infirmière qui, en premier lieu, décide de faire preuve d’une belle humanité et de proposer à manger et une douche pour ces pauvres gens.
    Bravo à elle.

    D’un autre côté, ce n’est en aucun cas une situation pérenne. L’hôpital n’est pas un centre d’hébergement, mais un centre de soins.

    Il y a déjà un manque de place dans les hôpitaux (y compris parfois dans les halls et les couloirs), on ne peut pas en plus y accepter des personnes sans domicile, ce n’est pas un lieu pour ça. Aujourd’hui, ils sont 10, et dans 6 mois ? 50 ? On fait comment ? On en accepte un sur deux ? On accepte celui qui simule le mieux une pathologie ?

    C’est dur de le dire comme ça, mais si vraiment l’on souhaite aider ces personnes, alors il faut plus de place dans les centres spécialisés, ou éventuellement instaurer un dispositif spécifique à l’hôpital, mais avec des personnels et un espace dédié. Cette situation, c’est d’abord le constat d’échec des politiques et des places en centre d’accueil, ce n’est pas à l’hôpital, déjà en difficulté, de payer les pots cassés.

    En attendant, on peut s’indigner, oui, du sort de ces pauvres gens, mais je n’entends pas non plus une forte mobilisation de l’opinion publique ou des politiques sur cette question. Cette question de la prise en charge des sans domicile ne doit pas se poser seulement aux responsables et personnels d’hôpitaux, mais à l’ensemble de la collectivité.

  • Berlingo
    Berlingo
    Etudiant
    • Posté à 15h43 le 17/10/2012
    • Internaute 186768
      Etudiant

    L’hôpital est là pour soigner, pour s’occuper des maladies, blessures etc. Pour s’occuper des SDF, il y a les associations ?
    D’autant plus que les hôpitaux sont sur-engorgés et n’ont plus d’argent...

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 16h23 le 17/10/2012
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Faudra t’il que les SDF changent de continent pour être soignés ? , faudra t’il demander aux organisations humanitaires de délaisser les pays éloignés pour venir soigner les plus démunis, leur demander de venir planter leurs tentes en France ?
    Pas la peine, ils sont déjà chez nous. Des médecins humanitaires en Auvergne
    « On va démarrer des activités d’aide à l’ouverture des droits et l’accès aux soins en zone rurale, notamment en Auvergne........Selon Jean-François Corty, directeur des missions France de l’ONG, il s’agit de documenter et de travailler sur la question de la précarité et des accès aux soins en zone rurale. Nous sommes dans une logique d’approche globale de la précarité dans un contexte où l’on observe des difficultés d’accès aux soins pour une population jeune ou des personnes âgées, des personnes du monde agricole notamment
    La France profonde est tout autant oubliée que les sans abris, une véritable honte pour un pays classé, pour combien de temps encore, cinquième économie mondiale

  • eric hens
    eric hens
    educateur
    • Posté à 16h24 le 17/10/2012
    • Internaute 121226
      educateur

    cofondateur et vice président de l’association « Les Enfants du Canal », crée dans la foulé de l’action des Enfants de Don Quichotte à Paris sur le canal St Martin, et qui gère à Paris deux centres d’hébergement et un accueil de jour à destination des personnes sans abri, et pour répondre deja à des commentaires comme ceux de Berlingo ; actuellement le 115 arrive avec difficultés à répondre à une demande sur huit ou neuf, les associations ont vu leurs moyens fondre, depuis à peut près 5 ans, durée de la derniere mandature, le nombre de sans abri à été multiplié part deux.
    Nous dépassons pour l’année en cours les 264 morts dans la rue....
    Il y a aussi la « mise en danger de la vie d’autrui », qui s’applique en cas de plan
    grand froid, mais pas en dehors, ors il faut savoir que l’activation du plan grand froid , ne dépend que d’une variable, que la température descende en dessous de zéro, ne croyez vous pas que le pronostique vital d’une personne
    est tout autant engagé à 1 degré, qu’a -1 ?
    enfin saviez vous quel est la consigne donné par le 115 aux appels pour lesquels ils ne peuvent donner aucune réponse ?
    je vous le donne en mille.....
    c’est de se présenter aux urgences des hopitaux........

    Eric Hensperger
    Vice Président de l’association « Les Enfants du Canal ».

  • caro
    caro répond à Berlingo
    délinquante avérée
    • Posté à 17h00 le 17/10/2012
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    Les associations n’ont pas d’argent pour s’occuper des SDF et celles qui sont subventionnées n’ont pas assez d’argent, il y a de moins en moins de subventions et de plus en plus de SDF.
    Devant le manque cruel d’hébergement, des associations comme le DAL (droit au logement) ouvrent des squats dans des immeubles inoccupés depuis des années. Or la police en chasse les occupants.
    Le droit de réquisition n’est pas appliqué et il y a + de 2 M de logements et locaux vacants.

    Il y a donc des solutions, puisque le 115 ne peut répondre à toutes les demandes. C’est une question de volonté politique. Est-ce que ce gouvernement l’a, plutôt que laisser les isolés ou les familles dormir à la rue ?

  • LumigraphY
    LumigraphY
    Pilote d'essai chez Epeda
    • Posté à 17h08 le 17/10/2012
    • 184031
      Pilote d'essai chez Epeda

    (selon le Wiktionnaire)
    « hôpital
    Etymologie
    Du latin hospitalia signifiant “ chambres pour les hôtes ”, puis “ refuge pour les indigents ”, en passant par l’ancien français ospital.
    Le mot est surtout lié au concept d’hospitalité, d’accueil des malades, des indigents et des mourants, tâche réservée pendant le Moyen Âge aux ordres religieux hospitaliers dans des locaux qui se sont longtemps appelé indifféremment hospice ou hôpital. Voir aussi hôtel. “

    Malheureusement, ce n’est plus qu’une étymologie et le sens initial de l’hôpital est perdu depuis longtemps, comme beaucoup d’autres choses.

  • Rezonor
    Rezonor
    Collectif
    • Posté à 17h28 le 17/10/2012
    • Internaute 63987
      Collectif

    L’hôpital se fout-il de la charité ?

    La mot hôpital (hospital, hier) partage son étymologie avec hospitalité.

    L’hospital d’origine comportait une salle d’asile (de nuit…) qui reprenait ce que l’église remplissait comme fonction d’hébergement jusqu’à sa création. À l’époque de la construction de l’hôtel-dieu, les parties latérales du transept des églises cathédrales (par opposition aux églises abbatiales), servaient de dortoirs, et comprenaient assez souvent cuisines ET buanderie, voire des « ateliers » artisanaux autant que de besoin.

    La fonction de production de soin, ténue au départ en raison d’un savoir réduit et d’une technicité inexistante, s’est greffée ensuite sur la fonction hospitalière dévolue à l’hospital qui a résulté de la volonté ecclésiastique de séparer les fonctions d’accueil et de célébration cultuelle comme elle a également séparé la fonction cultuelle des fonctions d’inhumation en exilant le cimetière en dehors du périmètre consacré de l’église.

    Peu à peu l’hospital a vu ses fonctions se spécialiser. L’asile est né pour le vieillard, l’aliéné, l’enfant en bas-âge (orphelinat) plus tard la « mère-célibataire », tandis que la fonction médicale occupait de plus en plus de place en son sein. Avec l’hygiénisme au XIXe siècle, l’idée s’est imposée que la cohabitation de sujets sains et de sujets malades présentait des risques notables. Enfin les progrès de la médecine accompagnée de l’augmentation de la technicité a fini de spécialiser l’hôpital selon les pathologies : Gustave Roussy pour l’oncologie, les Quinze-vingt pour l’ophtalmologie, etc. L’hôpital (dit) général s’est lui-même scindé en services dont certains se sont détachés comme les services de maternité ou des services de médecine ambulatoire. Il n’empêche que la déontologie originale transcende la gestion de scanner dernier cri ou d’IRM hi-tech et que la fonction de l’hôpital demeure, en dernier ressort, le fait de mettre hors de danger (vital) les populations qui s’adressent à lui.

    Il est tentant pour les gestionnaires, conseillers des politiques, de lui faire assumer des missions plus porteuses en terme d’image auprès des populations « finançantes » (le fameux contribuable - inconnu comme le soldat - qui, soit dit en passant, est aujourd’hui parfaitement découplé de l’assuré : ce n’est ni la même source de financement, ni la même gestion, il existe deux budgets distincts au niveau national et européen) consistant à prolonger la vie mais il ne faut pas complètement ou délibérément oublier que la préserver reste parmi la précédence des priorités un impératif sinon supérieur au moins égal.

    L’aporie financière qui a présidé au re-découpage des fonctions de l’hôpital moderne tel que nous le connaissons, trouvera son acmé lorsque les prix des équipements médicaux et des traitements atteindront un seuil tarifaire au delà duquel le choix politique sera clairement posé entre la preservation du plus grand nombre pour un coût soutenable et la prolongation de quelques-uns pour prix exorbitant. Le traitement de la grande dépendance soulève, d’ores et déjà, un coin du voile de cette équation mi-politicienne, mi-éthique.

    De ce point de vue, le traitement des SDF par l’hôpital public est symptomatique du débat qui traverse la société pour déterminer au nom de QUI est servi le soin et au nom de QUOI est défendue la justice sociale.

    Le bénéficiaire contre le principe, l’attributaire contre l’équilibre financier.

  • Bonnie-Blue
    Bonnie-Blue
    Etudiante et animatrice (pour (...)
    • Posté à 17h45 le 17/10/2012
    • Internaute 193278
      Etudiante et animatrice (pour (...)

    Quand on sait que lors de la création des hôpitaux, une des fonctions était d’accueillir les pauvres (aussi un moyen de les surveiller d’ailleurs) et que c’est même ici de l’Hôtel Dieu dont on parle, à côté d’un bâtiment religieux, et que la charité chrétienne est censée venir en aide aux plus démunis, demander à cet hôpital de fermer ses portes aux SDF est tout simplement choquant. Par ailleurs, certes, nous ne sommes qu’en octobre et pas en période de « grand froid ». Mais même en été, personne ne devrait avoir à dormir dehors. C’est intelligent de dire « oui, mais après, tous les SDF vont rappliquer ». Quand le problème se présentera, là, il faudra mettre des limites. Pour le moment, laisser des gens dormir dans un hall (sous des néons, on est loin du confort, on est dans la solution de secours) ne pose pas un problème énorme, si ? Peut-être que s’il y avait des espaces d’accueil spécifiques pour les SDF en nombre suffisant, le problème ne se poserait pas. Quoi, y’en a qui ont peur que ça pousse les gens à ne pas avoir de travail et vivre de l’assistanat pour être logé ? (on ne sait jamais, avec toutes les conneries que j’ai déjà entendues...)

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