Témoignage 13/10/2012 à 11h45

Enfant d’immigrés, né en France, je me sens arabe

Abou Moussa | Riverain

Les changements d’humeur de la société française sont amusants : après le déferlement de haine raciale qui suit un évènement quelconque – les caricatures islamophobes de Charlie Hebdo ou la manifestation de 150 « salafistes » à Paris –, vient le temps de la réconciliation.

Making of

Abou Moussa (un pseudo) a souhaité réagir à l’article publié sur Rue89, « Je fais partie des 90% d’enfants d’immigrés qui se sentent français, mais... ».

Ces deux textes font référence à la récente étude de l’Insee publiée le 10 octobre, « Immigrés et descendants d’immigrés en France ».

On nous présente alors la dernière enquête de l’Insee, supposée rassurer les Français blancs : les enfants d’immigrés maghrébins et africains « se sentent bien français », ils sont mariés avec des conjoints bien français-e-s, et sont en voie d’oublier leur culture d’origine et notamment la langue de leurs ancêtres.

On vérifie que la machine à assimiler fait son travail : l’éradication des cultures minoritaires non-occidentales.

Pour appuyer ce propos, on reprend les témoignages, dramatiquement homogènes, de Karim, Abdoulaye ou Fatima qui montrent « patte blanche » : ils ont délaissé leur culture d’origine et aiment la mère patrie en dehors de laquelle ils n’ont aucun avenir, en dépit du racisme.

Démontrer sans cesse qu’on n’est pas un barbare

Ces « modèles d’intégration » prouvent, par définition, que tous les autres sont des antimodèles : ceux qui échouent à l’école, finissent en prison et se définissent arabes ou africains. Ceux-là sont les barbares. Et je suis l’un d’entre eux. Né en France de parents immigrés, je me sens définitivement arabe.

Pourtant, les injonctions à l’assimilation furent légion sur la longue route de la « méritocratie » républicaine. Au fur et à mesure que l’on grimpe dans la hiérarchie scolaire et sociale, les basanés se font de moins en moins nombreux.

Non pas que la compagnie des Blancs ne soit pas chaleureuse – je compte parmi mes meilleurs amis de nombreux Blancs. Les individus ne sont pas ici en cause. Mais leur attitude collective est souvent harassante.

Certains cachent mal leur malaise face à la présence d’un Arabe et se sentent obligés de détendre l’atmosphère avec… des blagues racistes.

D’autres révéleront leur « européocentrisme » lors de discussions ou remarques parfois anodines sur la laïcité, les « quartiers » ou la « délinquance ». L’Arabe est alors dans une position délicate : s’il ne sourit ou n’approuve pas, il est exclu du groupe. Mais s’il approuve, il trahit les siens, absents de la scène.

Partout, les Blancs le poussent à se démarquer des « autres », à exprimer le reniement de son arabité. Il lui faut démontrer que lui, l’Arabe civilisé, il n’est pas comme eux, les barbares.

Les « bons » Arabes

Certains entrent pleinement dans le jeu, l’espace médiatique français en témoigne. Ce sont toujours les « bons » Arabes que l’on invite, ceux qui ne remettent rien en cause à part les agissements de leur propre communauté et donnent à la France blanche une conscience tranquille.

Mais très tôt, j’ai senti que le miel de l’intégration n’était pas pour moi. Ce serait faux de dire que je n’y ai jamais cru. Bien au contraire, la prise de conscience fut progressive.

Il y a d’abord des faits qui furent marquants pour ma génération : le 11 Septembre, l’occupation de l’Afghanistan, de l’Irak et l’étouffement du peuple palestinien. Ils nous ont poussés à nous interroger sur ces peuples que l’on nous présente comme barbares et qui nous ressemblent tant.

Ils nous ont poussés à découvrir notre véritable Histoire, notre civilisation, nos philosophes, nos arts qui sont absents des livres d’école français.

Ils m’ont poussé à apprendre l’arabe littéraire avec obstination, à voyager et à voir le monde arabe autrement que comme un « bled » miséreux.

Un parfum de colonialisme

Mais il y a surtout cette réalité française que les Arabes vivent au quotidien. Les leviers du pouvoir politique et économique qui sont tout entiers aux mains des Blancs, le harcèlement des forces de l’ordre provoquant des émeutes à répétition qui se terminent par des condamnations aux allures de comédie judiciaire. Cette réalité française que nous vivons aujourd’hui et qui nous rapproche tant de la réalité coloniale d’hier.

Enfin, le Printemps arabe a fini de me convaincre. Durant ces soulèvements que nous attendions sans y croire depuis si longtemps, le lien entre les dictatures postcoloniales de là-bas et le système politique raciste d’ici a été affiché au grand jour.


Egyptiens au Caire, à côté d’un graffiti en arabe « La révolution est dans nos veines » (KHALED DESOUKI/AFP)

J’ai compris l’alliance tacite qui unissait depuis des décennies les dictateurs arabes et les politiques occidentaux pour empêcher les peuples arabes d’exercer un véritable contrôle sur leurs vies.

J’ai compris que l’ordre occidental du monde n’avait pas vraiment évolué depuis les indépendances, si ce n’est dans la forme.

J’ai compris que l’« intégration » et l’oubli de notre culture étaient les meilleurs moyens de nous empêcher d’agir contre le racisme que nous subissons ici et l’impérialisme qu’ils subissent là-bas.

Pourquoi le mot « Arabe » ne passe pas

Voilà pourquoi l’on dit de nous que nous sommes des « Beurs » ou des « enfants d’immigrés », c’est-à-dire ni français, ni arabes. Mais qu’y a-t-il de mal à être arabe, à se sentir l’héritier d’un legs historique millénaire et membre d’une communauté qui dépasse le cadre national ?

Qu’y a-t-il de mal à exercer son droit à l’identité et à la culture, tel que le garantissent les conventions internationales et européennes de protection des minorités que la France n’a jamais signées ?

Qu’y a-t-il de mal à combattre la misère organisée que subissent les Arabes en France comme ailleurs, et à exiger une décolonisation pleine et effective du monde ?

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
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  • Lionel06
    Lionel06
    Dessoucheur
    • Posté à 12h16 le 13/10/2012
    • Internaute 30683
      Dessoucheur

    Je vous rassure, monsieur l’Arabe, vous êtes aussi un Blanc et un Français, que vous le vouliez ou non. De plus, comme tout le monde, vous n’avez pas choisi d’être né quelque part.

    Vous êtes fait de multiples identités, le regard des autres - bienveillants, malveillants ou indifférents - vous le confirme tous les jours.
    Même si vous ne vouliez n’en garder qu’une seule, celle qui arrange le plus ou celle qui vous dérange le moins en fonction de votre situation présente, vos proches ou vos moins proches seront toujours là pour vous rappeler vos autres identités.

    Puissiez-vous trouver un jour l’équilibre dans votre tête qui fera que vous n’aurez plus à rougir de votre garde-robe...

  • A déménagé le 25.04.2013
    • Posté à 12h17 le 13/10/2012
    • Internaute 150693

    « –je compte parmi mes meilleurs amis de nombreux Blancs »

    Faites la bise à Morano de ma part.

    Sinon, tant que vous n’aurez pas « assimilé » que les catégories « blanc », « noir », arabe » et autres ne sont pas opérantes pour rendre compte de la situation dramatique que NOUS vivons face à la dictature économique, vous continuerez à être muet et taperez avec belle constance à coté de la plaque.

    Il y a un rapport de force à considérer : Celui du possédant face à l’exploité.

    Le petit Blanc désocialisé des banlieues de Detroit ressemble comme deux gouttes d’eau au Beur ostracisé de Seine Saint Denis.

  • thierry reboud
    • Posté à 12h24 le 13/10/2012
    • Internaute 20923

    Je suis particulièrement mal à l’aise avec le titre choisi et, dans la foulée, avec l’ensemble de cette tribune : en quoi la nationalité française et le fait d’être ou de se sentir arabe seraient-ils incompatibles ? Bien sûr qu’on être pleinement français et parfaitement arabe ! De la même manière qu’on peut, et qu’on devrait pouvoir être pleinement français et parfaitement noir, asiatique, rose ou chauve.

    Ce qui est vraiment ennuyeux, c’est que certains considèrent, ou font comme s’ils considéraient plus ou moins subliminalement qu’être arabe est une minoration de la nationalité. Or, probablement à son corps défendant (mais va savoir...), en dissociant et en opposant les deux qualités qui ne devraient pourtant pas avoir de rapports entre elles, Abou Moussa apporte de l’eau au moulin des Copé ou autres Le Pen.

  • Autist. Reading
    Autist. Reading
    Anti TSCG
    • Posté à 13h23 le 13/10/2012
    • Internaute 191933
      Anti TSCG

    « Enfant d’immigrés, né en France, je me sens arabe »

    Moi, je sens des pieds...

    Ce qui ne m’empêche pas d’être opposé à l’impérialisme français en afrique ou en asie.

    Ni d’être républicain partisan de la laïcité.

    Monsieur se sent arabe, ça nous fait une belle jambe.
    Mais se sent-il monarchiste, républicain, oecuménique, laïque, libéral, communiste ?
    Ça ce serait plus intéressant que de nous dire que du maghreb il n’a hérité que des arabes et pas des kabyles...

  • DiaboloSatanas
    DiaboloSatanas
    Fou du volant
    • Posté à 13h43 le 13/10/2012
    • Internaute 79165
      Fou du volant

    Moi vu tout ce que j’ai lu Tintin et Spirou quand j’étais petit , je me sens plutôt belge et citoyen de Moulinsard et Champignac en réalité..

  • candide44
    • Posté à 14h15 le 13/10/2012
    • Internaute 36409

    « Enfant d’immigrés,né en France, je me sens arabe »

    Vous êtes né en France, le français est votre langue maternelle, vous avez effectué votre scolarité dans les écoles de la république. Vous êtes un citoyen français : c’est votre nationalité.
    Arabe, c’est votre origine ethnique. Evidemment que vous vous sentez arabe puisque vous l’êtes ! Comme d’autres sont français d’origine asiatique ou encore français d’origine nordique.
    Si vous sentir arabe vous apparaît en contradiction avec le fait d’être français, c’est que vous mélangez deux concepts qui n’on rien à voir entre eux : l’origine ethnique et la nationalité. Vous êtes comme tout le monde : votre personne est constituée de différentes identités ; la française qui correspond à l’endroit ou vous avez grandi et la langue que vous parlez, arabe qui correspond à votre origine et apparence ethnique, et homme qui correspond à votre sexe., et plein d’autres encore.

    Seule la confusion dans votre esprit vous fait ressentir des contradictions/oppositions entre ces différentes identités construites sur des notions différentes.

    Enfin la façon dont vous décrivez vivre votre « arabité » me met mal à l’aise. Vos généralisations sur LES arabes m’apparaît l’exact reflet des discours racistes. Il n’y a pas une culture arabe, sauf dans les fantasmes racistes. Les arabes ont formé des peuples, des nations qui ont chacune leur histoire, leur culture, leurs traditions spécifiques. Un irakien n’a ni ni la même histoire, ni la même mentalité qu’un saoudien ou qu’un algérien.

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