Témoignage 11/10/2012 à 12h24

Refoulée d’une conf’ de presse pour un jean : la prochaine fois, je l’enlève

Camille Polloni | Journaliste Rue89

Le Cercle de l’union interalliée

Le Cercle de l’union interalliée est un club privé de gens riches, de diplomates et de politiques, visant à « maintenir la cohésion des peuples qui avaient combattu ensemble ».

Les droits d’admission sont de 4 200 euros ; la cotisation (annuelle), de 25 000 à 50 000 euros.

Neuf heures du matin rue du Faubourg Saint-Honoré (VIIIe arrondissement de Paris), les hommes en costume et les femmes en tailleur vont au bureau, pendant que les salariés du nettoyage passent la raclette sur les vitrines de marques de luxe.

J’entre dans la cour pavée du 33. Le Cercle de l’union interalliée accueille une conférence de presse sur la vidéosurveillance (rebaptisée « vidéoprotection » depuis la loi Loppsi 2), organisée par une boîte de com’.

« Pas de jean ici »

A l’accueil, un portier chic, veste bleue et sourcil froncé, m’arrête en agitant deux doigts. Il termine sa conversation téléphonique. De bas en haut, il scanne mon accoutrement, avec un air affligé : blouson de cuir, grosse écharpe, jean et baskets.

« Bonjour monsieur, je viens pour la conférence de presse.
– Pas de jean ici. »


Le bas du corps de Camille Polloni (Audrey Cerdan/Rue89)

Il n’a pas une tête à rigoler, le portier. Pas du genre vigile, plutôt majordome excédé.

« Vous êtes sérieux ?
– Les jeans ne sont pas acceptés ici, je le répète à chaque fois aux organisateurs.
– Alors je pars. »

Gifler, hurler au scandale ?

Je tourne les talons pendant qu’il vocifère dans mon dos : « Je les préviens à chaque fois, ce n’est pas possible. » En bas des marches, un autre journaliste malheureux tripote son téléphone. Furieuse, je remballe mon indésirable denim (propre et sans trous) vers le métro.

Il y avait pourtant mieux à faire :

  • proposer au charmant portier de retirer mon pantalon, comme Michèle Alliot-Marie à l’Assemblée nationale en 1972 (il y a quarante ans) ;
  • le dénoncer à Cécile Duflot ;
  • le gifler, comme le comte de Gormas dans « Le Cid » (« Ton impudence, téméraire vieillard, aura sa récompense ») ;
  • hurler au scandale dans ce lieu feutré jusqu’à ce qu’on me laisse entrer ;
  • attendre poliment que les organisateurs règlent la situation.

Je n’ai pas eu cette présence d’esprit. Me faire refouler pour un jean m’a coupé la chique.

Le jean politique d’Angela Davis

Embêtée (elle n’avait pas prévu ce cas de figure), l’attachée de presse organisatrice m’envoie un « tweet » :

« Je n’ai pu vous rattraper tant vous êtes partie vite. Le Cercle de l’union interalliée est très formel mais a accepté. »


« Histoire politique du pantalon », de Christine Bard, éd. Seuil, août 2010 

Au téléphone, elle explique avoir dû « s’énerver » pour finalement obtenir l’accès des journalistes mal fagotés. « C’est un lieu très select, ils veulent rester “old fashion” », précise-t-elle.

Dans son « Histoire politique du pantalon », Christine Bard retrace l’histoire du blue jean, « débarqué en Europe avec les GI’s » (ce qui devrait plaire aux messieurs du Cercle interallié). Elle en fait notamment un emblème « de la reconnaissance du féminisme » :

« Angela Davis (à qui l’on a imposé la robe en prison en 1970-1971) lui confère une dimension politique, tout en y voyant aussi un vêtement moins inconfortable que tout ce qui était alors imposé aux femmes. »

Des instances interdites aux femmes

Même si le Conseil de Paris a récemment autorisé les femmes à se promener en pantalon dans la ville, dans un lieu privé c’est une autre histoire.

Le standard du Cercle nous précise le « dress code » :

« Veste et cravate pour les hommes, jean et affaires de sport interdits. C’est affiché à l’entrée. »

Ces précisions à destination des membres du Cercle s’appliquent par extension aux visiteurs. Créé en 1917, le Cercle de l’union interalliée a eu les honneurs d’un article du Figaro :

« Cravate de rigueur pour les hommes, tenue chic et lunettes sombres pour les dames aux premiers rayons de soleil.

Il y a deux ans, c’est là que la très puissante Anne Méaux avait organisé les 20 ans d’Image 7, sa société de communication (une bonne moitié des patrons du CAC 40 figurent parmi ses clients).

L’Interallié ? Un écrin idéal pour afficher l’un des plus beaux carnets d’adresses de Tout-Paris ! Mais n’y entre pas qui veut. “Il arrive que l’on fasse patienter des candidats toute une vie”, lâche François Zanon, directeur général. »

Attendre toute une vie, je n’avais pas le temps, surtout pour une conférence de presse. De toute façon, comme le précise la fiche Wikipédia du Cercle, « les femmes n’ont pas accès aux instances dirigeantes du Cercle ». Même en robes de soirée.

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
Infos pratiques
« Histoire politique du pantalon », de Christine Bard
Ed. Seuil, août 2010 
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  • 279 réactions
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  • margot
    • Posté à 12h33 le 11/10/2012
    • Internaute 10060

    « les femmes n’ont pas accès aux instances dirigeantes du Cercle »

    Tiens, qui me demandait narquoisement l’autre jour ce que les femmes, en France, ne pouvaient pas faire comme les hommes ? Un bel exemple à ajouter à la liste.

    Pour le reste, encore une preuve (s’il en fallait) que ce pays est complètement archaîque.

  • Hulk
    • Posté à 12h35 le 11/10/2012
    • Internaute 191990

    Si à xx ans(*) t’es pas en tailleur, t’as raté ta vie.

    (*) remplacer par le nombre de son choix, je n’ai rien mis pour ne pas risquer de vexer Camille

  • salengro
    salengro
    quand le verbe se fait chair, (...)
    • Posté à 12h55 le 11/10/2012
    • Internaute 107017
      quand le verbe se fait chair, (...)

    étonnant ça : pas de jean, mais les baskets ne semblent pas en cause
    Le contraire d’une boîte de nuit

    « Cravate de rigueur pour les hommes »
    jamais compris l’engouement pour cet accoutrement, qui les fait ressembler à des miraculés de la peine de mort...quoique j’aimerais bien en trouver une dont le motif soit une corde de pendu

  • Jacques Bolo
    Jacques Bolo répond à Camille Polloni
    Auteur-Editeur-Libraire
    • Posté à 13h02 le 11/10/2012
    • Internaute 37329
      Auteur-Editeur-Libraire

    Si la photo était sans le jean, y aurait plus de visites. C’est nul comme marketing.

  • Majesté
    Majesté répond à tArTeL¤RdRe
    ex-spermatozoïde
    • Posté à 13h10 le 11/10/2012
    • Internaute 77564
      ex-spermatozoïde

    Voici qui devrait plaire à ces machos mal embouchés ; -)

    Bon, d’accord, c’est pas pratique dans le métro, mais on ne va pas chicaner non plus.

  • Balthazar75
    Balthazar75
    Informaticien
    • Posté à 13h28 le 11/10/2012
    • Internaute 84150
      Informaticien

    Je ne vois pas où est le scandale dans cette « affaire ». Le problème n’est pas que Camille est une femme en pantalon, mais que c’est un individu qui s’est présenté en jean dans un lieu privé qui possède un dress code.

    Et alors ?

    Ça ne vous traverserait pas l’esprit d’aller à l’opéra en jogging... ben là c’est pareil. On s’adapte, avant de se plaindre.

  • Ô triste riz digne
    Ô triste riz digne
    Autist-Hulk : mariage à Vienne
    • Posté à 13h57 le 11/10/2012
    • Internaute 48716
      Autist-Hulk : mariage à Vienne

    Bien fait pour vous. Ca vous apprendra.
    Lorsqu’on est de gauche, on ne va pas dans ces machins-là encensés par le Figaro.

    Au passage, à la conf de Rue89, le jean est accepté ? Y-a-t-il un dress-code à respecter ?

  • Franck Paris
    Franck Paris répond à margot
    pasdaccord
    • Posté à 14h10 le 11/10/2012
    • Internaute 193641
      pasdaccord

    C’est inexact aussi. Il y a au Cercle un comité des Dames dont la présidente est actuellement la princesse François de Broglie.

  • karghyl
    karghyl
    informaticien, Paris
    • Posté à 14h30 le 11/10/2012
    • Internaute 17757
      informaticien, Paris

    Ces histoires d’uniforme ont la vie dure.
    Il y a quelques années, travaillant pour un gros cabinet américain de conseil en informatique, j’ai gardé le costard sombre, chemise claire, cravate sobre quelques temps. Et puis, en ayant marre, je suis revenu progressivement au jean / T-shirt. Aux personnes qui me faisaient des remarques, je répondais que mon boulot était programmeur informatique, et non mannequin de mode.
    Alors on te parle de prestance, d’image de la société vis à vis des clients, et tu vois des mecs en costards, mais pas propres ou tout débraillés...
    Un manager m’a une fois demandé quand j’allais arrêter de m’habiller en lycéen, et ben moi ça me convient de m’habiller comme je suis à l’aise.
    Et j’ai souvent tendance à me méfier des gens qui portent l’uniforme « costard / cravate », par exemple comme le banquier qui te vend des produits financiers tous pourris

  • Grasduc
    Grasduc répond à incassable
    Fainéant
    • Posté à 15h30 le 11/10/2012
    • Internaute 133162
      Fainéant

    L’avantage que les journalistes soient en jean, c’est qu’on peut les différencier des invités :
    -si ça a un costume cravate, c’est un invité,
    -si ça a jean basket appareil photo, c’est un journaliste,
    -si ça a une chemise blanche pantalon noir c’est un serveur,
    -si ça a un chapeau bizarre c’est la reine d’Angleterre.

  • Deamon7
    Deamon7 répond à margot
    Petit agité
    • Posté à 17h04 le 11/10/2012
    • 49273
      Petit agité

    Si ça peut vous consoler, 99,9% des hommes n’ont pas accès non plus au Cercle.

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 17h51 le 11/10/2012
    • 49273
      Petit agité

    A l’Interallié, on ne rentre pas quand on est plus jeune que le whisky ma chère.

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