Karma 11/10/2012 à 13h34

Mo Yan, prix Nobel de littérature, l’écrivain qui mangeait du charbon...

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


Mo Yan et sa traductrice française, Chantal Chen-Andro, Paris, juin 2009 (Pierre Haski/Rue89)

La Chine a enfin un prix Nobel qu’elle peut revendiquer ! Au point que le Quotidien du peuple parle, pour ce Nobel de littérature décerné à l’écrivain Mo Yan, du « premier prix Nobel attribué à un Chinois », oubliant, délibérément, celui de la paix qui a récompensé en 2010 Liu Xiaobo, le célèbre dissident emprisonné.

Il y a douze ans, un autre Chinois (naturalisé Français), Gao Xinjiang, avait déjà reçu le prix Nobel de littérature. Je me trouvais à Pékin à l’époque : un black-out total avait accueilli la nouvelle, pas un mot dans la presse, pas de message de félicitations. Et pour cause, Gao Xinjiang s’était exilé en France dans les années 80, et son œuvre est toujours bannie en Chine.

Il n’en va pas de même avec Mo Yan, dont l’œuvre est publiée en Chine, à l’exception d’un seul de ses romans, « Beaux seins, belles fesses », interdit à sa sortie en 2001. Mo Yan est même vice-président de l’Association des écrivains de Chine, une organisation tout à fait officielle.

Sorti de la misère

Mais attention, cela n’en fait pas un « écrivain officiel » : à 57 ans, Mo Yan – ce qui signifie « pas un mot », mais de son vrai nom Guan Moye – est un homme libre, libre dans sa tête et dans son écriture, qui mérite amplement cette reconnaissance internationale, tant son œuvre est foisonnante et son écriture riche.

J’avais rencontré Mo Yan en 2004 à Pékin, et l’avais interrogé pour Libération sur un paradoxe qui me semblait alors dérangeant : Mo Yan avait un rang d’officier dans l’Armée populaire de libération (APL), était membre du Parti communiste chinois, et habitait encore un appartement attribué par l’armée bien qu’il ait formellement pris sa « retraite » d’officier.


Enfant de fer, de Mo Yan

Il m’avait expliqué, très calmement, son enfance de fils de paysans pauvres du Shandong pendant la famine du « Grand bond en avant » de Mao, dans les années 50 ; famine qui poussait les enfants comme lui à avaler de la poussière de charbon pour se caler l’estomac, et dont il a tiré une formidable nouvelle : « Enfant de fer » (éd. Le Seuil, 2004).

Il a poursuivi en m’expliquant comment c’est l’armée qui l’avait sauvé, lui avait appris à lire et à écrire, et que c’est dans la section culturelle de l’armée qu’il avait développé son goût artistique... Difficile à entendre pour un esprit français, mais c’est une histoire chinoise authentique.

« Je n’y crois plus »

Mo Yan a commencé à écrire, et à publier, tout en restant dans l’armée, avant de prendre progressivement ses distances et son envol. Et il avait ajouté, dans cette interview enregistrée, qu’il était toujours membre du Parti communiste mais qu’il « n’y croyait plus ».

Je lui ai demandé depuis quand. Sa réponse : « depuis 1989 », c’est-à-dire la répression sanglante du Printemps de Pékin, avec les chars contre les étudiants sur la place Tiananmen à Pékin.

Et il avait ajouté :

« Je suis toujours membre du Parti, et je ne veux pas le quitter pour créer un problème inutile. »

Mo Yan est un homme libre, mais loyal vis-à-vis d’un système qui l’a aidé à sortir de sa condition de misère pour devenir un grand écrivain, et dont il dénonce néanmoins les tares.

Il avait ironisé, en 2004, sur sa fille qui lui a dit un jour à quel point elle « souffrait », et à qui il tentait de rappeler sa propre enfance le ventre creux. Sa fille lui avait répondu : « Tu me parles de souffrances physiques, moi de souffrances psychologiques, tu ne peux pas comprendre »... Il en riait encore en soulignant à quel point la transmission d’expérience était difficile.

Une œuvre riche

Dans son œuvre, Mo Yan s’en prend régulièrement, avec un humour souvent féroce, aux tares du système chinois, le népotisme, la corruption, la bureaucratie...

Ses détracteurs feront observer qu’il s’en prend surtout aux cadres locaux du Parti, et jamais à ses dirigeants nationaux, accréditant cette idée impériale ancienne selon laquelle « l’empereur est bon, mais mal secondé »...

Ils font également valoir qu’on ne l’a guère entendu exprimer sa solidarité avec d’autres intellectuels persécutés en Chine, voire même coller au parti lorsqu’on le lui demandait, comme à la Foire de Francfort il y a quelques années... Pour cette raison, certains dissidents ont critiqué le prix Nobel de jeudi. On attendra son discours de réception du prix pour juger de l’usage politique qu’il en fera - ou pas.


« Le pays de l’alcool », de Mo Yan

Mais la lecture de l’un de ses meilleurs romans, « Le Pays de l’alcool », sorti peu après le massacre de Tiananmen et dans lequel les cadres du parti dévorent des bébés rotis, ou plus récemment, de « Grenouilles », montre un écrivain jouant avec truculence de tous les symboles du parti. Ainsi, dans « Grenouilles », avec une diatribe violente contre les crimes commis au nom du respect de la politique de l’enfant unique.

Il faut lire Mo Yan et son écriture foisonnante, parfois comparée au « réalisme magique » (« réalisme hallucinatoire » ont commenté les jurés du Nobel) des écrivains latino-américains ou à des accents « rabelaisiens », pour comprendre la Chine d’aujourd’hui, celle de la forte croissance économique et des succès qui impressionnent, mais aussi celle des souffrances, du petit peuple gouailleur, de l’individu balloté par un système inexorable.


Affiche du film Sorgho rouge

Il est également l’auteur du « Clan du Sorgho », un roman que le cinéaste Zhang Yimou a magistralement porté à l’écran en 1987, sous le titre « Le Sorgho rouge », avec l’actrice Gong Li qui faisait ses débuts.

Ce prix Nobel donne un coup de projecteur à cette voix forte sortie de Chine, que Rue89 suit et apprécie depuis longtemps.

Pas une voix dissidente comme celle de Liu Xiaobo qui croupit toujours dans sa cellule malgré son prix Nobel de la paix, mais à une voix issue d’une société qui ne s’en laisse plus conter par un parti qui, autrefois, contrôlait tout, y compris les âmes et les consciences.

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
Infos pratiques
L’oeuvre de Mo Yan

Une quinzaine de titres de Mo Yan existent en Français, pour la plupart publiés au éditions du Seuil et Philippe Picquier. L'écrivain est admirablement servi par ses traducteurs, Noël et sa défunte femme Liliale Dutrait, Chantal Chen-Andro, Sylvie Gentil.

On citera quelques titres :

Le Pays de l'alcool, Le Seuil, 2000.

Beaux seins, belles fesses, Le Seuil, 2004

Enfant de fer, Le Seuil, 2004.

La dure loi du Karma, Le Seuil, 2009.

Grenouilles, Le Seuil, 2011.

La Belle à dos d »âne dans l »avenue de Chang »an, Philippe Picquier, 2011.

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  • 23 réactions
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  • Majesté
    Majesté
    ex-spermatozoïde
    • Posté à 13h49 le 11/10/2012
    • Internaute 77564
      ex-spermatozoïde

    A lire aussi : « La dure loi du karma ». Un bijou.

    • Quand Le Tigre Lit
      Quand Le Tigre Lit répond à Majesté
      en rédaction de Sutras du Tigre
      • Posté à 15h29 le 11/10/2012
      • Internaute 189949
        en rédaction de Sutras du Tigre

      Il est sorti en poche Majesté ? Je suis à sec niveau littérature asiatique.

      • Majesté
        Majesté répond à Quand Le Tigre Lit
        ex-spermatozoïde
        • Posté à 15h59 le 11/10/2012
        • Internaute 77564
          ex-spermatozoïde

        Il l’est. C’est une fresque qui recouvre 50 années, depuis le grand bond en avant jusqu’en 2000. L’astuce, c’est que le narrateur meurt et se réincarne 5 fois en animaux différents (âne, cochon, chien, etc.), mais chaque fois dans son village. Cela lui permet, d’abord, de voir comment il était considéré par ses proches, ensuite de raconter un demi siècle d’histoire de Chine à travers le prisme de la relation entre les Chinois et les animaux dans lesquels il se réincarne. Avec, par-dessus tout ça, un humour assez acide vis-à-vis de la politique chinoise. L’épisode du cochon, en particulier, est savoureuse.

  • nono le simplet
    nono le simplet
    gauchiste placide
    • Posté à 13h54 le 11/10/2012
    • Internaute 9767
      gauchiste placide

    le Tibet étant chinois, le Dalaï Lama étant tibétain, il y a eu un autre prix nobel chinois, non ?

  • wangyuan
    • Posté à 14h33 le 11/10/2012
    • Internaute 38755

    « Il y a douze ans, un autre Chinois, Gao Xinjiang, avait déjà reçu le prix Nobel de littérature. Je me trouvais à Pékin à l’époque : un black-out total avait accueilli la nouvelle, pas un mot dans la presse, pas de message de félicitations. Et pour cause, Gao Xinjiang s’était exilé en France dans les années 80, et son oeuvre est toujours bannie en Chine. »

    Un detail :
    Gao Xingjian a obtenu la nationalite francaise en 1997 et il a recu le prix Nobel en 2000.

    • -Candide-
      -Candide- répond à wangyuan
      Jardinateur
      • Posté à 18h17 le 11/10/2012
      • Internaute 40778
        Jardinateur

      .. « pour l’ensemble de son oeuvre », qu’il a majoritairement écrite en tant que Chinois...

      Par ailleurs, un réfugié politique n’est pas obligé de renier sa nationalité d’origine.

  • Coucoucestmoi89
    Coucoucestmoi89
    Contre la censure de 89
    • Posté à 14h47 le 11/10/2012
    • Internaute 193288
      Contre la censure de 89

    Mo Yan est un homme remarquable : il a survécu à la famine en mangeant du charbon, et à une interview de Pierre Haski, on ne sait pas trop comment !

  • Quand Le Tigre Lit
    Quand Le Tigre Lit
    en rédaction de Sutras du Tigre
    • Posté à 15h21 le 11/10/2012
    • Internaute 189949
      en rédaction de Sutras du Tigre

    Dans leur lutte psychologique avec le Japon, un petit point pour la Chine. Encore un Nobel, et ce sera l’égalité.

    Ôé et Kawabata le méritaient largement. Ce dernier l’ayant eu heureusement au nez et à la barbe du très nationaliste Mishima.

  • Fantomiald
    Fantomiald
    Robin des Bois légal
    • Posté à 15h34 le 11/10/2012
    • Internaute 81539
      Robin des Bois légal

    Mo Yan : une contrepèterie ?

    • lolo_mage
      lolo_mage répond à Fantomiald
      aide à la décision
      • Posté à 16h44 le 11/10/2012
      • Internaute 39939
        aide à la décision

      Je me connecte juste pour ajouter 1 pts ! C’est nul mais j’adore :)

      • Fantomiald
        Fantomiald répond à lolo_mage
        Robin des Bois légal
        • Posté à 10h25 le 12/10/2012
        • Internaute 81539
          Robin des Bois légal

        J’abonde dans le même sens : -))

    • Waldeck
      Waldeck répond à Fantomiald
      Le désenchantement, c'est (...)
      • Posté à 18h23 le 11/10/2012
      • Internaute 36864
        Le désenchantement, c'est (...)

      -« Mo Yan : une contrepèterie ? “

      Non, mais ça rappelle furieusement la citation de Confucius :

      -” Le produit des extrêmes est égal au produit des Mo Yan “

      • We want a shrubbery
        We want a shrubbery répond à Waldeck
        Fonctionnaire à chat. Ni!
        • Posté à 21h21 le 11/10/2012
        • Internaute 100046
          Fonctionnaire à chat. Ni!

        Ouah, putain, celle-la elle est vraiment exécrable.

  • PIT LE CHIEN
    PIT LE CHIEN
    Wouaooouh!
    • Posté à 15h52 le 11/10/2012
    • Internaute 25924
      Wouaooouh!

    Mo Yan, je ne vous ai jamais lu. Peut-être vais le faire pour « Grenouilles » ou bien « Le pays de l’alcool »..., sachant qu’un Prix récompense souvent l’ensemble d’une oeuvre et non la dernière.

    Prix Nobel de Littérature , votre Parti vous laissera-t-il venir en Suède ?

    En France, nous attendons impatiemment, demain , le Prix Nobel de la Paix.
    (Raoult-le boxeur d’épouse avait proposé la candidature de Sarko-idem : suspens).

  • Waldeck
    Waldeck
    Le désenchantement, c'est (...)
    • Posté à 18h11 le 11/10/2012
    • Internaute 36864
      Le désenchantement, c'est (...)

    - » Mo Yan – ce qui signifie « pas un mot », mais de son vrai nom Guan Moye – « 

    ... un peu comme :

    -“Pierre Strato - ce qui signifie ‘Pierre à skis Rossignol’, mais de son vrai nom Pierre Haski -”

    • -Candide-
      -Candide- répond à Waldeck
      Jardinateur
      • Posté à 18h19 le 11/10/2012
      • Internaute 40778
        Jardinateur

      C’était de la bonne ?

  • Ô triste riz digne
    Ô triste riz digne
    Autist-Hulk valseront à Vienne
    • Posté à 18h24 le 11/10/2012
    • Internaute 48716
      Autist-Hulk valseront à Vienne

    Et dire que ce soir sur France 3, il y a Le cerveau suivi de Borsalino.

    Je fais quoi ? J’hésite avec Le sorgho rouge magnifique que j’avais vu à sa sortie puis que j’ai acquis 30 ans + tard en divX.

    Choix cruel.

    • BettyDenise
      BettyDenise répond à Ô triste riz digne
      artiste
      • Posté à 22h49 le 11/10/2012
      • Internaute 151684
        artiste

      Revoir Le sorgho rouge en sachant que c’est de Mo Yan, merci Pierre Haski !

  • asozial
    asozial
    Bobo Hipster from Gentrified (...)
    • Posté à 22h47 le 11/10/2012
    • Internaute 2273
      Bobo Hipster from Gentrified (...)

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  • Parisienne de Xian
    • Posté à 01h00 le 12/10/2012
    • Internaute 31442

    Un Prix Nobel de la Paix emprisonné ! Le seul. Chinois. En plus, on ne lui autorise que quelques rares visites de sa famille, son épouse est très surveillée (j’ai lu que des policiers « campaient » 24 heures sur 24 dans son salon !).
    Je doute que les internautes chinois en parlent.
    En toute logique, Mr « pas un mot » devrait rester silencieux quant au sort de son concitoyen Nobélisé ?
    Allez, je fais le tour des films en vidéo pour revoir « le sorgho rouge », admirable.

  • Corellien
    Corellien
    Mutin
    • Posté à 10h02 le 12/10/2012
    • 185166
      Mutin

    Une mise à jour (et pour une bonne nouvelle) à faire !

    Le Prix Nobel de Littérature Mo Yan déclare espérer que Liu Xiaobo, Lauréat du Prix Nobel de la Paix 2010 « retrouve bientôt sa liberté ».

    Breaking Reuters : China Nobel winner Mo Yan hopes for jailed laureate’s freedom

  • marc23
    • Posté à 15h57 le 12/10/2012
    • Internaute 12037

    « .....oubliant, délibérément, celui de la paix qui a récompensé en 2010 Liu Xiaobo, le célèbre dissident emprisonné. »

    C’est peu-être parce que ce prix Nobel de la Paix fait rigoler tout le monde ... ! ! Obama...l’UE ! ! ! ( qui est partie, sous sa forme OTAN, ou sous la forme de participations nationales) à toutes les guerres de l’Empire et qui soutient les pires régimes de la planète, l’Arabie S, le Qatar, Bahrein, etc... sans compter le la complicité dans le massacre des kurdes de Turquie et dans l’occupation de Chypre par les turcs).

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