Témoignage 02/10/2012 à 12h10

Prof en difficulté : « Si c’est le bordel dans votre classe, c’est votre faute »

Anne E. | Professeur

Elèves « intouchables » face à des professeurs « abandonnés » : il y a quelques jours, devant ses élèves, Anne a craqué.

Je suis enseignante dans un lycée professionnel à Paris. Il y a quelques jours, j’ai fondu en larmes devant mes élèves. Ils sortaient d’un cours de sport complètement surexcités, j’ai craqué.

Non pas parce que quelques fortes têtes ont eu raison de ma patience, plutôt parce que j’ai pris conscience qu’ils étaient intouchables. Votre hiérarchie est claire : si c’est le bordel dans votre classe, c’est votre faute car vous ne comprenez pas les gamins. Eux n’y sont pour rien.

Aujourd’hui, dans un établissement, il faut que les problèmes de discipline fassent le moins de bruit possible. Quitte pour cela à désavouer les professeurs. Et les abandonner.

Il peut foutre le bordel pourvu qu’il reste en classe

Cela fait bientôt 30 ans que j’enseigne. La difficulté, je connais : j’ai travaillé en Zone d’éducation prioritaire (ZEP), avec des organismes de formation, au contact d’anciens détenus ou d’alcooliques. Je m’en suis toujours bien tirée, mais là, je suis un peu perdue. A quelques années de la retraite, je ne sais plus trop bien ce que veut dire « être prof ».

Making of

Au téléphone ce lundi, Anne (un pseudo), professeure de communication à Paris, parlait « d’immunité » pour les élèves les plus durs.

Dans son édition de lundi, le Figaro a publié un entretien avec Eric Debarbieux, auteur d’un rapport sur le harcèlement scolaire : « [...] Les violences sont avant tout verbales, ce qui ne relativise en rien la situation. Aujourd’hui, les professeurs ressentent un manque de respect des élèves, des parents et des médias. La suppression de la formation au métier n’a pas amélioré les choses. A ce sujet, un enseignant me disait : “Je n’ai plus de métier puisqu’il ne s’apprend pas.”. » Ramsès Kefi

Le ministère et le rectorat nous rabâchent que nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Celle du prof qui doit se muer en éducateur ou en assistant social. En réalité, un surhomme car en cas de difficulté et de souffrance, il n’a personne vers qui se tourner. Il est seul.

A la rentrée, la hiérarchie nous a demandé de rédiger des rapports pour chaque incident en classe. Je l’ai fait. Pour rien, puisqu’il n’y aura aucune sanction.

« Il faut garder les élèves coûte que coûte », répète-t-elle. Alors, si l’un d’eux ne veut plus aller en cours, nous devons lui courir après, car l’école, ça vaut mieux que la rue.

Il peut foutre le bordel, pourvu qu’il reste en classe.

Peut-être suis-je trop vieille

Les gamins ressentent ces paradoxes et cette impuissance. Alors, certains en profitent. Ils se battent en pleine classe ou, plus insolite, jouent aux cartes pendant que vous faites cours. Comment faire régner la discipline ? Je ne sais pas. Un éducateur, un assistant social pourraient éventuellement le faire. Mais nous, nous ne sommes pas formés pour ça.

Après avoir craqué, j’ai été reçue dans le bureau de ma direction. Une heure, à m’expliquer, de manière croyait-elle subtile, que j’étais l’unique responsable. Peut-être serais-je trop vieille ou pire, peut-être aurais-je des problèmes personnels. Peut-être devrais-je revoir ma manière de faire mes cours car à mon âge, je n’aurais pas forcément saisi le profil de ces nouveaux élèves.

Ceux que l’on ne fait pas travailler avec des livres, mais en leur demandant de rechercher des infos sur leur portable. Ceux avec lesquels on adapte le concept de réussite : ce n’est pas grave s’ils ressortent du lycée sans diplôme tant qu’ils en tirent un peu d’éducation pour la suite.

Ces nouveaux élèves, qu’il faut prendre avec des pincettes, parce qu’il faut aussi comprendre ce qu’ils vivent chez eux ou dans la rue. Peser chaque mot lorsqu’on s’adresse à eux. Et pour les élèves qui veulent travailler, on nous assure qu’il ne faut pas s’inquiéter, ils sauront faire avec et y arriveront.

Pourquoi ne pas enseigner la pâtisserie

On m’a proposé un bilan de compétences à la suite de cet entretien. Prendre rendez-vous avec la direction des ressources humaines du rectorat pour envisager quelque chose d’autre. Peut-être suis-je incompétente.

Ma hiérarchie m’a même suggéré une reconversion : pourquoi ne pas suivre une formation pour enseigner la pâtisserie ? J’ai cru halluciner. Trente ans de carrière réduits à néant, comme si tout le travail que j’avais fait auparavant ne comptait plus.

Ici, je ne suis pas la seule à craquer. Le plus terrible dans tout ça, c’est que ça me réconforte de le savoir et d’écouter les complaintes de mes collègues. L’un d’eux est venu s’asseoir près de moi.

Il m’a raconté sa journée, ses élèves parfois incontrôlables. Ses doutes : « Je suis aussi un incapable. » Ça m’a un peu rassurée, car d’un coup, je me suis sentie moins seule.

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
Aller plus loin
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  • Profdepipo
    Profdepipo répond à yshani
    Tous mes voisins se barrent, de (...)
    • Posté à 14h23 le 02/10/2012
    • 180037
      Tous mes voisins se barrent, de (...)

    Les heures de colle, il faut du monde pour les surveiller. On tire déjà sur la corde pour avoir un nombre correct de surveillants sur les heures de cours...

    Certains établissements demandent aux profs de venir eux-mêmes le mercredi après midi ou le samedi matin pour surveiller les colles : je dis non à chaque fois. Mais il m’est arrivé de devoir prendre dans mon cours avec une autre classe un élève que j’avais collé : pas moyen de faire autrement. Si c’est un « gentil » qui a fait une petite connerie, pas de problème. Mais si c’est un gros casse pieds, il peut pourrir aussi le cours de l classe qui l’accueille...

    Enfin, dans certaines situations « extrêmes », les élèves collés ne viennent pas... sans qu’il y ait aucune conséquence pour eux. Du coup, ça ne sert pas à grand chose.

  • The Corpse Grinders
    The Corpse Grinders
    Cannibale Furax
    • Posté à 14h39 le 02/10/2012
    • 183627
      Cannibale Furax

    Chère collègue,
    tout d’abord je compatis sincérement pour l’épreuve que vous traversez et que vous devez encore vivre en lisant les commentaires narquois des « riverains », dont je ne m’exclus pas.

    Etant moi-même prof en LP, mais en Plouquie, d’où, peut-être une moindre déliquescence du système, je m’étonne que votre hiérarchie vous réponde de façon si abrupte et si à côté de la plaque. C’est tout bonnement crétin et insultant.

    Cependant, vous semblez vous rassurer lorsqu’un collègue vient vous confier ses propres difficultés, et ça, je ne peux le comprendre : au lieu d’additionner les malheurs, y faire front à plusieurs, en véritable équipe pédagogique, est selon moi une des clefs, pas la panacée certes, mais la solidarité qui peut s’exercer dans ce cadre est un sacré soutien.

    J’ai la chance d’avoir une direction à l’écoute, même s’il est vrai que la scolarisation coûte que coûte, donc là où les difficultés s’accumulent - les LP sont des réservoirs idéaux - est un leurre qui consiste à attendre les 18 ans pour se trisser. La vôtre, de direction, se voile la face : organisez vous pour le lui arracher, ce putain de voile, ce déni.

    Enfin, il me semble que vous n’avez pas stipulé la matière que vous enseignez, d’où mon incompréhension pour le cours de pâtisserie.

    Bon courage.

  • lled
    lled répond à The Corpse Grinders
    (galérienne)
    • Posté à 16h02 le 02/10/2012
    • Internaute 45455
      (galérienne)

    Se réjouir d’entendre d’autres profs vous conter leurs malheurs en classe, c’est quelque chose que je comprend très bien pour l’avoir moi-même expérimenté : jeune diplômée de l’enseignement, balancée sans avoir eut de contact avec le prof remplacé (qui ne répondait pas à mes messages) devant des classes d’adolescents pas très réceptifs et sans avoir vraiment été mise au parfum des méthodes employées pour maintenir l’autorité et punir les contrevenants, j’ai été TRES soulagées d’entendre d’autres enseignants parler de leurs soucis face à leurs classes lors de réunions organisées par les professeurs eux-même ou lors de discussion en salle des profs. Cela peut paraître non constructif, et pourtant... Cela vous permet de réaliser que non, ce n’est pas vous la sombre merde du corps enseignant, l’incapable, la pire prof que le monde ait jamais connu, une grosse nullité mais que vos problèmes sont aussi vécu par d’autres profs qui, extérieurement, avaient l’air on ne peut plus capable et aptes à enseigner !

    Enfin, discuter entre profs, échanger nos impressions et nos « trucs » pour faire face aux élèves et situations difficile (comme la fois où un parent furax débarque dans votre classe pour vous insulter alors que vous êtes sensé aller donner cours), c’est pas mal, ça a un petit coté thérapie de groupe, mais ça ne va pas vraiment au-delà de l’échange de trucs personnels ou la constatation qu’il n’y a pas vraiment de trucs. Une équipe pédagogique efficace ne peut venir des seuls profs. Il faut qu’il y ait aussi une volonté de la direction d’encadrer et de soutenir le corps enseignant et non pas de reporter sur ceux-ci l’entière responsabilité de la gestion de l’autorité sur les élèves au sein de l’école.

    Alors arracher le voile du déni et forcer une direction dégagée à s’engager, ok, mais concrètement, vous vous y prendriez comment ?

  • Stéphane Mantoux
    Stéphane Mantoux répond à Profdepipo
    Il était une fois dans l' (...)
    • Posté à 16h04 le 02/10/2012
    • Internaute 58995
      Il était une fois dans l' (...)

    Je confirme.
    Avant d’être en disponibilité, l’an passé, je me suis retrouvé à surveiller des heures de colle par manque de surveillants -j’étais contre sur le principe, mais comment fait-on sinon ? J’étais au pied du mur et j’ai voulu essayer. L’expérience prouve que ça n’a que peu d’impact, ça permet de régler les petits problèmes, c’est tout.

    Et, effectivement, certains élèves collés ne viennent pas. Les parents de certains arrivaient même à faire décaler les heures de colle parce que ça les arrangeait plus ( !). Avec parfois des situations ubuesques où l’élève est collé à un moment où cela ne représente absolument pas une punition (sur une heure de trou de la journée par exemple). Et encore davantage quand le prof doit se charger de la surveillance...

  • Stéphane Mantoux
    Stéphane Mantoux répond à Profdepipo
    Il était une fois dans l' (...)
    • Posté à 16h54 le 02/10/2012
    • Internaute 58995
      Il était une fois dans l' (...)

    Exactement.
    Un vécu véridique d’un prof aujourd’hui en disponibilité (moi-même).

    Premier jour comme néotitulaire dans mon ancien établissement. Je prends mes classes (collège, surtout des 5ème cette année-là). Le soir, je sors du collège pour aller à ma voiture sur le parking. Je passe avec ma voiture devant l’entrée où sont trois élèves de 5ème (12 ans en gros) que j’ai eus pour la première fois dans la journée. J’entends, fenêtre ouverte, que l’on m’insulte pour la deuxième fois de tantouze (ils l’avaient fait quand j’étais sorti, quand je passais devant l’entrée, j’avais fait comme si de rien n’était). Je pile, je sors de la voiture et leur passe un savon comme il faut. L’un des trois essaye de se sauver. Je le rattrape, je le saisis par les bras et le plaque volontairement contre la grille extérieure (j’avais un peu peur car il partait comme un fou en abandonnant son sac et une route passante est juste à côté). Je réussis à le calmer en le sermonnant.

    Le principal de mon collège était là, à cinq mètres. De tout l’incident, il n’a pas bougé de sa place.

    Le lendemain, quand je vois la maman de l’élève que j’ai un peu secoué, elle ne m’a rien reproché, bien au contraire, elle m’a dit que j’avais eu tout à fait raison. D’ailleurs son enfant ne s’était plaint de rien. J’ai eu de la chance : elle était assistante maternelle et savait très bien que certaines situations exigent ce genre de réaction, pour l’avoir vécu elle-même. Malheureusement tous les parents ne sont pas comme ça.

    Au final, les sanctions ont pour le coup été appropriées (exclusions temporaires des trois élèves). Malheureusement, cela a été la seule fois ou presque de l’année. J’ai bénéficié de mon arrivée dans l’établissement... qui n’a bien sûr plus joué après.

    Je m’en souviens encore, de ma première journée de titulaire... je me reconnais beaucoup dans le témoignage. Courage !

  • lancetre
    • Posté à 17h17 le 02/10/2012
    • Internaute 18658

    Exclure un élève particulièrement pénible, de cours ou de l’établissement, ne peut constituer qu’un moyen pour préserver le droit à l’instruction des autres.

    En aucun cas, l’exclusion ne peut être un objectif.

    Elle devrait constituer un signal que les bornes ont été franchies, que l’élève n’est plus « gérable » parmi trente autres, et qu’il faut donc le prendre en charge.Ce devrait être le début d’un processus.

    Seulement, qui dit prise en charge dit moyens ( humains et matériels) : des personnels, des locaux...Et c’est là que le bât blesse. Il est beaucoup moins coûteux de maintenir tout le monde dans le même moule.

    Et comme certains peinent à dire les choses aussi directement, ils enrobent cette réalité comptable de beaux discours pseudo-pédagos .

  • The Corpse Grinders
    The Corpse Grinders répond à lled
    Cannibale Furax
    • Posté à 17h30 le 02/10/2012
    • 183627
      Cannibale Furax

    Difficile en effet, mais une équipe pédagogique soudée peut permettre de faire prendre conscience à la direction des problèmes, par exemple en aménageant des cours en demi-classe. Cela relève de la cuisine interne et oblige parfois l’enseignant à faire plus d’heures sans contrepartie financière, j’ai une deux collègues qui ont pu faire ce choix cette année avec des classes particulièrement dures à vivre.

    Pour ce qui est de la « thérapie » de groupe, ok, même si c’est limité. Mon reproche évoquait surtout le fait d’être rassuré qu’untel vivait des difficultés similaires lors d’une rencontre fortuite ou d’une oreille tendue en salle des profs. Peut-être me suis-je mal fait comprendre.

  • claustaire
    claustaire
    citoyen lambda
    • Posté à 19h08 le 02/10/2012
    • Expert 43479
      citoyen lambda

    Prof, pendant 40 ans, de français en collège, j’ai vu les choses s’aggraver à mesure que les classes avaient de moins en moins d’heures de français, et donc les profs de français de plus en plus d’élèves et de copies à corriger (comme les collègues de beaucoup d’autres disciplines). Avec le temps, l’âge du prof venant (et donc autorisant moins de séduction immédiate), et les attitudes de certains élèves devenant de plus en plus « surprenantes » (pour parler par euphémisme), j’ai souvent éprouvé les pires doutes, sinon les pires vertiges (dépressifs ou suicidaires). Heureusement, doté d’une assez bonne conscience politique (et syndicale), j’ai toujours su, au dernier moment, me souvenir qu’en cas de conflit avec un élève ou un groupe d’élèves, ce n’était jamais moi (individu lambda) qui étais en cause, mais juste un enseignant face à des élèves, c’est-à-dire, un élément de multiples rouages face à d’autres éléments (parfois victimes) de ces mêmes rouages. Les grincements entendus, les tensions subies, les souffrances vécues étaient celles d’un enseignant et d’élèves, pris dans un système complexe, parfois merdeux souvent magnifique et que ma petite personne n’était guère en cause. J’arrivais même, parfois, à me dire que lorsque les choses se passaient bien, c’était peut-être sans doute un peu grâce à moi (smiley), mais que lorsqu’elles se passaient mal, c’était forcément à cause de quelque chose d’un peu plus complexe que moi (situation familiale, sociale, évolution de la société, de l’école, aléas d’une relation interpersonnelle qui a pu échouer, etc.).

  • héhel
    héhel
    les pieds dans l'eau
    • Posté à 21h23 le 02/10/2012
    • Expert 158776
      les pieds dans l'eau

    Dès la rentrée, notre principale a réussi à nous dégouter en déclarant « si vous avez un problème dans vos classes, vous ne devez pas aller chercher de l’aide, mais reconquérir l’autorité perdue dans la classe »...
    J’enseigne en Guyane et l’an dernier nous avons eu plusieurs agressions très violentes (malheureusement pas relayées jusqu’en Métropole) et se sont les flics qui font la sortie de l’école à 17h ! Eux-memes ont dû appeler une fois la BAC à la rescousse ; et on nous interdit d’appeler un surveillant ou autre ! ! ! ! ...
    Le sketch d’anne Roumanoff est bien vu (pour l’école primaire !) Lien

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