Témoignage 22/09/2012 à 12h48

Moi, Française vivant dans un pays musulman

Marianne RB | freedom is my religion

Mis à jour le mardi 2 octobre 2012 à 14h59
Le texte a été notifié comme tribune, il s'agit plutôt d'un témoignage.

L’actualité de ces derniers jours me pousse à apporter un témoignage sur ce que peut être la vie d’une femme occidentale dans un pays musulman afin d’éclairer mes concitoyens restés en métropole.

C’est bizarre parce qu’avant de vivre au Maroc (cela fait un peu plus d’un an et demi que je réside à Casablanca), l’Occident était un concept qui ne me parlait pas réellement. Je me serais volontiers présentée comme une Marseillaise, une Française, une Européenne mais pas du tout comme une occidentale.

Le fait est que lorsqu’on vous perçoit comme une identité figée vous avez tendance à vous renfermer sur cette identité supposée. Le monde arabo-musulman, je connais. Enfin en théorie car j’ai un master en
relations internationales, en sociologie comparée des religions et je suis
mariée avec un Marocain.

Mais y vivre au quotidien sur une longue période change votre point de vue et bien que j’étais une fervente opposante au fameux « clash des civilisations » force est de constater que je deviens allergique à toute religiosité exacerbée.

De nombreux sujets inabordables

Je suis comme beaucoup de Français, élevée par des parents profs, soixante-huitards, qui ne m’ont pas baptisée pour me « laisser choisir » ma religion (avec l’espoir que je n’en choisisse aucune !). Des parents ouverts sur le monde qui m’ont inculqué des valeurs humanistes. Moi-même je suis féministe et engagée dans la lutte contre toutes les discriminations (racisme, antisémitisme, homophobie...).

Au Maroc, je me sens souvent perdue car de très nombreux sujets sont carrément inabordables, comme l’homosexualité par exemple. En tant que femme étrangère on ressent d’une part un sentiment de gêne car le complexe du colonisé est toujours présent : les Marocains ont tendance à couvrir de louanges les Français, « peuple civilisé » (enfin, encore faut-il que le Français en question possède les attributs physiques propres à l’idée qu’ils se font du Français – yeux clairs, peau blanche, cheveux lisses).

D’autre part il est évident que l’on souffre d’une réputation de femme facile pour ne pas dire autre chose. Ainsi il m’est arrivée qu’un chauffeur de taxi me demande si j’étais vierge tout ça pour me dire que les femmes européennes étaient des putains.

L’omniprésence du religieux

Mais le pire, le plus lourd à supporter est l’omniprésence du religieux. Et quand on touche à l’islam, les gens se braquent, aucun dialogue n’est possible. Quand on vous demande quelle est votre religion, mieux vaut répondre chrétien si vous êtes athée.

Il y a des journées où dès 8h du matin vous avez à supporter radio coran dans le taxi, entendre les appels à la prière comme sonneries de téléphone, fuir les vendeurs ambulants en chariots qui mettent à fond des lectures coraniques et quand vous rentrez chez vous c’est votre voisin emboîte le pas...Et là vous ne pouvez rien dire, vous le mécréant !

Car ici on est en terre d’islam, la religion musulmane est un socle indissociable de l’identité nationale. D’ailleurs, beaucoup de Marocains se présentent d’abord comme des musulmans. Ici il n’est pas question de spiritualité mais de contrôle de l’individu par le clan, du refus de voir émerger la diversité comme si elle était une menace.

C’est la conséquence d’une religion d’Etat inscrite dans la constitution. Moi qui vient d’une République laïque me voici dans une monarchie d’origine théologique. « Liberté, égalité, fraternité » versus « Dieu, la patrie, le roi » !

« Tu t’es convertie ? »

Le prosélytisme est une réalité : quand les gens m’entendent parler arabe classique, ils sont d’abord très heureux et me posent inévitablement LA question :

« Tu es convertie ? »

En effet, ils pensent que j’apprends l’arabe pour lire le Coran. Quand je leur dis que je suis mariée avec un Marocain c’est la même question (je rappelle que le Coran autorise le mariage d’un musulman avec une juive ou une chrétienne si les enfants du couple sont éduqués dans la religion musulmane).

Une fois on m’a carrément dit que mon mari devait être un mauvais musulman car il ne m’avait pas incitée à me convertir. La personne m’a même demandé s’il faisait le ramadan et priait.

Alors un jour, quand on ma reposé pour la énième fois cette question j’ai dit :

« Oui je suis musulmane. »

En effet, j’en avais assez de ce sentiment de déception qui envahit les visages quand la réponse est négative.

Et là je me suis fait piéger car loin de couper court au dialogue, j’ai eu droit à « Tu fais la prière ? Tu fais le jeûne ? Et pourquoi tu n’as pas le hidjab ? » Ce fut donc la première et dernière fois. Et je ne vous citerai pas les arguments chocs pour vous faire entendre que l’islam est l’unique voie possible comme :

« Cat Stevens et le commandant Cousteau sont musulmans, ils ont raison. Pourquoi pas toi ? »

Ce à quoi j’ai répondu, avec une touche de provocation :

« Moi je connais des musulmans qui sont devenus chrétiens. »

Réponse laconique de mon interlocuteur plutôt furieux :

« Eux, ce sont des cons. »

Non-muslmane, j’ai moins de droits que les autres femmes mariées

Au-delà du fait que l’on essaie de vous convertir sans cesse, il y a la réalité de la loi. Pour faire reconnaître mon mariage au Maroc, j’ai dû dire que j’étais chrétienne (heureusement qu’un certificat de baptême n’était pas exigé). Mais en tant que non-musulmane cette reconnaissance me fait perdre des droits.

En effet, le Maroc ne reconnaît pas le mariage sous le régime de la communauté de bien mais uniquement sous celui de la séparation de biens. Si mon mari décède je ne peux pas hériter de lui et lui ne peut pas hériter de moi car je suis d’une autre religion. Si nous avons des enfants, ils ne pourront pas hériter de moi car ils seront considérés comme musulmans d’office par leur père musulman.

Ils auront également l’obligation de porter des noms marocains et musulmans choisis dans une liste de prénoms autorisés. Dans les cas de divorce, même si depuis la nouvelle Moudawana la mère a la garde, en tant que chrétienne vous êtes en danger car vous devez vous engager à élever vos enfants dans l’islam.

Il suffit que votre ex-mari ou votre belle famille sorte une photo de vous une coupe de champagne à la main au repas de Noël pour faire pencher la balance, et si le juge est psychorigide vous n’aurez que vos yeux pour pleurer.

Je connais d’ailleurs des Françaises qui se sont converties uniquement pour cette raison. Certaines l’ont fait à l’insu de leur mari, gardant précieusement
leur certificat de conversion dans l’éventualité d’un divorce.

Une hierarchie entre les croyants et les non-croyants

Pour s’intégrer à la société marocaine (et afin de demander la nationalité), il faut être musulman. Tant que vous ne l’êtes pas, même si vous avez toujours vécu ici, on ne vous regardera pas comme un égal. Car il y a une hiérarchie, entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. Et parmi ceux qui croient, entre les musulmans et les autres.

Quand on pense détenir la vérité, un sentiment de supériorité se développe. Pourtant, quand je regarde les gens autour de moi, je trouve qu’ils agissent en contradiction totale avec leurs croyances : corruption à tous les niveaux, harcèlement sexuel dans la rue, mépris pour les gens pauvres, matérialisme excessif, médisance, agressivité constante. Pour moi l’islam n’existe pas, il n’y a que des musulmans. Et de ce que j’observe les musulmans sont les premiers ennemis d’eux-mêmes.

Le chemin sera long

Moi je ne crois peut être pas en Dieu mais j’agis selon des principes que je considère comme universels. Pour moi chaque être humain a la même valeur, peu importe ses croyances, ce sont les actes qui comptent. Aujourd’hui je ne me reconnais ni dans les fondamentalistes musulmans, ni dans le discours haineux de Marine Le Pen. Ils me font aussi peur l’un que l’autre.

Ces deux extrémismes s’auto-alimentent et se renvoient la balle tandis que la masse silencieuse, des deux côtés, trinque. Les pays musulmans doivent faire leur aggiornamento, intégrer la notion de citoyenneté et décréter que la foi ne s’impose pas.

Nos vieilles démocraties doivent veiller à faire appliquer leurs valeurs issues des Lumières et les porter haut et fort au niveau de la diplomatie. Le chemin sera long mais si Dieu existe, il a fait de nous des peuples et des tribus afin que nous nous connaissions tous. Ce n’est pas moi qui le dis mais le Coran.

MERCI RIVERAINS ! raudi
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  • Garde-Chiourme
    Garde-Chiourme
    Etudiant. CQFD.
    • Posté à 13h52 le 22/09/2012
    • Internaute 136535
      Etudiant. CQFD.

    Résumons-donc : il faut que « les pays musulmans fassent leur aggiornamento » pour que vous puissiez ne plus être choquée par et tenir des conversations convenables avec vos amis marocains. On compatit aussitôt.

    Par ailleurs votre témoignage est très bien écrit et votre regard assez nuancé et relativement acéré, mais vous confondez par trop différents problèmes. Les gens en règle générale n’ont pas tous des masters en sociologie comparée des religions et beaucoup n’ont pas eu la chance de voyager ; ce que je veux dire par là c’est qu’ils ont moins de recul critique et d’autonomie vis-à-vis de leur propre société et de son propre fonctionnement. Ça vaut des deux côtés de la méditerranée, et pour nous aussi. Quand on part à l’étranger, on est étranger ; et après un an et demi on l’est encore. Les relations sociales que vous aurez avec les gens n’atteindront pas le stade de l’abstraction rationnelle suffisant pour que vous puissiez discuter avec eux dans le vide béni de la raison pure.

    Une société peut très bien s’organiser autour de la religion en lieu et place d’idéaux humanistes « universels » comme vous le dites si bien ; le reste ce sont des principes de bonne gestion politique (que ce soit la laïcité ou des libertés individuelles). Quoiqu’il en soit il s’agit de « valeurs » et non de « vérités ». Comprenez-moi bien, je les partage totalement mais un peu de recul serait de mise.

    Enfin, vous concluez à un appel pour que la diplomatie française prenne à bras le corps l’éducation civilisationnelle de ces peuples musulmans. Là c’est du délire complet. Outre ce qu’on va sans doute vous dire sur le néoconservatisme et Victor Hugo, ça serait bien qu’on revienne justement à l’essence de l’action diplomatique et qu’on cesse d’y fourrer tout et n’importe quoi.

    Bref, je m’arrête là car en effet Rue89 sort de ces articles tous les jours ; merci d’avoir écrit !

  • Pili pili
    Pili pili
    Piment d'oisif
    • Posté à 13h54 le 22/09/2012
    • Internaute 188535
      Piment d'oisif

    C’est dingue, ces immigrés qui n’arrivent pas à s’intégrer..

    Plus sérieusement, c’est peut-être l’occasion de reconnaître que la liberté de culte et de mœurs cultuelles dont nous bénéficions en France est moins liée à nos présupposées caractéristiques d’occidentaux, qu’à un combat incessant qui a duré des siècles.
    Privés de cet héritage qu’un insignifiant président a piétiné dernièrement, on se retrouve comme partout ailleurs : A la merci du conditionnement des masses.
    Il apparait alors comme totalement irréaliste de penser que n’importe quel pays, portant n’importe quel passé, puisse du jour au lendemain intégrer au quotidien ces habitudes de laïcité si exceptionnelles, en fait.
    L’athéisme, au Maroc comme aux USA ou ailleurs, reste marginalement affiché.

    Et tous ces fondus de la laïcité, loin de défendre notre laïcité à la française, particulière et non universelle justement, font le même jeu que les intégristes, en considérant que leur parole est divine, si j’ose dire. Et que seule la France pourrait être considérée comme un modèle.

    Les Marocains appliqueront la même laïcité qu’ici s’ils en ont envie, vraiment envie, et pas seulement pour satisfaire quelque caprice d’habillement ou de comportement. Parce que ça demande une grande volonté, pérenne et déterminée. Ça demande aussi de compenser tous les aspects de solidarité sociale qu’inspire la religion par son pendant laïc et étatique. Bref, ça ne s’improvise pas, et ça ne s’impose pas.

    En attendant, il est temps pour vous d’apprécier la différence, et de considérer le fait que vouloir obtenir le même environnement que chez soi lorsqu’on est à l’étranger relève, un tantinet, sinon du colonialisme, au moins de l’ethnocentrisme.

  • Conventionnel
    Conventionnel répond à pollypocket
    On ne peut régner innocemment
    • Posté à 15h51 le 22/09/2012
    • Internaute 169038
      On ne peut régner innocemment

    Le témoignage est très intéressant. Il nous explique par le menu que le Royaume du Maroc n’est pas une République puisque les citoyens n’y sont pas égaux en droit.
    C’est dommage pour le Maroc et pour les Marocains, mais c’est comme ça et ce n’est pas à nous de faire changer les choses.
    En revanche, le témoignage nous dit aussi que croire que nous nous battons contre des islamistes est une connerie tout à fait digne du plus lamentable des hebdomadaires qui se croient satyriques. En réalité, nous avons devant nous - et depuis de très nombreuses années - des gens pour qui la religion n’est que le moyen de jeter dans le combat des hordes fanatisées aux amphétamines des versets du Coran.
    Et plus on excite les hordes, à coup de films ou de caricatures, plus on fait le jeu de ceux qui tirent les ficelles. Et plus on cherche à interdire des manifestations, plus on fait objectivement leur jeu.
    Au moins heureusement qu’on n’a jamais osé leur donner des armes pour les aider à sortir l’armée soviétique d’Afghanistan. Ou l’armée russe de Tchétchénie. Ou encore plus récemment - ou même présentement (comme disent les Africains) - pour renverser, lyncher et enculer les derniers tenants de la laïcité en Afrique du Nord ou au Moyen Orient.

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 15h55 le 22/09/2012
    • 49273
      Petit agité

    Quand on pense détenir la vérité, un sentiment de supériorité se développe.

    Nos vieilles démocraties doivent veiller à faire appliquer leurs valeurs issues des Lumières et les porter haut et fort au niveau de la diplomatie.

    No comment.

  • Marianne RB
    Marianne RB
    Auteur(e) de l'article freedom is my religion
    • Posté à 10h35 le 03/10/2012
    • Internaute 192839
      freedom is my religion

    Par cette tribune j’ai voulu pousser un coup de gueule. Un master en sociologie ne fait pas de vous un sociologue et cet article ne s’est jamais prétendu être une analyse sociologique.

    Je voulais juste montrer que malgré les outils intellectuels auxquels je suis censée avoir recours, quand quelque chose vous touche personnellement prendre du recul de manière rationnelle est très difficile.

    Pour la première fois j’ai expérimenté l’hostilité par ma différence et le poids des stéréotypes, je pense que cette expérience pourrait être similaire à celle d’une femme portant le hidjab en France.

    Pour ma part, je pense que l’on peut apprécier un pays et ses habitants tout en le critiquant. Je ne nie pas le droit aux étrangers en France qui vivent des situations de discriminations de les dénoncer, au contraire je les soutiens !

    Que l’on me comprenne bien : ce n’est pas la religiosité des Marocains ou l’islam que je pointais du doigt mais la dichotomie qui est flagrante entre cette religiosité et les comportements constatés au quotidien.

    La presse marocaine passe d’ailleurs son temps à le déplorer... Ainsi, le taxi qui écoute Radio Coran pourra vous arnaquer de 3 dirhams, la dame qui met l’appel à ma prière sur son GSM vous passera allégrement devant lorsque vous faites la queue et le vendeur ambulant de musiques religieuse se fera un plaisir de faire des « tssss tssss » à votre passage.

    Et malheureusement, quand votre voisin écoute des chants religieux, vous ne pouvez pas lui dire d’aller baisser le son, enfin du moins je n’ose pas. Parano me direz-vous ? Peut-être.

    Enfin, à ceux qui ont vu en moi une colonialiste, islamophobe et laïcarde je reste dubitative... Je ne savais pas que penser à l’universalité des droits de l’homme était impérialiste. Je n’ai jamais dit que je voulais un régime laïc au Maroc (je souhaiterais juste être non discriminée en tant que non musulmane) et quand j’ai parlé de faire respecter nos valeurs, c’était bien évidemment en France, sous-entendu « balayons devant notre porte si nous voulons être cohérents avec nous-mêmes » !

    Les pays arabo-musulmans ont de nombreux intellectuels (Yadh Ben Achour, feu Mohamed Arkoun, Abdou Filali Ansary...) et militants de la société civile qui réflechissent à ces questions et se battent contre les clichés relativistes du style « la démocratie et la sécularité sont impossibles en terre d’islam ».

    Ce sont ces mêmes clichés qui alimentent le choc des civilisations, théorie fumeuse qui essentialise une civilisation sans tenir compte que les civilisations évoluent, s’ouvrent et se referment. Ainsi les Lumières sont l’Occident mais l’Inquisition et la Shoah aussi, que ça plaise ou non.

    Ces dernières cinq années (sous Sarkozy) ont été très éprouvantes pour les couples mixtes car j’avais l’impression d’être perçue comme une mauvaise Française par mon choix d’avoir épousé un étranger, de surcroît musulman. Force est de constater qu’au Maroc aussi mon couple gêne.

    C’est bien dommage car le métissage des cultures c’est l’avenir, c’est crier haut et fort : au delà de nos différences nous sommes tous des êtres humains et les valeurs humanistes transcendent les frontières, les ethnies, les cultures car elles croient au progrès de l’humanité toute entière, sans exception.

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