Moi, Française vivant dans un pays musulman
L’actualité de ces derniers jours me pousse à apporter un témoignage sur ce que peut être la vie d’une femme occidentale dans un pays musulman afin d’éclairer mes concitoyens restés en métropole.
C’est bizarre parce qu’avant de vivre au Maroc (cela fait un peu plus d’un an et demi que je réside à Casablanca), l’Occident était un concept qui ne me parlait pas réellement. Je me serais volontiers présentée comme une Marseillaise, une Française, une Européenne mais pas du tout comme une occidentale.
Le fait est que lorsqu’on vous perçoit comme une identité figée vous avez tendance à vous renfermer sur cette identité supposée. Le monde arabo-musulman, je connais. Enfin en théorie car j’ai un master en
relations internationales, en sociologie comparée des religions et je suis
mariée avec un Marocain.
Mais y vivre au quotidien sur une longue période change votre point de vue et bien que j’étais une fervente opposante au fameux « clash des civilisations » force est de constater que je deviens allergique à toute religiosité exacerbée.
De nombreux sujets inabordables
Je suis comme beaucoup de Français, élevée par des parents profs, soixante-huitards, qui ne m’ont pas baptisée pour me « laisser choisir » ma religion (avec l’espoir que je n’en choisisse aucune !). Des parents ouverts sur le monde qui m’ont inculqué des valeurs humanistes. Moi-même je suis féministe et engagée dans la lutte contre toutes les discriminations (racisme, antisémitisme, homophobie...).
Au Maroc, je me sens souvent perdue car de très nombreux sujets sont carrément inabordables, comme l’homosexualité par exemple. En tant que femme étrangère on ressent d’une part un sentiment de gêne car le complexe du colonisé est toujours présent : les Marocains ont tendance à couvrir de louanges les Français, « peuple civilisé » (enfin, encore faut-il que le Français en question possède les attributs physiques propres à l’idée qu’ils se font du Français – yeux clairs, peau blanche, cheveux lisses).
D’autre part il est évident que l’on souffre d’une réputation de femme facile pour ne pas dire autre chose. Ainsi il m’est arrivée qu’un chauffeur de taxi me demande si j’étais vierge tout ça pour me dire que les femmes européennes étaient des putains.
L’omniprésence du religieux
Mais le pire, le plus lourd à supporter est l’omniprésence du religieux. Et quand on touche à l’islam, les gens se braquent, aucun dialogue n’est possible. Quand on vous demande quelle est votre religion, mieux vaut répondre chrétien si vous êtes athée.
Il y a des journées où dès 8h du matin vous avez à supporter radio coran dans le taxi, entendre les appels à la prière comme sonneries de téléphone, fuir les vendeurs ambulants en chariots qui mettent à fond des lectures coraniques et quand vous rentrez chez vous c’est votre voisin emboîte le pas...Et là vous ne pouvez rien dire, vous le mécréant !
Car ici on est en terre d’islam, la religion musulmane est un socle indissociable de l’identité nationale. D’ailleurs, beaucoup de Marocains se présentent d’abord comme des musulmans. Ici il n’est pas question de spiritualité mais de contrôle de l’individu par le clan, du refus de voir émerger la diversité comme si elle était une menace.
C’est la conséquence d’une religion d’Etat inscrite dans la constitution. Moi qui vient d’une République laïque me voici dans une monarchie d’origine théologique. « Liberté, égalité, fraternité » versus « Dieu, la patrie, le roi » !
« Tu t’es convertie ? »
Le prosélytisme est une réalité : quand les gens m’entendent parler arabe classique, ils sont d’abord très heureux et me posent inévitablement LA question :
« Tu es convertie ? »
En effet, ils pensent que j’apprends l’arabe pour lire le Coran. Quand je leur dis que je suis mariée avec un Marocain c’est la même question (je rappelle que le Coran autorise le mariage d’un musulman avec une juive ou une chrétienne si les enfants du couple sont éduqués dans la religion musulmane).
Une fois on m’a carrément dit que mon mari devait être un mauvais musulman car il ne m’avait pas incitée à me convertir. La personne m’a même demandé s’il faisait le ramadan et priait.
Alors un jour, quand on ma reposé pour la énième fois cette question j’ai dit :
« Oui je suis musulmane. »
En effet, j’en avais assez de ce sentiment de déception qui envahit les visages quand la réponse est négative.
Et là je me suis fait piéger car loin de couper court au dialogue, j’ai eu droit à « Tu fais la prière ? Tu fais le jeûne ? Et pourquoi tu n’as pas le hidjab ? » Ce fut donc la première et dernière fois. Et je ne vous citerai pas les arguments chocs pour vous faire entendre que l’islam est l’unique voie possible comme :
« Cat Stevens et le commandant Cousteau sont musulmans, ils ont raison. Pourquoi pas toi ? »
Ce à quoi j’ai répondu, avec une touche de provocation :
« Moi je connais des musulmans qui sont devenus chrétiens. »
Réponse laconique de mon interlocuteur plutôt furieux :
« Eux, ce sont des cons. »
Non-muslmane, j’ai moins de droits que les autres femmes mariées
Au-delà du fait que l’on essaie de vous convertir sans cesse, il y a la réalité de la loi. Pour faire reconnaître mon mariage au Maroc, j’ai dû dire que j’étais chrétienne (heureusement qu’un certificat de baptême n’était pas exigé). Mais en tant que non-musulmane cette reconnaissance me fait perdre des droits.
En effet, le Maroc ne reconnaît pas le mariage sous le régime de la communauté de bien mais uniquement sous celui de la séparation de biens. Si mon mari décède je ne peux pas hériter de lui et lui ne peut pas hériter de moi car je suis d’une autre religion. Si nous avons des enfants, ils ne pourront pas hériter de moi car ils seront considérés comme musulmans d’office par leur père musulman.
Ils auront également l’obligation de porter des noms marocains et musulmans choisis dans une liste de prénoms autorisés. Dans les cas de divorce, même si depuis la nouvelle Moudawana la mère a la garde, en tant que chrétienne vous êtes en danger car vous devez vous engager à élever vos enfants dans l’islam.
Il suffit que votre ex-mari ou votre belle famille sorte une photo de vous une coupe de champagne à la main au repas de Noël pour faire pencher la balance, et si le juge est psychorigide vous n’aurez que vos yeux pour pleurer.
Je connais d’ailleurs des Françaises qui se sont converties uniquement pour cette raison. Certaines l’ont fait à l’insu de leur mari, gardant précieusement
leur certificat de conversion dans l’éventualité d’un divorce.
Une hierarchie entre les croyants et les non-croyants
Pour s’intégrer à la société marocaine (et afin de demander la nationalité), il faut être musulman. Tant que vous ne l’êtes pas, même si vous avez toujours vécu ici, on ne vous regardera pas comme un égal. Car il y a une hiérarchie, entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. Et parmi ceux qui croient, entre les musulmans et les autres.
Quand on pense détenir la vérité, un sentiment de supériorité se développe. Pourtant, quand je regarde les gens autour de moi, je trouve qu’ils agissent en contradiction totale avec leurs croyances : corruption à tous les niveaux, harcèlement sexuel dans la rue, mépris pour les gens pauvres, matérialisme excessif, médisance, agressivité constante. Pour moi l’islam n’existe pas, il n’y a que des musulmans. Et de ce que j’observe les musulmans sont les premiers ennemis d’eux-mêmes.
Le chemin sera long
Moi je ne crois peut être pas en Dieu mais j’agis selon des principes que je considère comme universels. Pour moi chaque être humain a la même valeur, peu importe ses croyances, ce sont les actes qui comptent. Aujourd’hui je ne me reconnais ni dans les fondamentalistes musulmans, ni dans le discours haineux de Marine Le Pen. Ils me font aussi peur l’un que l’autre.
Ces deux extrémismes s’auto-alimentent et se renvoient la balle tandis que la masse silencieuse, des deux côtés, trinque. Les pays musulmans doivent faire leur aggiornamento, intégrer la notion de citoyenneté et décréter que la foi ne s’impose pas.
Nos vieilles démocraties doivent veiller à faire appliquer leurs valeurs issues des Lumières et les porter haut et fort au niveau de la diplomatie. Le chemin sera long mais si Dieu existe, il a fait de nous des peuples et des tribus afin que nous nous connaissions tous. Ce n’est pas moi qui le dis mais le Coran.
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Etudiant. CQFD.
Etudiant. CQFD.
Résumons-donc : il faut que « les pays musulmans fassent leur aggiornamento » pour que vous puissiez ne plus être choquée par et tenir des conversations convenables avec vos amis marocains. On compatit aussitôt.
Par ailleurs votre témoignage est très bien écrit et votre regard assez nuancé et relativement acéré, mais vous confondez par trop différents problèmes. Les gens en règle générale n’ont pas tous des masters en sociologie comparée des religions et beaucoup n’ont pas eu la chance de voyager ; ce que je veux dire par là c’est qu’ils ont moins de recul critique et d’autonomie vis-à-vis de leur propre société et de son propre fonctionnement. Ça vaut des deux côtés de la méditerranée, et pour nous aussi. Quand on part à l’étranger, on est étranger ; et après un an et demi on l’est encore. Les relations sociales que vous aurez avec les gens n’atteindront pas le stade de l’abstraction rationnelle suffisant pour que vous puissiez discuter avec eux dans le vide béni de la raison pure.
Une société peut très bien s’organiser autour de la religion en lieu et place d’idéaux humanistes « universels » comme vous le dites si bien ; le reste ce sont des principes de bonne gestion politique (que ce soit la laïcité ou des libertés individuelles). Quoiqu’il en soit il s’agit de « valeurs » et non de « vérités ». Comprenez-moi bien, je les partage totalement mais un peu de recul serait de mise.
Enfin, vous concluez à un appel pour que la diplomatie française prenne à bras le corps l’éducation civilisationnelle de ces peuples musulmans. Là c’est du délire complet. Outre ce qu’on va sans doute vous dire sur le néoconservatisme et Victor Hugo, ça serait bien qu’on revienne justement à l’essence de l’action diplomatique et qu’on cesse d’y fourrer tout et n’importe quoi.
Bref, je m’arrête là car en effet Rue89 sort de ces articles tous les jours ; merci d’avoir écrit !




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