Tribune 18/09/2012 à 17h53

Le renseignement français, victime de la « sécurité spectacle »

Eric Denécé | Dir. du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R)

Tribune

Que valent nos « services » ? Nous permettent-ils de conduire efficacement notre politique étrangère et nos opérations extérieures ? Nous protègent-ils vraiment du terrorisme et de l’agressivité de nos concurrents économiques ?

Les « administrations secrètes », services de renseignement et de sécurité, ont longtemps échappé à tout contrôle et à toute évaluation.

Si les services français sont d’un niveau honorable – essentiellement grâce à la qualité des femmes et des hommes qui les composent – et s’ils ne commettent pas plus de bévues que les autres, force est de reconnaître que nous ne sommes pas les meilleurs au monde.

La profession est tolérée mais honteuse

Nos effectifs et nos budgets sont de loin inférieurs à ceux du Royaume-Uni ou de l’Allemagne, pays aux responsabilités internationales équivalentes à celles de la France.

A qui la faute ? A nos politiques de tout bord, qui n’ont jamais compris à quoi pouvaient servir les services. Ils s’attachent à les neutraliser ou à les cantonner dans des missions indignes de leurs capacités, par peur des scandales. La profession est tolérée mais honteuse, un mal nécessaire en somme.

Surtout, les élites françaises, confinées dans les certitudes que leur a conférées un diplôme obtenu vers l’âge de 25 ans, se remettent rarement en question. Elles ne considèrent guère que l’information soit utile, puisqu’elles savent ! Et quand on sait, on ne demande pas !

« Sécurité spectacle »

Les capacités du renseignement national ont toujours été sous-utilisées. Si les services chargés de protéger le pays contre les ingérences étrangères ou les institutions démocratiques contre les extrémismes n’en ont pas trop souffert, le renseignement extérieur a été le plus souvent livré à lui-même, sans directives.

Depuis le 11 Septembre, nous sommes entrés dans le règne de la « sécurité spectacle ». Les dirigeants actuels ne sont préoccupés que par une chose : qu’aucun attentat ne vienne perturber leur mandat et compromettre leur réélection. Les autres sujets ne comptent pas, car leurs effets ne se mesurent pas sur la durée d’un mandat.

Aussi, nos services – DCRI et DGSE – ont été conduits à se polariser quasi exclusivement sur la lutte antiterroriste et la libération d’otages, alors que ce ne sont là que deux menaces parmi d’autres.

Les « grands écarts » de la DGSE


Le blason de la DGSE

En matière de renseignement extérieur, peu de choses sont faites pour discerner l’avenir à moyen terme et défendre nos intérêts nationaux : garantir notre libre accès aux marchés mondiaux et aux ressources naturelles rares, identifier de nouvelles menaces avant qu’elles ne prennent forme, décrypter l’évolution chaotique du monde, etc.

La politique étrangère française étant de plus en plus inexistante – nous sommes aujourd’hui dans un suivisme total des positions américaines – la DGSE est conduite à faire des « grands écarts » pour le moins paradoxaux : en Libye comme en Syrie, au prétexte légitime de renverser des dictatures, des officiers de nos services forment des combattants djihadistes et collaborent étroitement avec l’Arabie saoudite et le Qatar, pays qui ont toujours soutenu Al Qaeda et auprès desquels le régime syrien, malgré ses défauts, est une démocratie avancée…

On ne travaille plus contre nos alliés

Sur le plan intérieur, la focalisation antiterroriste amène à négliger la lutte contre l’espionnage politique et économique étranger, qui reste bien réel, et les nouvelles formes de violences émergentes (agroterrorisme, écoterrorisme) sont insuffisamment suivies.

Plus grave, nos services ne travaillent plus contre nos alliés, ce qu’eux, en particulier les Etats-Unis, ne se privent pas de faire, en agissant, au mépris des lois diplomatiques, dans nos banlieues mêmes.

Des patrons non spécialistes

L’autre conséquence de cette politique de « sécurité spectacle » a été la politisation des services de sécurité, incarnée par Bernard Squarcini, l’ex-directeur de la DCRI, et par l’affaire de Toulouse : l’ingérence des plus hautes autorités politiques dans une affaire qui aurait normalement dû être conduite par le procureur de la République local.

A l’exception notable des deux derniers directeurs de la DCRI, les responsables des administrations du renseignement ont toujours été choisis pour leur méconnaissance du métier et pour leur allégeance au Président.

C’est particulièrement vrai pour la DGSE, un peu moins pour la DST où ont été nommés quelques préfets d’expérience. Dans les services militaires – DRM et DPSD – rares sont les officiers généraux à disposer d’une vraie expérience du renseignement parmi ceux qui les ont dirigés.

Nommerait-on un inspecteur des finances à la tête d’un porte-avions ou un ambassadeur dans un commissariat ? Non ! C’est pourtant ce que l’on fait avec les services.

Dernière illustration en date, la nomination récente d’un diplomate – d’excellente réputation au demeurant – comme directeur du renseignement de la DGSE. C’est à un professionnel des opérations clandestines que le poste aurait dû être confié : il s’agit d’une erreur de casting complète.

Le renseignement n’est ni de droite ni de gauche. Mais son mépris et sa mauvaise utilisation sont également partagés par les deux composantes de notre classe politique.

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
Infos pratiques
« Les Services secrets français sont-ils nuls ? », par Eric Denécé

Préface de Michel Rocard, éd. Ellipses, 2012.

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  • 20 réactions
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  • le soudanais
    le soudanais
    ici et là
    • Posté à 18h28 le 18/09/2012
    • Internaute 16438
      ici et là

    Il faudrait aussi peut être revoir complétement les modes de recrutement. Jusqu’à très récemment il était quasi impossible de trouver une page officielle qui permette d’en apprendre un peu plus sur les métiers du renseignement et les possibles carrières en son sein. Il y a bien quelque chose aujourd’hui, mais pour 2012 c’est indigent... Honteux même. Il suffit de passer 5mn sur le site du FBI ou du MI5 pour comprendre le fosse qui sépare nos approches. De plus j’ai cru comprendre que la grande majorité des recrutement se font par promotion interne au sein de l’administration et que les militaires sont toujours très représentés. Pour le service Action je comprends, mais bon analyste... Pour finir une simple mention au STIC vous écarte du processus e recrutement. plutôt stupide quand on connait la fiabilité des fichiers de police. Je pense très honnêtement que la France se passe des services de gens compétents et motives pour les plus mauvaises raisons possibles. Je ne parle même pas des rémunérations ;)

    • BobCat
      BobCat répond à le soudanais
      observateur
      • Posté à 18h52 le 18/09/2012
      • Internaute 71310
        observateur

      Il semble, d’après l’article, que « la profession est tolérée, mais honteus » ...
      Tout est presque dit, nous avons les services de renseignement à l’image de nos gouvernants ! ...

  • Monsieur Teste
    Monsieur Teste
    Rationaliste sans espoir
    • Posté à 18h56 le 18/09/2012
    • Internaute 192586
      Rationaliste sans espoir

    Si seulement les services de renseignement étaient les seules victimes de la « sécurité spectacle » ! Quand on lit l’excellente enquête de David Dufresne sur l’affaire des caténaires (« Tarnac, magasin général », Calmann-Lévy, 2011), on se rend compte que tout citoyen peut tomber dans les griffes d’un show avec matraque, placage au sol et garde à vue. Il y a au fond un paradoxe constitutif de tout service de renseignement dans un Etat démocratique : la démocratie libérale réclame la publicité des actes du gouvernement - à des fins de critique publique et de vigilance -, mais les services secrets, ma foi, réclament le secret. Du coup, les chances de dérapages augmentent avec chaque couche de confidentialité...

  • Tom-
    • Posté à 19h07 le 18/09/2012
    • Internaute 9410

    Quand c’est « ni droite, ni gauche », c’est de droite.

  • Pili pili
    Pili pili
    Piment d'oisif
    • Posté à 19h43 le 18/09/2012
    • Internaute 188535
      Piment d'oisif

    Vous parlez assez peu du renseignement qui concerne la guerre économique, et dans laquelle la notion d’allié est toujours une plaisanterie.

    La « Sécurité spectacle » de Sarkozy nous a fait perdre bien des batailles de ce côté là. L’affaire d’espionnage Renault nous a bien ridiculisé, celle de l’acquisition de Uramin par Areva aussi.

    Il n’y a que dans le domaine de l’épicerie coopérative d’ultra-gauche qu’on est super-balèzes...

  • the ghost
    the ghost
    expatrie
    • Posté à 19h45 le 18/09/2012
    • 173412
      expatrie

    desole d’etre peu sympathique, mais j’ai un bon souvenir de tous les scandales qui ont touche les services secrets et je dois dire que ma conclusion est qu’ils ne sont pas seulement inutiles, mais nuisibles.
    En democratie ils ne devraient pas exister puisque etant secret ils ne peuvent etre controles, en plus leur tendence est de proteger l’ordre etabli, les notables meme quand sans espoir, comme dans le cas de DSK !
    Finalement dans un monde globalise, les interets nationaux doivent faire place a ceux de l’humanite, et pour le moment les services secrets n’aident pas les peuples mais les interets supranationaux non democratiques (voir criminels !).

  • XavXav
    • Posté à 19h49 le 18/09/2012
    • Internaute 28444

    C’est un plaidoyer pour Squarcini ? (« les deux derniers chefs étaient bons... », or l’un d’eux est Squarcini).

    Quat au diplomate, je crois a contrario que ce n’est pas forcément un mauvais choix : il trouvera en interne les expertises techniques dont il a besoin (j’espère que les personnels des services auront à cœur de lui transmettre ces expertises) et lui même apportera justement une vision peut-être moins centrée sur le terrorisme, dont l’auteur de l’article déplore le manque.

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 20h13 le 18/09/2012
    • 49273
      Petit agité

    Il y a eu aussi Pierre Marion, qui a été nommé directeur du SDECE en 1981 après avoir fait la totalité (je crois) de sa carrière chez Air France. D’ailleurs lui aussi décrivait le désintérêt manifeste de Mitterrand pour les affaires concernant les services secrets.

    • It08
      It08 répond à Deamon7
      Etudiant
      • Posté à 20h48 le 18/09/2012
      • Internaute 155451
        Etudiant

      (trompé)

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 20h41 le 18/09/2012
    • 49273
      Petit agité

    Je lis fréquemment les notes et rapports du CF2R, c’est parmi ce qui se fait de mieux en termes d’analyse sur les sujets touchants au renseignement et aux situations chaudes (Syrie, Iran, Mali, etc...). Sérieux et équilibré, ce qui est rarissime, sauf pour des infos hyper spécialisées et hors de prix.

  • It08
    It08
    Etudiant
    • Posté à 20h48 le 18/09/2012
    • Internaute 155451
      Etudiant

    Les services secret c’est comme le dopage : On doit en avoir un parce que les autres en ont un.

    Bon sinon, la défense c’est pas le troisième poste de dépense de l’état, après le remboursement (des intérêts de) la dette et l’éducation ?

    Ça me semble pas si mal, par rapport à la justice, qui peine à la treizième place (sensée être l’un des trois pouvoirs et par là garant de la république).

    • Deamon7
      Deamon7 répond à It08
      Petit agité
      • Posté à 20h52 le 18/09/2012
      • 49273
        Petit agité

      Le renseignement n’est qu’une petite partie du budget de l’armée. Les Américains rien que pour le renseignement dépensent l’équivalent de tout notre budget de défense (j’ai lu ça il y a quelques années, j’ignore si c’est exactement le même rapport aujourd’hui, en tout cas le budget de la DGSE est ridicule).

      • It08
        It08 répond à Deamon7
        Etudiant
        • Posté à 21h08 le 18/09/2012
        • Internaute 155451
          Etudiant

        Et les USA ont une population 5 fois supérieure à celle de la France. Pour avoir une échelle équivalente il faudrait additionner les budgets de toute l’Europe occidentale.

        C’est aussi bête que comparer le PIB chinois à celui des USA.

         
        • HSEHNAMAP
          HSEHNAMAP répond à It08
          Votre commentaire a été (...)
          • Posté à 01h34 le 19/09/2012
          • Internaute 132226
            Votre commentaire a été (...)

          Sans compter que les américains perdent toutes les guerres qu’ils déclenchent...
          Je sais, l’important n’est pas de gagner, l’important c’est que ça coûte un max de blé.

        • Deamon7
          Deamon7 répond à It08
          Petit agité
          • Posté à 04h27 le 19/09/2012
          • 49273
            Petit agité

          Ne soyez pas désagréable, c’est juste pour donner une idée des échelles. Et même en additionnant tous les budgets européens, ce qui fait une population et un PIB supérieurs à ceux des USA, vous êtes loin du compte.

          • It08
            It08 répond à Deamon7
            Etudiant
            • Posté à 11h49 le 19/09/2012
            • Internaute 155451
              Etudiant

            Je ne voulais pas être désagréable. Et j’ai précisé l’Europe occidentale, qui ne comprend pas l’ex bloc soviétique et l’europe scandinave.

            Ça donne environ 350 millions d’habitants, donc une échelle relativement similaire à celle des USA.

        3 autres commentaires
  • Docteur Ralph
    Docteur Ralph
    polymorphe
    • Posté à 09h44 le 19/09/2012
    • Internaute 92084
      polymorphe

    Malgré une argumentation bancale, cet article souligne le syndrome qui mine la politique étrangère de la France depuis plus d’un siècle.
    En matière de renseignement et de ce que d’aucuns appellent « exercice de puissance », notre pays est et a toujours été à la ramasse, empêtré dans une éternelle réactivité face aux affaires du monde et incapable de faire preuve de proactivité, l’enjeu absolument fondamental du renseignement moderne.
    Les États-Unis ont le même problème, ce qui explique qu’en dépit de capacités en renseignement dantesques, ils se prennent taule sur taule partout où ils interviennent.

    Il n’aura échappé à personne que notre pays est intégré au sein d’un espace mondial où la philosophie globale n’est pas à l’entente béate, la paix et à la transparence générale entre les nations et tous les autres acteurs des relations internationales, sur les plans économique, politique, diplomatique, stratégique, environnemental ou militaire.

    A ce titre, les services secrets sont plus que jamais nécessaires pour essayer de tirer notre épingle du jeu et surtout afin de protéger des intérêts dont certains pourraient être potentiellement menacés à moyen terme. Encore faut-il savoir s’en servir et leur donner les outils humains et techniques nécessaires.

    Sur ces plans justement, la France est un des États européens qui dispose le plus d’atouts. Mais comme nos agences de renseignement (intérieur, extérieur et militaire) sont gérées en dépit du bon sens à l’image de quasiment tous les organes publics gaulois, on peut en effet partager le pessimisme de cet article.

  • crotedeunékipudéfaisse
    crotedeunékipudéfaisse
    Moyenne, zéro et j'adore ça
    • Posté à 14h01 le 19/09/2012
    • Internaute 187290
      Moyenne, zéro et j'adore ça

    « Aussi, nos services – DCRI et DGSE – ont été conduits à se polariser quasi exclusivement sur la lutte antiterroriste et la libération d’otages, alors que ce ne sont là que deux menaces parmi d’autres. »

    Perfect... Si on compare le nombre d’attaques terroristes en France au nombre de morts par d’accidents de voiture, ça nous donne une idée sur la façon dont l’argent public est dépensé.

    « Des patrons non spécialistes ».
    C’est devenu la mode en France. On aime les « managers ». Des gens incompétents qui étouffent l’évolution et le progrès.
    Pour résumer, Mardi tu gères les stocks de frites congelés à la cantoche et mercredi tu te retrouves catapulté dans les renseignements.

    La sécurité spectacle c’est une autre manière d’exprimer le règne de la terreur, un truc totalement artificiel mais qui sert bien les politiques. Et encore, on n’est pas arrivé au niveau des US. Il est à espérer qu’on y arrivera jamais.
    Ca serait carrément la psychose.
    Sur mon lieu de travail il y a des agents de sécurité qui demandent aux visiteurs de présenter leurs sacs ouverts aux visiteurs, il y a même des militaires qui patrouillent par 4 dans le parc alentour.
    C’est tout bonnement ridicule mais ça sert aux politiques à faire comprendre au peuple que la présence de l’armée dans la vie de tous les jours, c’est banal en fin de compte. Vers quel type de société avons-nous glissé...

    J’ai l’impression que depuis qu’on est retourné dans l’OTAN, que nos politiciens s’entendent pour renforcer la bureaucratie de Bruxelles, le mandat international a eu pour conséquence qu’on a laissé à d’autres le soin de gérer notre pays et en ce sens, je ne vois rien d’étonnant à ce que la qualité de nos services de renseignements ait baissé et que les choix ne sont pas pertinents. Enfin bref, tout ça pour dire que cette tribune est intéressante, mais son contenu ne m’étonne guère.

  • firefly
    firefly
    Corvéable à merci...
    • Posté à 16h07 le 19/09/2012
    • Internaute 22885
      Corvéable à merci...

    Trop occupés à surveiller l’intérieur pour s’occuper de l’extérieur.

    • poulpe rose
      poulpe rose répond à firefly
      etudiant
      • Posté à 20h22 le 19/09/2012
      • Internaute 120277
        etudiant

      Le gros problème, c est qu à l intérieur aussi, ils se sont plantés : Non seulement ils nous découvrent une fausse extrème gauche terroriste mais en plus ils se font manipuler par une de leurs pires recrues ... si c est pas des gros nuls , ça y ressemble !

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