Explicateur 05/09/2012 à 18h23

L’Azerbaïdjan et l’Arménie au bord de la guerre pour un meurtre à la hache

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

En permettant la libération, contre de l’argent, d’un Azéri coupable du meurtre d’un Arménien, la Hongrie a réveillé l’hostilité entre ces deux pays.


Le lieutenant Safarov au cours de son procès à Budapest en 2006 (ATTILA KISBENEDEK/AFP)

C’est un vieux conflit qui se réveille et menace de tourner à la guerre ouverte, par la faute de la diplomatie vénale d’un membre de l’Union européenne : la Hongrie de Viktor Orban. L’Arménie et l’Azerbaïdjan, deux voisins du Caucase, sont au bord de l’affrontement.

L’histoire remonte à 2004, à une formation au sein de l’Otan à Budapest, à laquelle participaient Ramil Safarov, un officier envoyé par l’Azerbaïdjan, et Gurgen Margaryan, représentant l’Arménie, deux républiques anciennement soviétiques, devenues partenaires de l’Alliance atlantique.

Une nuit, Safarov l’Azéri décapite Margayan l’Arménien à coups de hache pendant son sommeil, à l’université de la défense nationale Zrínyi Miklós de Budapest, avant de chercher à tuer un deuxième stagiaire arménien.

« Je voulais me venger de l’ensemble de la nation arménienne », a-t-il déclaré à la police.

Un crime de sang froid qui choque les opinions des deux pays, ennemis historiques. Il est arrêté, jugé et condamné à la prison à perpétuité. Fin du premier épisode.

Au début de l’été, le premier ministre hongrois, Viktor Orban, effectue une visite officielle en Azerbaïdjan, placée sous le signe de l’économie, la Hongrie traversant de sérieuses difficultés. Au passage, le gouvernement azéri réitère sa demande de voir son soldat perdu Safarov purger sa peine d’emprisonnement dans son pays...

Pour une poignée de dollars

Fin août, la presse hongroise révèle que l’Azerbaïdjan, pays riche en hydrocarbures, est susceptible d’acheter des obligations hongroises d’une valeur de deux ou trois milliards d’euros. Une somme qui couvrirait la plus grande partie de l’émission de dette en devises prévue par la Hongrie en 2012...

Officiellement, aucun rapport entre les milliards d’euros et le sort de Ramil Safarov. Mais en Arménie, les mises en garde et les manifestations se multiplient pour empêcher ce qui finit par se produire : le meurtrier est transféré en Azerbaïdjan, officiellement pour y purger sa peine. Communiqué du gouvernement hongrois :

« Le ministère azéri a informé le [ministère de l’Administration publique et de la Justice] qu’il ne modifierait pas la condamnation de Safarov, et continuerait directement à appliquer la condamnation fondée sur le verdict hongrois. »

Mais sitôt dans son pays, Ramif Safarov est libéré et, tel un héros national, promu au grade de commandant, se voit attribuer un logement, offrir une voiture... Le gouvernement lui paye même ses arriérés de solde pendant ses années de prison en Hongrie !


Capture d’écran de Safarov apparaissant libre à la télévision d’Azerbaïdjan, une rose à la main


Le portrait de Ramil Safarov brûlé pendant la manifestation devant l’ambassade de Hongrie à Erevan, capitale de l’Arménie (Steve Storey/Demotix via Global Voices)

L’Arménie est indignée, et l’heure est à la vengeance, d’abord vis-à-vis de la Hongrie avec laquelle les relations diplomatiques sont suspendues. L’armée est aussitôt placée en état d’alerte.

Le président arménien, Serge Sarkissian, a été clair lundi :

« Nous ne voulons pas la guerre, mais si nous y sommes contraints, nous nous battrons et nous gagnerons. »

Global Voices rapporte qu’en Hongrie, suite au déluge de commentaires en anglais critiquant le gouvernement hongrois, les commentaires ont été désactivés sur la page Facebook officielle du premier ministre Viktor Orban. Des commentaires virulents ont aussi été postés sur la page Facebook de l’ambassade de Hongrie aux Etats-Unis.

Justice à vendre

Arsen Kharatyan, qui a manifesté devant l’ambassade de Hongrie à Washington, a partagé une photo où il tient une affiche disant :

« Achetez la justice en Hongrie pour deux milliards de dollars. »


Manifestant arménien à Washington : « Achetez la justice en Hongrie pour deux milliards de dollars » (Via Facebook)

En Hongrie, où la politique de Viktor Orban est très contestée, le quotidien de gauche Nepszava, cité par Eurotopics.net, déplore l’initiative diplomatique du gouvernement :

« Le gouvernement hongrois a causé le plus grand scandale diplomatique de ces dernières décennies en livrant Ramil Safarov à l’Azerbaïdjan. [...] Pour lui, des milliards de dollars valent plus que l’honneur et l’équité.

A court terme, l’argent azerbaïdjanais peut adoucir les soucis de l’économie hongroise, mais notre pays a perdu le peu de respect dont il disposait en Europe et dans le monde. »

Eviter la guerre

Mais si l’attitude de la Hongrie est au cœur du débat, ce sont évidemment les réactions en Arménie et en Azerbaïdjan qui font redouter le pire aujourd’hui.

Ce sont deux républiques ex-soviétiques dont l’hostilité historique a éclaté au grand jour à la mort de l’Union soviétique en 1991, autour de l’enclave du Haut-Karabakh. Ce petit territoire d’à peine 150 000 habitants d’origine arménienne, enclavé à l’intérieur de l’Azerbaïdjan, a décrété son indépendance (non reconnue) en 1991, pour ne pas se soumettre aux Azéris à défaut de pouvoir se rattacher à l’Arménie.


Carte de l’Azerbaïdjan. En marron, le Haut-Kabarakh (Clevelander/Wikimedia Commons/CC)

Se sont ensuivis trois ans de guerre, faisant 30 000 morts et des centaines de milliers de réfugiés et déplacés, jusqu’en 1994, suivis de près de vingt ans de paix fragile car la question du Haut-Karabakh n’est toujours pas réglée. La France fait d’ailleurs partie d’un groupe de contact, avec la Russie et les Etats-Unis, qui cherche vainement une solution depuis deux décennies...

Le tour de passe-passe autour de l’encombrant prisonnier de la Hongrie a brutalement réveillé les passions. Tous les Arméniens, y compris ceux de la diaspora, partagent le sentiment exprimé sur ce tweet :

« L’Azerbaidjan menace la paix régionale en glorifiant un crime raciste. »

La diplomatie s’est mise en marche, avec une visite d’Hillary Clinton, en tournée en Asie, qui s’est rendue à Bakou et à Erevan. Moscou, Paris et Washington se disent « préoccupés ». Ils s’efforcent tous d’éviter que la guerre des mots et des émotions ne se transforme en guerre ouverte.

Le réveil de cette guerre, dont les racines remontent à la nuit des temps, serait une tragédie humaine et politique dans cette région aux lignes de fracture multiples. La responsabilité hongroise, en cas de guerre, serait immense.

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
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  • spleenlancien
    spleenlancien
    Merde à l'or
    • Posté à 19h32 le 05/09/2012
    • Internaute 78672
      Merde à l'or

    L’extradition de cet Azéri a beaucoup énervé un éditorialiste hongrois qui ne mâche pas ses mots.
     »...Etre hongrois, par les temps qui courent, est un sentiment pénible et désagréable : nous représentons un pays qui approuve contre caution un assassinat à la hache à motivation nationaliste, mais qui, en guise de caution, accepte des fausses perles. C’est un pays immoral et stupide. La vallée des couillons. Des putains... »

    « Etre hongrois est aujourd’hui un sentiment pénible et désagréable »

  • Le Savoyard
    Le Savoyard
    Près des cimes, loin des cons... (...)
    • Posté à 21h29 le 05/09/2012
    • Internaute 134255
      Près des cimes, loin des cons... (...)

    Non, la responsabilité hongroise, même si Viktor Orban est une pourriture, ne serait pas immense car elle n’aura été que le facteur déclencheur de l’éventuel conflit qui se dessine. La Hongrie n’aurait d’autre responsabilité que celle-là. Et il y aurait pu y avoir d’autres événements qui auraient pu déclencher ce conflit diplomatique, comme des déclarations à la con d’un président de l’un ou l’autre camp, ou des incidents de frontières, ou des événements dans le Haut-Karabakh.

    La vraie responsabilité de la fragilité du Caucase, c’est une fois de plus les Russes qui ont fait arbitrairement sous l’URSS un tracé de frontières digne d’un partage colonial (cf. conférence de Berlin pour l’Afrique en 1885) en ne prenant pas en compte volontairement la délimitation des peuples habitant la région. C’était surtout dans le but de toujours mieux diviser pour mieux régner, car si ces peuples s’étaient affrontés sous l’URSS, Moscou serait intervenu et aurait renforcé son pouvoir par ce biais.

    De plus, l’Occident se retrouve dans une sale mouise : l’Azerbaïdjan est riche en pétrole, donc ses diplomaties ont intérêt à ne pas trop titiller Bakou. Alors que légitimement, il y a eu un crime xénophobe scandaleux qui a été commis. Or, si conflit militaire il devait y avoir, on sait qui interviendrait directement dans la guerre et s’en frotterait les mains : Poutine ! La Russie encore gagnante et renforçant sa position dans la région...

  • Féline
    Féline
    fée
    • Posté à 23h05 le 05/09/2012
    • Internaute 111221
      fée

    C’est tout de même un peu fort de café :

    Dans cette histoire, l’Azerbaïdjan ment à la Hongrie, libère, promeut et glorifie un meurtrier raciste qui tranche la tête des gens dont la nationalité ne lui plait pas à la hache.

    Et qui est au banc des accusés ? La Hongrie !

    Si on doit considérer qu’il est si incroyable que M. Orban ait pu une seule seconde faire confiance à l’Azerbaïdjan alors comment justifier que la France soit membre d’une organisation, l’OTAN, dont l’Azerbaïdjan est un partenaire ? Doit-on avertir M. Hollande de ce partenariat pour qu’il en tire la conclusion qui s’impose concernant notre place dans l’OTAN s’il ne veut pas être comparé à M. Orban ?

    Sinon, au-delà de cette mise en accusation aberrante de la Hongrie, cette affaire n’a pas de quoi nous rendre optimiste pour la paix dans cette région du monde : entre ce qui se passe en Syrie, les déclarations israéliennes concernant l’Iran et maintenant les menaces de guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la guerre générale n’a malheureusement jamais été aussi proche...

  • PaulTron
    PaulTron répond à Mikcey
    Ce champ sera visible par tous (...)
    • Posté à 00h26 le 06/09/2012
    • Internaute 168564
      Ce champ sera visible par tous (...)

    Il n’y aura pas de guerre. Voyez mon post plus haut sur les pipelines de la région. Personne ne veut d’une guerre là où transite le pétrole entre l’Asie et l’Europe. La Turquie est protégée par les oléoducs qui passent sur son territoires et pour l’instant arrivent en Roumanie et en Grèce (deux pays entrés dans l’Europe bien rapidement). La guerre en Georgie s’est bien vite éteinte. les Russes n’occupent que l’Abkhazie et grondent, mais les USA et l’Europe ne laissent pas faire. D’ailleurs notre ex s’est pointé là-bas pour calmer le jeu. Depuis 30 ans, toutes les guerres dans la monde ont comme arrière plan la protection et la construction des oléoducs. Prenez un livre d’histoire, regardez chaque conflit, regardez les cartes des oléoducs, à chaque fois, il y a convergence.
    Dans cette histoire, l’Arménie montre ses muscles pour faire pression, mais la guerre n’aura pas lieu. Le cessez-le-feu entre les deux pays a été imposé par la communauté internationale et ces deux pays s’y tiendront. Le premier qui bouge se fait écraser, comme la Tchétchénie ou le Daghestan, soit par les Russes, soit par les Américains, et certainement par les deux, vu les enjeux économiques.

  • Jupiter Capitolin
    Jupiter Capitolin répond à Féline
    Burp
    • Posté à 05h59 le 06/09/2012
    • Internaute 189743
      Burp

    À moins d’être le dernier des crétins, Orban savait qu’en libérant ce mili contre monnaie sonnante et trébuchante, il allait pour le moins provoquer l’Arménie et probablement mettre un tueur en liberté. Dans tous les cas, il rend la Hongrie responsable de ses agissements douteux.
    Cela n’a pas grand chose à voir avec l’OTAN qui est une alliance militaire ne reposant pas sur des considérations morales. On choisit ses alliés en fonction de considérations pratiques. Si la Norvège voulait raser la France et la dictature X de la carte, il serait sage de s’allier avec la dictature X même si je préfère la Norvège. Qu’il soit stupide que la France y appartienne est juste à mon avis, mais pas parce que Orban est un maboul. C’est stupide parce que cela nous oblige à être allié avec lui alors que dans le même temps on paye une arme nucléaire pour être indépendant et ne pas être tenu par des alliances qui ne sont pas dans notre intérêt.

  • Mélinée
    Mélinée répond à Mačak Crni
    • Posté à 10h03 le 06/09/2012
    • Internaute 24514

    Dans son sommeil...

    Enfin couper la tête d’un type pendant son sommeil... super prouesse et courageux ! ! ! ! et tout un peuple qui applaudit, et le chef de l’Etat qui promeut ce débile en modèle et en héros national... Excusez du peu. mais vous trouverez pas une mentalité aussi pathétiquement, aussi assumement raciste ni au niveau de l’Etat arménien, ni même au niveau des populations. Ici ce n’est pas de nationalisme dont il est question mais de RACISME pur. A l’état brut. A l’état malade.
    Quand je pense qu’il y a un riverain (turc azéri ou je ne sais quoi de pro-turc) qui ose moque le courage des Arméniens, un peu plus bas... en sous-entendant une couardise congénitale... Si c’est pas l’effet d’un mirage dans la tête du riverain, je me damne ! Car ce pauvre semble oublier que les Turcs Azéris ont perdu la guerre du K il y a 20 ans déjà. Que si la diplo du pétrole empêche d’entérriner la situation juridiquement, les faits sont têtus. Mais nos amis turcs semblent vraiment très amnésiques en tout.
    Alors aux partisans de la thèse du non-génocide arméniens, je dis que l’épisode de la tête coupée pendant le sommeil ne semblent pas correspondre à leur volonté de renvoyer dos-à-dos.
    Décidement le « déni turc » est partout, pathologique : sur la question de leur victoire ou de leur défaites militaires, sur leur responsabilités en 1915, sur le sens et la valeur morale d’un assassinat si lâche qu’il ferait rougir de honte le plus criminel des criminels assumés.

    Dans son sommeil !

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