Business 02/09/2012 à 18h34

Profession : nettoyeur de la mort à Los Angeles

La Liberté"
Katja Schaer | Journaliste

A San Francisco, Neal Smither est le fondateur de Crime Scene Cleaners. Avec un pragmatisme qui dérange, il a fait son business des traces des suicides, meurtres et accidents.


Une tâche rouge (Muffet/Flickr/CC)

(De San Francisco) Ce n’est pas que ça le dérange. Les tâches de sang, les fluides sur le tapis, les cadavres oubliés des morts que personne ne remarque pendant des semaines. Juste, des fois, l’odeur lui reste. Mais pas l’émotion, ni l’histoire de ceux qui ont vécu. Pragmatique, il est, c’est tout.

« C’est au début de la décomposition qu’il y a les larves. Après, toutes les mouches aux pattes couvertes de fluides corporels se posent sur les murs. Comme des millions de petites traces du macchabée. »

Neal Smither, 45 ans, un visage presque enfantin derrière ses lunettes carrées, sait tout des derniers moments. Pas les derniers soupirs ou les ultimes paroles. Il sait ce qui vient après. La puanteur du vomi sec, l’odeur métallique du sang des accidentés, les taches écarlates que laissent ceux qui se mettent une balle dans la tête. Après la levée d’un corps, Neal Smither nettoie les lieux que la mort a choisis, efface les dernières traces d’une existence terminée.

A coups de désinfectants, de produits désodorisants, il fait disparaître l’insoutenable, rend le drame invisible. Crime Scene Cleaners, « les nettoyeurs des scènes de crimes ». C’est le nom de son entreprise. Une idée qui lui est venue en regardant une scène du film « Pulp Fiction ». Seize ans qu’il passe après la mort.

Comme chez McDo

Pas par altruisme. Rien à faire du passage à l’au-delà ou du soutien de l’autre. Poli, professionnel, c’est tout. Ganté de caoutchouc toujours.

« Je fais de tout. Suicides, meurtres, accidents. Cellules de détention, voitures de police, résidus de morts naturelles. Je nettoie tout. Et, à côté, je transporte les cadavres. »

Il le fait pour l’argent, il ne s’en cache pas. Et il attend le même pragmatisme de ses employés.

De ceux qui s’essaient aux condoléances, il ne veut pas. « C’est les pires, ceux qui veulent prêcher. » Les sentiments, c’est pour la famille des défunts, pour ceux qui restent. Lui, il ne fait que monnayer un service.

« Comme McDonald’s, qui vend des hamburgers à ceux qui en demandent. »

D’ailleurs, comme la chaîne de fast-food, il s’est essayé à un système de franchise. Avec un succès mitigé. Parce que sans surveillance régulière la qualité se perd et sa marque en souffre.

Neal Smither est l’antithèse d’un professionnel des pompes funèbres. Pour ce spécialiste du post-mortem, les fleurs, le vernis des cercueils sont une lucrative comédie jouée par une industrie opaque, détenue par quelques grandes corporations.

Dans son business, la mort n’est pas esthétisée, le cadavre n’est pas arrangé. Pas de métaphores romantiques surfacturées, pas de rouge sur les joues du défunt. Neal Smither pense désinfection et décontamination. Il sait que la mort est dégueulasse.


Neal Smither (Katja Schaer)

Une attitude de riches

D’ailleurs, c’est peut-être parce qu’il en a trop vu que les gens l’écœurent. Les dépouilles d’alcooliques, les selles sanglantes, il connaît. Rien à voir avec les discours de ceux qui comparent le dernier souffle du défunt à l’envol d’une colombe. Il affirme qu’au moins un meurtre ou un suicide s’est produit dans chaque hôtel américain. Il connaît le déroulement de l’autodestruction.

« Généralement, les femmes s’ouvrent les veines. Puis elles paniquent et se promènent partout dans la pièce. ça donne beaucoup de travail. Les hommes, eux, se tirent une balle dans la tête. »

Il sait la solitude, le laisser-aller des vies trop privées. « Les gens vivent parfois dans une telle saleté, c’est choquant », dit-il, sa bouteille de désinfectant dans la poche.

Il jure beaucoup, Neal Smither. Le langage cru, comme pour s’endurcir. Abrupt... Jusqu’au coup de téléphone, pour lequel il se reprend. Une femme à l’autre bout du fil, qui l’appelle à propos du suicide d’une connaissance. « Couteau ou revolver ? », demande-t-il, contenu, avant d’expliquer le déroulement de son intervention, le devis de 200 à 1 500 dollars (environ 160 à 1 200 euros).

A part le Département de police, il travaille pour les tenanciers d’hôtels, les propriétaires d’appartements, les familles de défunts. Mais la clientèle de Crime Scene Cleaners de Neal Smither est avant tout blanche, de classe moyenne et supérieure.

« Parce que les pauvres, les Noirs dans certains quartiers, ils ont l’habitude. Après une tuerie, ils nettoient eux-mêmes. Mais les riches, ils ne veulent rien voir. »

Et Neal d’assurer cette mission.

Riche, mais tout en bas des castes de la mort

Neal Smither, une éducation minimale, une enfance de démuni, est riche aujourd’hui et il vit dans une immense maison californienne. Mais il sait qu’il dérange. Le cynisme avec lequel il rentabilise le drame gêne. Le pragmatisme, par exemple, avec lequel il facture le stockage de corps dérange. Des cadavres en surplus que les hôpitaux transfèrent dans les frigos de Neal.

Il en a fait une activité parallèle aux opérations de nettoyage. Trois dépouilles vieilles de quelques semaines, la décomposition entamée, sont rangées dans sa chambre froide.

« S’il existait un système de castes dans l’industrie de la mort, je serais tout en bas. »

Mais Neal s’amuse de l’embarras qu’il cause. Force le trait, une collection de crânes artificiels sur les murs, le nom de son entreprise tatoué sur l’avant-bras. Les civières empilées dans son bureau. Et, comme il sait l’indécence de la mort, il reconnaît la fausse pudeur des hommes, titillés de savoir de quoi la fin a vraiment l’air.

« Je me fous qu’on me déteste. Je sais une chose : à chaque accident, les gens regardent. Vous pouvez me raconter ce que vous voulez, vous aussi, vous tournez la tête pour voir. »

Sa propre mort ? Il y pense quelquefois. Son cauchemar, il dit, c’est de mourir soudainement, nu, chez lui. Et que les enquêteurs observent sa dépouille, jaugent, évaluent, avant de l’emballer. Il dit qu’il veut partir lentement, entouré des siens. Un cancer peut-être, une longue maladie. Pour avoir le temps de tirer sa révérence. S’assurer que tout est en ordre, avant d’être, à son tour, emporté. Et, il espère, toute trace effacée.

Publié initialement sur
La Liberté
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  • 16 réactions
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  • Quand Le Tigre Lit
    Quand Le Tigre Lit
    en rédaction de Sutras du Tigre
    • Posté à 18h51 le 02/09/2012
    • Internaute 189949
      en rédaction de Sutras du Tigre

    « Léon, nettoyeur ».

    Au passage, Béatrice et Virgile (Yann Martel), avec de somptueuses descriptions sur le nettoyage d’animaux par un taxidermiste.

  • ornito
    ornito
    lecteur
    • Posté à 19h01 le 02/09/2012
    • Internaute 120339
      lecteur

    le deuxième reportage de Rue 89 sur ce boulot. Ca doit attirer les mouches et les clics ...

    • gehu
      gehu répond à ornito
      ailleurs
      • Posté à 19h42 le 02/09/2012
      • Internaute 87457
        ailleurs

      Et même les commentaires.... ; -))

  • The Corpse Grinders
    The Corpse Grinders
    Cannibale Furax
    • Posté à 19h07 le 02/09/2012
    • 183627
      Cannibale Furax

    « Généralement, les femmes s’ouvrent les veines. Puis elles paniquent et se promènent partout dans la pièce. ça donne beaucoup de travail. Les hommes, eux, se tirent une balle dans la tête. »
    Je ne suis pas persuadé qu’un mâle qui se fait sauter la cafetière lui donne moins de travail.

    • Lemmy_Nothor
      Lemmy_Nothor répond à The Corpse Grinders
      Aintgonnaworkformaggiesfarm
      • Posté à 20h04 le 02/09/2012
      • Internaute 12434
        Aintgonnaworkformaggiesfarm

      Les apartements sont tres grands aux Etats Unis.....

  • ejoe
    ejoe
    consultant
    • Posté à 19h36 le 02/09/2012
    • Internaute 104444
      consultant

    Los Angeles ou San Francisco ? Faut choisir..

    • Quand Le Tigre Lit
      Quand Le Tigre Lit répond à ejoe
      en rédaction de Sutras du Tigre
      • Posté à 19h43 le 02/09/2012
      • Internaute 189949
        en rédaction de Sutras du Tigre

      ça me rappelle certains « romans de gare », le héros changeant de prénom au cours de l’histoire.

  • inspecteur crouton
    • Posté à 19h45 le 02/09/2012
    • Internaute 118828
      modéré

    Au moment où nous prenons congé, Neal ajoute, avec un clin d’oeil, « dites bien à vos lecteurs d’éviter les médicaments ou la corde, j’ai besoin de bosser moi... ».

    • beaulande
      beaulande répond à inspecteur crouton
      Des nuées de sens
      • Posté à 08h07 le 03/09/2012
      • Internaute 115981
        Des nuées de sens

      T’inquiètes, si tu ne préviens personne il lui faudra nettoyer les fluides de ta décomposition inéluctable, les traces des mouches sur tous les murs.

  • tintouin
    • Posté à 23h53 le 02/09/2012
    • Internaute 31011

    Vous avez aimé l’article ? Vous allez adorer la série DEXTER.

  • a déménagé 23-04-2013
    • Posté à 02h44 le 03/09/2012
    • 169677
      non connue

    Vous avez leurs coordonnées pour demander un devis ? ? ?

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 06h22 le 03/09/2012
    • 49273
      Petit agité

    Il ferait un excellent personnage dans un Michael Connelly.

  • Moby Dick37
    Moby Dick37
    Se jouer des tempêtes ...
    • Posté à 10h18 le 03/09/2012
    • Internaute 114534
      Se jouer des tempêtes ...

    Il en faut bien pour passer derrière ceux qui ne sont pas soigneux

  • Seingalt
    Seingalt
    amateur professionnel
    • Posté à 10h30 le 03/09/2012
    • Internaute 166244
      amateur professionnel

    « (De San Francisco) Ce n’est pas que ça le dérange. Les tâches de sang »

    Première ligne, première faute. Je crois que je ne vais pas lire la suite.

  • emiboot
    emiboot
    Mammifère
    • Posté à 12h29 le 03/09/2012
    • Internaute 81944
      Mammifère

    Etonnant, quand on compare avec l’article sur la petite entreprise de nettoyage frenchy : tout l’aspect écoute, compassion, pathologie (syndrome de l’empilement de merdouille partout par ex.), relation à la famille, tout ça passe à la trappe américaine, pour ressortir en ’pragmatisme teinté de cynisme’.
    Je ne juge pas, je m’interroge : voit on la mort différement ?
    Si vous voulez faire une suite, ça m’intéresserait bien de voir comment ça se passe dans un ailleurs moins culturellement proche : Chine, Thaïlande, Japon, ou AM du sud, où le rapport à la mort est encore différent. Merci pour l’article.

  • Galerith
    Galerith
    Pirate
    • Posté à 12h53 le 03/09/2012
    • Internaute 98440
      Pirate

    Le style « télégramme » est assez insupportable.

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