Tribune 18/08/2012 à 11h08

Zones prioritaires : le casse-tête de Manuel Valls

Sebastian Roché | Directeur de recherche au CNRS

Le ministre de l’Intérieur a annoncé des zones prioritaires. C’est une nécessité d’allouer, d’identifier les lieux où l’on a le plus besoin de l’intervention de la puissance publique, et d’y concentrer des ressources.

Cette annonce s’inscrit dans la tradition française de la « géographie prioritaire ». Elle n’a d’ailleurs rien à voir avec les « hot spots » (ou points chauds) tels qu’on les nomme aux Etats-Unis, qui sont des tous petits périmètres de quelques pâtés d’immeubles sur lesquels le chef de police local décide de concentrer ses moyens après analyse spatiale des problèmes.

Réorganiser l’action publique plutôt que policière

En effet, s’il ne s’agissait pour les directeurs départementaux de la police que de renforcer les patrouilles dans certaines parties chaudes de certains quartiers, ils n’auraient pas besoin que le ministre leur demande de le faire pour que cela devienne réalité. Les chefs de police connaissent leurs territoires et aussi leurs moyens.

L’annonce du ministre ne contient pas d’élément de doctrine policière (se focaliser sur les lieux chauds), mais plutôt l’identification de lieux qui ont des problèmes, ces lieux étant des communes tout entières, qui pourraient ensuite bénéficier de ressources supplémentaires ou de modalités d’organisation de la réponse à la délinquance supplémentaire.

Il s’agit de définir des cadres géographiques dans lesquels on va réorganiser l’action publique (et pas simplement l’action de la police).

Dysfonctionnements structurels de la police française

Oui, il faudra bien des moyens supplémentaires dans les zones prioritaires. Et, comme il n’y en aura pas beaucoup en plus du fait des contraintes budgétaires, il va bien falloir changer des choses, arbitrer entre services et entre territoires. Mais la réorganisation ne peut pas seulement être celle des moyens.

Cette géographie prioritaire est indispensable. Cependant, elle ne peut pas corriger les dysfonctionnements structurels du système administratif français. Ce système est, par sa nature, national pour ce qui concerne la police.

On sait depuis des dizaines d’années que les ressources policières sont mal distribuées géographiquement et temporellement. On sait les problèmes d’instabilité géographique des cadres de la police et aussi de concentration des jeunes agents les moins expérimentés en Ile-de-France dans les lieux les plus durs.

Personne pour coordonner la réponse à la délinquance

Et ce ne sont que deux exemples. On sait aussi, dans ce système administratif, que le préfet a autorité sur les policiers et gendarmes, que le département a en charge le social, et le maire a des fonctions de coordination à travers divers dispositifs.

La conséquence de cette situation est simple : il n’y a personne qui soit en position de coordonner la réponse à la délinquance dans ses diverses facettes (répression, interventions préventives et dissuasives). C’est pourquoi tous les mécanismes de partenariat patinent depuis des années.

Le défi est donc de faire fonctionner le partenariat autrement dans le cadre d’une géographie prioritaire raisonnable (si on met trop de communes sous le label prioritaire, alors les moyens nouveaux ou la réallocation des moyens seront dilués).

Le défi qui attend Manuel Valls

Comment réussir sans revoir l’équilibre entre prévention et répression à l’intérieur de ce partenariat, sans revoir la mécanique institutionnelle ? Cela ne me paraît pas possible. Et c’est ce défi qui attend M. Valls et son administration rapprochée.

Les formes du partenariat convenues sont celles réalisées par le préfet de département. On peut introduire des variantes, mais elles seront modestes. On retombe sur le modèles des conférences départementales de sécurité, préfet, colonel de gendarmerie, DDSP et procureur de la République.

Au plan opérationnel, on retombe sur la coordination interservices types Groupe d’Intervention régionale (GIR) tels que lancés par M. Vaillant, ministre de l’Intérieur en 2000, et popularisés par son successeur.

Elles ne sont pas suffisantes pour construire une stratégie locale intégrée. On l’a vu en grandeur réelle. La sécurité des biens et des personnes ne se limite pas à une question de police-justice, tant s’en faut.

Certes, le débat a été polarisé sur la réponse aux délits. Il a même été déformé par cette polarisation, il faut maintenant la dépasser et se centrer ce qui permet d’éviter les délits.

Il faut un attelage préfet-maire égal

Le partenariat a été une chose utile depuis son invention et sa généralisation en 1982, soit il y a trente ans. Mais il a touché ses limites. Il faut maintenant allumer le deuxième étage de la fusée pour aller plus loin. Cela passe par une refonte limitée mais réelle de la gouvernance locale de la sécurité. Il faut un attelage préfet-maire sur un pied d’égalité qui seul permettra l’intégration prévention-répression.

Enfin, faut-il rappeler que le moteur du succès n’est pas le cadre prioritaire, ni même les moyens réaffectés ? C’est d’une part le mécanisme local qui va permettre une mise en œuvre, nous l’avons dit, et, d’autre part, la stratégie déployée.

Quelle stratégie de prévention et de sécurité ?

Faire plus, mais comme avant ? Cela ne me convainc guère. Ce qu’on attend maintenant, c’est la stratégie de prévention et de sécurité qui va être déployée dans les zones prioritaires, la stratégie politique pour la déployer et la stratégie opérationnelle au niveau local.

Quelle stratégie nouvelle permettrait de mieux faire ? Elle passe, selon moi, par une orientation vers la « résolution de problèmes ». Cela signifie une analyse localisée des problèmes de manière interdisciplinaire et interagences, partenariale donc, et la mise au point de modèles d’action et d’évaluation qui seront également transversaux. Simple sur le papier. Un casse-tête sur le terrain.

Cet article a été initialement publié sur le blog de Sébastian Roché sous le titre « Zones prioritaires, oui, mais pour quoi faire et comment ».

MERCI RIVERAINS ! Ethelbert
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  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 12h54 le 18/08/2012
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    « ces lieux étant des communes tout entières »
    On a un bel exemple avec Grenoble, qui sera certainement déclarée « zone prioritaire » après le braquage d’une bijouterie au centre ville avec un blessé et une prise d’otage libérée après que les casseurs aient pris la fuite, alors que c’est une ville plutôt calme. Faut-il faire plaisir au maire ? mais alors, à quoi sert qu’il se soit décarcassé pour reconstruire et remodeler les quartiers dits « chauds » ?

    Déjà le choix des zones prioritaires est problématique.
    Quid dans les solutions des prévention et sécurité économiques ? Avant de penser au déploiement de nouvelles forces, il faudrait peut être penser à re-vivifier ces zones, services publics (enfin, ce qu’il en reste), services de santé, entreprises, donc travail, car parfois, le chômage touche 30 % de la population et même plus comme annoncé dans l’article sur Amiens Nord.

    Bref, un vrai casse-tête et les policiers fouteux ne suffiront plus.

    • Flanby de Tulle
      Flanby de Tulle répond à caro
      Opposant à la censure
      • Posté à 18h40 le 18/08/2012
      • Internaute 191257
        Opposant à la censure

      Les zones prioritaires, ce sont des mots pour habiller une bonne vieille répression policière des quartiers sensibles ou règne l’insécurité, le Karcher façon gôgôche !

      • pablico
        pablico répond à Flanby de Tulle
        Co-NOBEL de la Paix
        • Posté à 10h21 le 20/08/2012
        • Internaute 14278
          Co-NOBEL de la Paix

        le karcher n’a jamais été passé façon droitasse... Il n’y a eu aucun résultat.

        De toute façon il y aura des erreurs, mais il faut traiter localement, quartier par quartier.... et passer à un autre... ne pas se presser, mais bien traiter...

        l’erreur Générale, c’est de penser qu’on peut arrêter l’insécurité, avec une situation économique pourrie. la situation de chômage.

        Le manque d’emploi et d’avenir, génère, génèrera toujours les métastases de l’insécurité.

  • Pili pili
    Pili pili
    Piment d'oisif
    • Posté à 13h32 le 18/08/2012
    • Internaute 188535
      Piment d'oisif

    On ne fera que tenter de réparer un truc mal conçu, au départ. Ça coute du fric, et pour rien.

    On devrait attirer l’attention sur ce qui a évolué depuis 30 ans dans la manière de peupler des quartiers :

    30 ans en arrière, la plupart des postes de fonctionnaires et assimilés faisaient l’objet d’avantages en nature, et notamment de logements de fonction. Ces logements de fonctions, d’une certaine manière, forçaient la mixité dans des immeuble à loyers modérés. On y trouvait des ouvriers et autres populations modestes, et des jeunes foyers de flics, d’instits, de salariés de collectivités locales, etc.
    Cette mixité sociale engendrait une mixité culturelle, et empêchait l’amalgame entre faible niveau social et niveau culturel marginalisé par rapport à la société de la « réussite ».
    Le brassage entre les différentes origines permettait à chacun de connaitre l’autre, ses réseaux, les filières scolaires et professionnelles permettant l’émancipation sociale, bref tout ce qui évite le déterminisme social.

    Puis petit à petit, la société s’est individualisée et les avantages en natures ont été convertis en salaire, mais l’État ou toute collectivité a perdu la main sur la répartition sociale dans les quartiers.
    Par exemple les instits sont maintenant profs d’école, bac + 4, mieux payés mais sans logement de fonction, et soumis au marché immobilier ce qui ne leur pose pas trop de problème compte tenu de la pérennité des revenus. Ils n’y ont pas vraiment perdu, mais la société, elle, est désormais condamnée à ne fabriquer que des ghettos.

    Car les quartiers mixtes, équilibrés, ont tous tendance à s’embourgeoiser, ce qui n’est un problème que si l’on ne génère pas continument d’autres quartiers mixtes ailleurs.
    Aujourd’hui, ce n’est plus possible, en tous cas pas au bas de l’échelle sociale. On ne fabrique plus de nouveaux quartiers qui soient à la fois accessible aux ouvriers et qui aient une chance de s’embourgeoiser un jour.

    C’est d’autant plus foutu qu’il semble difficile de revenir en arrière, et de forcer à nouveau de jeunes profs, magistrats ou facteurs à habiter un logement social pendant 10 ans.
    Cette tendance individualiste ne les empêchera pas d’ailleurs de payer les pots cassés à travers toutes ces aides, plans de banlieue, ou puisqu’il en est question de zones prioritaires.

    Mais pour rien.

    • Flanby de Tulle
      Flanby de Tulle répond à Pili pili
      Opposant à la censure
      • Posté à 18h51 le 18/08/2012
      • Internaute 191257
        Opposant à la censure

      Il faut loger les flics dans les cités ?
      Voilà une idée qui va plaire à Manuel Valls : dans chaque bâtiment, un brigadier.
      Avec un bon équipement, naturellement.
      Un Karcher, par exemple.

      • DiaboloSatanas
        DiaboloSatanas répond à Flanby de Tulle
        Fou du volant
        • Posté à 19h22 le 18/08/2012
        • Internaute 79165
          Fou du volant

        Mixité sociale , voila un truc que vous ne voulez meme pas imaginer que ça reviendrait un jour
        . Plus ça ira mal plus vous serez content vous hein ..
        Je vois l’genre..

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 15h27 le 18/08/2012
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    1) « Elle passe, selon moi, par une orientation vers la “ résolution de problèmes .......... Simple sur le papier. Un casse-tête sur le terrain”.
    Tout est dit en une phrase, car le résolution de problème passe par 4 phases
    L’identification : Comprendre la situation, identifier les problèmes prioritaires, définir les objectifs visés.
    L’analyse : Rechercher les causes possibles. Remonter à la cause racine ou aux causes principales
    La ou les solution(s) : Rechercher et sélectionner une ou un groupe de solutions à mettre en place
    Leurs mise en oeuvre : Mettre en œuvre le plan d’action. Vérifier, péréniser et diffuser les résultats obtenus
    Cela fait 30 ans que les étagères des différents ministères croulent sous les rapports qui sont demandés aux experts en sociologie, urbanisme, ethnologie, police, justice,.....Il y a deux façons de répondre aux problèmes, soit mettre des moyens financiers, soit envoyer la cavalerie, finalement envoyer les spadassins coûte moins cher.
    2) Il faut un attelage préfet-maire égal
    Les maires ne sont peut être pas volontaires pour gérer des dossiers qui sont de la compétence de l’Etat et quand bien même le seraient ils que leurs réponses ne seraient pas homogènes. Vous pensez qu’un Ch. Estrosi Maire de Nice portera le même oeil sur la résolution de problème qu’un Maire de la banlieue parisienne ?
    Dans votre analyse , vous avez oublié le rôle que devraient jouer les associations, celles qui ont été non seulement vilipendées par N. Sarkozy mais vidées de leurs ressources financières et qui pourraient, à leur niveau, apporter des réponses pertinentes.

  • Flanby de Tulle
    Flanby de Tulle
    Opposant à la censure
    • Posté à 18h57 le 18/08/2012
    • Internaute 191257
      Opposant à la censure

    Le casse-tête de la gauche en matière de sécurité, c’est d’avoir nié tout problème pendant 10 ans et de se trouver devant les réalités !

    La crise économique ne faisant que commencer et les socialistes faisant tout pour l’aggraver, la situation sécuritaire dans les quartiers défavorisés va devenir difficilement tenable, bons sentiments pour les délinquants ou pas.

    • Auroralucie
      Auroralucie répond à Flanby de Tulle
      Collectionneuse de rognures d' (...)
      • Posté à 19h30 le 18/08/2012
      • Internaute 124160
        Collectionneuse de rognures d' (...)

      Gauche/socialistes ––––> Cherchez l’erreur.

  • AutistReading
    AutistReading
    Au snack elle prend pas de kebab
    • Posté à 19h25 le 18/08/2012
    • 184876
      Au snack elle prend pas de kebab

    A propos d’espingouin...

    Hier, dans le centre de Madrid, des centaines de fonctionnaires ont de nouveau manifesté pour dénoncer la politique d’austérité du gouvernement. Tous les vendredis d’août, des rassemblements sont organisés devant le ministère du Budget et dans plusieurs villes d’Espagne à l’appel des deux grands syndicats espagnols, l’UGT et les CCOO. Ces mobilisations préparent la grande marche à Madrid du 15 septembre, contre les coupes budgétaires. Lien

  • Auroralucie
    Auroralucie
    Collectionneuse de rognures d' (...)
    • Posté à 19h28 le 18/08/2012
    • Internaute 124160
      Collectionneuse de rognures d' (...)

    Les réponses de Manuel Valls, ne sont pas trouver des solutions, mais rajouter d’autres problèmes aux problèmes étant, au risque d’allumer (encore) la poudrière, et de la faire péter pour de bon cette fois.

    Messieurs les politiques, il est grand temps d’assumer vos responsabilités, d’arrêter de masquer la délinquance derrière un flic, et de trouver d’autres alternatives.
    Très certainement, sans la construction de ces ghettos-HLM, la situation aurait été moins violente.
    Comme disait Sebastian Roché, le casse-tête sera de taille, mais peut-être la situation sera apaisée de fait....

  • silsilsil
    silsilsil
    Odieux campagnard
    • Posté à 10h22 le 20/08/2012
    • Internaute 121365
      Odieux campagnard

    On devrait au contraire se réjouir du cote « artisanal » de la délinquance en France. Dans d’autres pays européens, pourtant réputés plus surs (Allemagne, Danemark...), le nombre de délits est plus important. Les criminels sont en effet parfaitement disciplines et font partie de groupes qui fonctionnent comme des entreprises (clubs de motards, mafias de l’est...).

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