Histoire chienne 10/08/2012 à 16h38

Pour distinguer Azor de Médor, on imprimait leur truffe

Baptiste Coulmont | Chercheur


Illustration extraite du livre « De l’identification dans l’élevage du chien », paru en 1938 

A partir de la fin du XIXe siècle, il apparaît à certaines personnes très important de pouvoir identifier individuellement les chiens, d’être certain qu’Azor est bel et bien l’Azor auquel on pense, et pas un autre.

Identifier les chiens

Cette note fait partie d’une série sur l’identification des chiens proposée par Baptiste Coulmont sur son blog (premier volet, deuxième volet). Mais le sociologue, prolixe, s’intéresse aussi aux prénoms, au sex-shops ou à la cartographie.

Il est aussi l’auteur de « Sociologie des prénoms », « Courants contemporains de la sociologie » et de « Sex-shops, une histoire française » Yann Guégan

Les raisons sont multiples. Il s’agit, dans le cadre de l’engouement pour les « races pures » de chiens, de s’assurer de la pureté des reproducteurs (lices et étalons).

Il s’agit aussi, pour les propriétaires, de pouvoir retrouver un chien qui aurait « divagué » et se serait retrouvé à la fourrière, en instance d’exécution. Il s’agit enfin – j’arrêterai ici la liste – pour les assurances, de savoir quel chien est assuré, afin d’éviter les contestations.

Des techniques diverses ont été employées, qui avaient toutes pour objectif d’externaliser le crédit ou la confiance dans un dispositif. Photographies, descriptions fouillées, marquage au fer rouge… devaient permettre de transposer les caractéristiques individuelles des chiens dans des papiers ou d’associer une marque spécifique à un chien individuel.

Photos, descriptions, fer rouge

Je vais m’intéresser ici à une technique d’identification qui a échoué, et qui avait pourtant tout pour plaire : l’empreinte nasale.

Comme l’écrit Etienne Létard, vétérinaire, dans La Revue des abattoirs en 1924 :

« On a tenté de découvrir un procédé vraiment scientifique et certain de l’identification.

En 1922, Petersen, directeur du service de l’identité judiciaire de l’Etat de Minnesota, inaugurait une méthode que M. André Leroy a fait connaître en France, et très analogue au bertillonnage, ou prise d’empreinte des doigts, utilisée chez l’homme […] » (Cité par Etienne Létard dans « Les Livres généalogiques »)

Comme on le voit, cette méthode est un transfert direct d’une méthode d’identification policière des humains (l’empreinte digitale) vers les animaux, transfert opéré par un certain « Petersen », qui dirigeait le service chargé de l’identification des récidivistes.

Ce procédé est repris par des vétérinaires, qui l’appliquent d’abord aux bovins, et, rapidement, aux chiens.

Recommandé par Le Chasseur français

On trouve alors en France plusieurs vétérinaires qui, entre les années 20 et les années 60, promeuvent cette méthode. Létard, comme on vient de le voir, mais aussi Dechambre, Leroy, Aubry…

Aubry est le plus prolifique de ces vétérinaires. Dès 1923, dans « L’Eleveur », il se demande si « le procédé des empreintes digitales adopté par la police judiciaire à la suite des travaux du docteur Bertillon ne pourrait […] pas être étudié et mise au point, pour l’identification des chiens ».

Et on le retrouve écrire sur le même sujet dans Le Chasseur français en 1948 (« l’empreinte nasale du chien, précision nécessaire de son état-civil »), et en 1949 encore dans le même magazine.

Les réflexions autour de cette méthode culminent à la fin des années 30, quand Louis-Arthur David soutient une thèse de doctorat vétérinaire (à l’école d’Alfort). Thèse dans laquelle il tente de rationaliser cette technique :

« L’empreinte nasale chez les canidés est non seulement un moyen d’identification, mais jusqu’à maintenant le seul vraiment efficace.

Il est le seul à posséder les trois qualités requises pour une bonne identification. L’empreinte est en effet permanente, elle est individuelle, et indépendante d’une intervention manuelle quelconque »

Ainsi, Médor n’est pas Azor… à vue de nez.

La technique montre vite ses limites

Cette méthode d’identification par les empreintes nasales est alors adoptée par la Société centrale canine, qui demande, pour l’établissement des pedigrees, plusieurs empreintes de truffe.

Mais au moment même où cette méthode, de technique virtuelle, devient technique actuelle, des critiques se font entendre. Dès 1948, dans L’Eleveur, J. Brégi (vétérinaire ?) remarque ce qui fera échouer ce dispositif :

« Il reste pour les empreintes de truffe à trouver le technicien de l’identité judiciaire qui codifiera leur classement en famille, avec nomenclature de quelques coïncidences bien choisies pour obtenir d’un coup d’œil la vérification et la certitude […]

La chose n’est certainement pas plus compliquée que ce qui a été fait pour les empreintes digitales des quelques centaines de mille fichiers du “Casier central” de la Préfecture de Police. »

Et c’est même la diffusion de la technique qui causera sa chute : la Société centrale canine détenant des empreintes de truffe, elle devrait pouvoir certifier, en cas de doute, l’identité d’un chien. Mais elle en est incapable : à la fin des années 60, les dénonciations se multiplient.

Un procédé « pas si merveilleux »

« Le procédé n’est pas aussi merveilleux qu’on nous l’a dit », écrit Pierre Alaux, qui s’estime floué, dans La vie canine (avril 1970). Un vétérinaire, Théret dans un magazine de chiens (Field Trials) écrit en 1969 : « Nous n’attachons personnellement qu’une bien faible valeur à la prise de l’empreinte de la truffe. »

Un autre vétérinaire, Meynard, dans le Journal du chasseur, écrit que « cette méthode ne semble avoir fourni dans la pratique que des résultats des plus inconstants ».

Quéinnec, « président du club du lévrier de course du midi de la France » et professeur de zootechnie à l’école vétérinaire de Toulouse écrit lui aussi dans La vie canine qu’il a « constaté depuis très longtemps l’inanité absolue des empreintes nasales ».

Ces prises de parole ne sont pas isolées. Une thèse soutenue en 1971 à l’école d’Alfort vient réviser la thèse de 1938 soutenu dans le même lieu.


Illustration extraite du livre « Contribution à l’étude de l’identification du chien », parue en 1971 

Dans cette thèse, Françoise Hervé-Breau vient apporter sa caution au tatouage, technique d’identification qui avait déjà été, de toute manière, mis en place pour l’identification des chiens par un arrêté du ministère de l’Agriculture (16 février 1971).

L’empreinte nasale échoue pour de nombreuses raisons, mais en grande partie parce qu’il n’existe pas de corps de fonctionnaires formé à la prise uniforme de ces empreintes, ni de corps chargé de l’appariement entre empreintes à fin de reconnaissance et d’identification.

L’état-civil n’est pas qu’une forme juridique, c’est un enchaînement d’actions et c’est le produit du travail d’agents « neutres, objectifs, bref détachés du corps social », comme l’écrit Gérard Noiriel en 1993.

Aller plus loin
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  • 12 réactions
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  • zygzornifle
    zygzornifle
    Poussière d'étoiles
    • Posté à 17h14 le 10/08/2012
    • Internaute 160367
      Poussière d'étoiles

    Pour distinguer Azor de Médor, on imprimait leur truffe.....
    Maintenant on regarde leurs crottes : Azor à la crotte dure en maigre et à du mal à chier, il pousse à s’en écarteler les pattes arrières c’est un chien de pauvre, d’ouvrier, un bon petit chien bien gentil, Médor lui à sa crotte bien moulée, humide et bien luisante c’est un bon toutou de petite bourge ou de mamie qui à la chance d’avoir une bonne retraite, il est élevé à la patée de luxe en petite boite individuelle comme le paté de sa maitresse et il à son pull quand il fait froid et son nonos à musique car c’est un grand compositeur......

    • PIT LE CHIEN
      PIT LE CHIEN répond à zygzornifle
      Wouaooouh!
      • Posté à 09h08 le 11/08/2012
      • Internaute 25924
        Wouaooouh!

      Ca sent le Jean-Marie Gourio et ses « Chiens de comptoir » et ça me rappelle une autre pensée intelligente :
      « S’il n’y avait que des chiens sur terre, il y aurait pas de guerres »
      « Ben, oui, mais alors qui ramasserait les crottes ? »

      • zygzornifle
        zygzornifle répond à PIT LE CHIEN
        Poussière d'étoiles
        • Posté à 10h28 le 11/08/2012
        • Internaute 160367
          Poussière d'étoiles

        Azor pourrait au moins manger les crottes de Médor qui sont bien consistantes.......

  • Lionel06
    Lionel06
    Dessoucheur
    • Posté à 17h38 le 10/08/2012
    • Internaute 30683
      Dessoucheur

    Une vraie truffe ce Louis-Arthur David, finalement...

  • Bad Lieutenant
    Bad Lieutenant
    Bisounours de combat
    • Posté à 18h23 le 10/08/2012
    • Internaute 190065
      Bisounours de combat

    « Il s’agit aussi, pour les propriétaires, de pouvoir retrouver un chien qui aurait “ divagué ” et se serait retrouvé à la fourrière, en instance d’exécution. Il s’agit enfin – j’arrêterai ici la liste – pour les assurances, de savoir quel chien est assuré, afin d’éviter les contestations. »

    Lien

    Notons tout de même que nous sommes à une époque où les africains sont montrés dans des zoo, donc déjà on met plus de considération dans l’animal (qui sert l’homme) que dans l’homme...

    Putain d’oligarchie qui ne sachant pas quoi faire de ses journées les passe à pourrir les nôtres...

  • Auroralucie
    Auroralucie
    Collectionneuse de rognures d' (...)
    • Posté à 20h11 le 10/08/2012
    • Internaute 124160
      Collectionneuse de rognures d' (...)

    Suite à de longues discussion avec mon chien, qui, la sale bête, refusait à l’époque obstinément de se cultiver, j’ai enfin eût satisfaction de le voir ouvrir un livre.

    Il m’a bien entendu soulé après avoir lu tout Heddeger, et je m’en suis tirée avec de belles migraines. Je ne me plains pas, mon chien ne lisant pas Voici, ce dernier étant en recherche de culture, du moins, à l’époque.

    Bien entendu, ce fût beaucoup plus sympathique et constructif que sa période d’adolescence planté sur Facebook, toutes les saintes journées, et soirées (sic), à vider le congélateur et me piquer toutes mes clopes.

    Lasse de voir ce chien pourtant si intéressé à la culture avant l’invention de Facebook, je lui ai vanté la qualité intellectuelle d’autres lieux ordinaires dans la palette virtuelle.
    Rien à faire, seul Facebook restait à ses yeux frais tel la bavette saignante de la boucherie du coin.

    J’ai tenté de l’intéresser aux sciences de l’homme, au comportementalisme humain, et à l’anatomie humaine. Nib, sale bête !

    Le désespoir me prenant, je renonçais à motiver mon chien aux curiosités intellectuelles à nouveau, lorsque, au détour de cet article, une lueur d’espoir monta par mes neurones à mon encéphalogramme, lorsque je le vis pointer sa truffe vers le divin ordinateur. Merveille de toutes les merveilles !

    Mon chien, à ma grande surprise se plut à passer une heure à analyser cet article, « Pour distinguer Azor de Médor, on imprimait leur truffe », les méninges en plein essor.
    Ah ! Mon brave toutou prêt à s’intéresser à nouveau aux choses de la vie !

    Cher Rue 89, j’ai bien pensé vous remercier d’avoir sorti ce phénomène canin de sa torpeur adolescentes-que, mais je déchanta vite :

    A ma question « Qu’en penses-tu ? », cette niquedouille à quatre pattes a osé me répondre « Bof ».

    • Yann Guégan
      Yann Guégan répond à Auroralucie
      red. chef adjoint Rue89
      • Posté à 23h51 le 10/08/2012
        éditeur
      • Journaliste 1836
        red. chef adjoint

      Ce cabot va finir chez le veto, s’il continue à faire la fine gueule comme ça.

      • Auroralucie
        Auroralucie répond à Yann Guégan
        Collectionneuse de rognures d' (...)
        • Posté à 10h25 le 11/08/2012
        • Internaute 124160
          Collectionneuse de rognures d' (...)

        A moins qu’un miracle se produise et qu’il devienne écrivain, ou pire, journaliste à Rue 89, et sinon, je le mettrais à l’usine.

    • PIT LE CHIEN
      PIT LE CHIEN répond à Auroralucie
      Wouaooouh!
      • Posté à 08h58 le 11/08/2012
      • Internaute 25924
        Wouaooouh!

      Et « Bof », sans forfanterie, je le dis aussi. Les truffes, moi, j’en ai déjà trouvé plein sous des chênes (et des cèpes aussi). Quant à la lecture, depuis que l’on m’a forcé à lire Fante avec son « Chien stupide » , j’ai arrêté.
      Souvent maintenant, je m’efforce de copier certains humains qui écrivent des opinions bêtes sur RUE 89.

      Tiens ! J’en profite pour dénoncer le voisin de la personne que j’héberge chez moi (en échange de ma nourriture) qui a dit la semaine dernière :
       » Un chien ! Ah non alors ! Il se lèche le derrière et après, il veut la bise.
      Ah non ! »
      Raciste celui-là ! La bise, il peut courir...

    • Majesté
      Majesté répond à Auroralucie
      ex-spermatozoïde
      • Posté à 09h24 le 11/08/2012
      • Internaute 77564
        ex-spermatozoïde

      Tiens, ça me rappelle Kador, le chien qui lit Kant couramment ; -)

      • Auroralucie
        Auroralucie répond à Majesté
        Collectionneuse de rognures d' (...)
        • Posté à 10h21 le 11/08/2012
        • Internaute 124160
          Collectionneuse de rognures d' (...)

        Tout à fait. Pauvre Kador !

  • 23jfk
    23jfk
    proctologue
    • Posté à 02h04 le 13/08/2012
    • Internaute 166387
      proctologue

    wouaf !

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