Témoignage 07/08/2012 à 16h03

Schizophrène, il lance un blog : « Je fais la manche sur Internet »

Ramses Kefi | Journaliste Rue89


Dessin représentant le dieu Janus

Il ne donnera pas son prénom, seulement un pseudonyme, « Paul », et quelques détails. Il a la trentaine passée, vit seul, dans le Nord, et ne travaille pas car il est atteint de schizophrénie depuis un peu plus de quinze ans.

En juillet, il a crée un blog, où l’on trouve quelques articles et surtout, un espace pour faire un don :

« J’ai crée ce site pour faire connaître ma maladie et pour des raisons financières. Je suis comme un SDF, mais sans visage. Je fais la manche anonymement. Quand tu es schizophrène, il faut savoir que tu vis dans dans une extrême précarité. »

« 50 euros pour finir le mois »

Paul a contacté Rue89 ce lundi matin. Un mail succinct. Un lien vers son site et quelques lignes pour expliquer sa démarche :

« Je suis schizophrène et j’ai besoin de vous. »

Au téléphone, sa voix est tremblante, hésitante. Souvent, il cherche ses mots :

« Je vis avec une allocation de l’état. 700 euros. Quand j’ai réglé toutes mes factures, il me reste 50 euros pour finir le mois. Nous sommes plein de schizophrènes dans ce cas. Je dirais même qu’il y a pire. »

Il évoque sa première crise, il y a quinze ans. L’absence de diagnostic à ce moment : « On pensait que ça allait passer. » Puis sa deuxième, cinq ans plus tard, sur laquelle le psychiatre met un nom, « schizophrénie aigüe ».

Le sentiment de souffrance, de mal-être. Cette boule au ventre, « parce que le moindre problème peut être une source de stress terrible » :

« Il suffit que mon téléphone portable ne fonctionne plus ou que quelqu’un me regarde une demi-seconde dans le bus pour que je me sente menacé, agressé [...]. C’est un mélange de rationnel et d’irrationnel. »

Paul n’utilise jamais le mot « ami »

Il ne s’épanche pas sur sa dernière crise. C’était la semaine dernière. Il préfère dire que ça va un peu mieux, que les neuroleptiques et les anxiolytiques commencent à faire effet et qu’ils l’aident à mettre « un peu plus d’ordre dans ses idées ».

Qu’il y a du progrès dans sa vie sociale, qui se résumait depuis des années à des rencontres virtuelles sur les réseaux sociaux.

Depuis quelques mois, il voit « des connaissances ». Il n’emploie jamais le mot « ami ». Répète que les liens « avec les autres » peuvent être pour lui une source d’angoisse :

« Comme je fais des progrès, j’ai repris contact avec des gens que je connaissais avant de tomber malade. Mais sans entrer dans les détails sur ma maladie, sans me confier. Je leur dis seulement que je suis angoissé. J’ai des rapports particuliers avec eux. »

Car Paul ne sort que très peu. Il n’a pas les moyens de prendre un verre et, même quand on l’invite, il est souvent obligé de décliner :

« Le soir, je peux faire une crise d’angoisse et rester prostré sur mon canapé ou dans mon lit. »

Des mois d’économies pour des habits

Il dit qu’ il ne s’aventure jamais très loin de chez lui. Que même s’il avait de l’argent, partir en vacances serait pour le moment impensable, car il aurait trop peur de perdre ses repères. D’avoir affaire à des visages qu’il ne connaît pas :

« Je vais jusqu’au centre-ville, je prends le bus, notamment pour me rendre une à deux fois par semaine dans une association qui écoute les gens comme moi.

Quand j’habitais chez mes parents, il m’arrivait de ne pas sortir de la maison pendant des jours. »

Il a quitté le foyer familial il y a quelques années. « Pour ne voir souffrir personne chez lui. » Il se débrouille pour vivre. Les APL lui permettent d’assumer son loyer (450 euros) et les factures. Pour le reste, il se contente du minimum :

« Je mange des pâtes tous les jours et j’économise des mois pour pouvoir m’acheter des vêtements. 20 euros par ci, 30 euros par là. »

Parfois, Paul ne termine pas ses phrases. « Là, je parle parce que je sais que c’est anonyme, que je ne risque rien, sinon... ». Revient souvent sur le calvaire méconnu du schizophrène :

« Vomir votre café le matin parce que la journée à venir vous angoisse, mettre des coups de poings dans le canapé. Le pire pour moi, c’est l’après-midi.

Je peux rester des heures assis, allongé ou à regarder la télévision, en attendant que mes crises passent. Deux heures, trois heures, à ne rien faire ou enchaîner les cafés, les cigarettes. »

« La précarité rend humble »

A la fin des années 90, il a commencé un BTS qu’il n’a pas fini, à cause de son état. Il n’a jamais vraiment travaillé, hormis ces quinze jours comme manutentionnaire dans un grand centre commercial, qu’il décrit comme un cauchemar :

« J’avais peur, constamment. Cette boule au ventre, qui un matin, m’a empêché de repartir travailler. Il suffit d’un peu plus de pression que d’habitude, qu’on me demande de faire quelque chose de nouveau pour que je craque. »

Il évoque son rapport à l’argent, celui dont il manque mais avec lequel il pourrait concrétiser certains projets. Je lui demande lesquels. Il ne répond pas d’emblée. Il me dit d’abord que « la précarité rend humble » et que finalement, « il ne pense à rien d’extraordinaire » :

« Changer mon ordinateur, pouvoir payer ma bière sans me faire inviter. M’acheter des vêtements. Passer mon permis de conduire si mon état continue d’évoluer dans le bon sens. Ce blog peut être un moyen de gagner des sous. »

« Un don sur Internet, moyen de mendier »

Il se justifie, « en sachant très bien que les gens pourraient ne pas comprendre » :

« Beaucoup de SDF ont des problèmes d’ordre psychique. Parce que c’est très facile de perdre pied quand on a ce genre de maladies. Demander un don sur Internet, c’est juste un autre moyen de mendier et de titiller la curiosité des gens qui ne savent pas ce que nous vivons. »

Personne dans son entourage n’est au courant de son initiative, pas même ses parents, avec lesquels il entretient de très bons rapports. « Je veux rester anonyme pour faire la manche. » Il sait que si des visiteurs laissaient des commentaires désobligeants, il pourrait en souffrir :

« Je prends le risque. »

En attendant de pouvoir retravailler, car Paul fait partie d’un programme d’évaluation pour l’insertion professionnelle des schizophrènes :

« On m’aide à voir ce je peux faire dans mon état, sans me faire d’illusion. Mais c’est certain que je préférerais bosser plutôt que faire la manche. »

MERCI RIVERAINS ! Pivar, Simon Riché
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  • RnRrider
    RnRrider
    graphiste
    • Posté à 17h07 le 07/08/2012
    • Internaute 111722
      graphiste

    Je ne suis pas schizophrène mais j’ai une sclérose en plaques et comme « Paul » je survis avec 750 euros par mois, l’Allocation Adulte Handicapé. Son blog est une bonne initiative, j’aimerais pouvoir l’aider financièrement mais ce n’est pas possible.
    Bon courage.

  • Auroralucie
    Auroralucie
    Collectionneuse de rognures d' (...)
    • Posté à 17h16 le 07/08/2012
    • Internaute 124160
      Collectionneuse de rognures d' (...)

    Généralement, les schizophrénies aiguës sont soignés avec des antipsychotiques dits atypiques (qui sont des neuroleptiques), et avec des anxiolytiques.
    Il est possible que le psychiatre n’ait pas trouvé ou donné le bon traitement.

    Ce jeune homme touche logiquement l’allocation adulte handicapé, qui est du montant maximum aujourd’hui de 759,98 €, et non 700 Euros. (Je chipote, mais 60 Euros sont importants en considération de ce peu de revenus)
    Il a droit à une APL ou Allocation de logement, qui, si il n’est sur Paris, où les prix sont exorbitants, permet de s’en sortir à peu près par rapport au coût du logement.

    L’allocation adulte handicapé, c’est peu. Mais une fois fait calcul des frais lorsqu’on travaille au smig, c’est un niveau de vie légèrement supérieur à celui du smicard, si tant est que le loyer soit maximum de 300 Euros (En province).
    C’est possible de vivre avec cette somme, pas toujours simple. Mais on y arrive, en s’habillant bien, sans ne manger que des pâtes.

    Je sais, puisque je suis allocataire adulte handicapé.

  • Frédéric Maurin
    Frédéric Maurin
    prolétaire
    • Posté à 22h53 le 07/08/2012
    • Internaute 45400
      prolétaire

    L’Unafam Lien association reconnue d’utilité publique. Cela peut aider autant « Paul » que celles et ceux qui veulent donner pertinemment.

  • Ramses Kefi
    Ramses Kefi
    Auteur(e) de l'article Journaliste Rue89
    • Posté à 23h28 le 07/08/2012
      rédacteur
    • Journaliste 140314
      Journaliste

    Bonsoir chers riverains,

    nous avons choisi de retranscrire et de publier ce témoignage pour la dimension complexe qu’il revêt. Il n’y a aucune censure : seulement, un doute qui s’exprime sur des sujets aussi sensibles doit l’être dans le respect. Les moqueries, les insultes, l’ironie n’ont pas leur place dans les commentaires. Pour le témoin, mais aussi pour les schizophrènes qui liront ce papier et qui peuvent légitimement se sentir blessés par certains propos. Pour le débat aussi, qui est, accordons-nous là-dessus, de bien meilleure facture quand les échanges se font dans le respect des uns et des autres.

    Publier des témoignages est une tradition de Rue89. Je vous renvoie d’ailleurs à l’intitulé du topic qui résume notre démarche. Certains riverains dans les commentaires ont fait « des enquêtes » sur le témoin pour étayer leurs arguments et leurs doutes. Il aurait écrit un livre, serait inscrit sur des forums. Il aurait plusieurs blogs. Ca ne change absolument rien à la donne ni à l’essence du témoignage, à savoir qu’un schizophrène, il y a quelques semaines, a ouvert un blog pour récolter des dons. Le sujet est là.
    Je remercie tous les riverains pour leurs contributions et surtout, pour leur compréhension.

    Cordialement,

    Ramsès KEFI

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