Polémique 19/07/2012 à 16h18

Les congrès médicaux payés par les labos ne sont-ils que touristiques ?

Sophie Caillat | Journaliste Rue89


Des cupcakes sur le thème de la médecine (clevercupcakes/Flickr/CC)

C’est une question assez taboue que pose John P. A. Ioannidis, spécialiste en santé publique à l’université de Stanford, Etats-Unis, dans le Journal of american medical association (Jama), l’une des meilleures revues médicales au monde.

Son article « Les congrès médicaux sont-ils utiles. Et pour qui ? », paru en mars, vient de susciter une réaction inquiète de l’American heart association, qui fait converger aux Etats-Unis chaque année plus de 20 000 personnes venant d’une centaine de pays.

John P. A. Ioannidis estime qu’en incluant tous les congrès locaux, on peut estimer à 100 000 le nombre de rencontres médicales chaque année !

Bilan carbone et intérêt scientifique

Le bilan carbone de ce tourisme médical est colossal, « un luxe du passé que l’on ne peut se permettre », remarquait déjà un article du British Medical Journal en 2008, suggérant le passage à des conférences en ligne.

Surtout, dans l’intérêt de la science, mieux vaudrait supprimer ces rencontres, qui donnent une prime à ceux qui savent faire mousser leurs CV plutôt qu’aux vrais découvreurs. Les revues dites « à comité de lecture », qui sont les publications les plus reconnues, travaillent très bien à distance.

Enfin, note John P. A. IoannidisVue la dynamique des sociétés savantes et des grandes conférences, le leadership est surtout fonction de la capacité à naviguer dans les cercles de pouvoir plutôt qu’au mérite scientifique, au labeur et à l’originalité de pensée. »

« Coup porté au rayonnement des Français »

L’auteur ne propose pas directement la suppression de ces congrès médicaux, car il sait que trop d’intérêts sont en jeu, et que l’industrie pharmaceutique, qui les sponsorise, n’a pas envie de les voir disparaître.

En France, après le vote de la loi dite anti-cadeaux de 1993, une circulaire était venue rendre la loi plus indulgente. Dans la revue Prescrire de l’époque, on retrouve l’explication de ce revirement :

« Conséquence directe de cette loi, le chiffre d’affaires des restaurateurs et des agences de voyage connaît alors une baisse sensible, les annulations de participation aux congrès s’accumulent, l’émoi grandit dans le monde de la médecine, les conseils départementaux de l’Ordre des médecins reçoivent à profusion des demandes de “conventions” pour avis. »

« Certains professionnels parlent de menaces sur la formation médicale continue. Le coup sévère porté au rayonnement des scientifiques français privés de congrès. »

Le vice-président de la « revue qui dit non aux labos », Pierre Chirac, rappelle que pour lui :

« L’inutilité de ces congrès est une évidence et depuis longtemps. D’ailleurs, ceux qui y vont le savent. Ce qui compte sur le plan scientifique ce sont les publications. »

« Sélection naturelle » entre bons et moins bons congrès

Président de la Société française de cardiologie, le professeur Albert Hagège estime qu’il ne faut pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » et regrette que les laboratoires pharmaceutiques soient devenus « le monstre qui soudoie les gens ». Il s’agace :

« Jusqu’à présent le ministère public ne fait pas de congrès ni d’enseignement post-universitaire. »

Une « sélection naturelle » serait en train de se faire, selon lui, avec une diminution du nombre de congrès. S’il reconnaît qu’il y a eu « des excès », il trouve important que les gens puissent se réunir.

Selon lui, il y a de « bons congrès »...

  • « des grands congrès qui font avancer la science comme celui de l’American heart association où 20 000 à 30 000 scientifiques font de petites réunions sur des sujets donnés » ;
  • « des petits congrès d’enseignement post-universitaire destinés à communiquer auprès des médecins de base qui souvent n’ont pas le temps de se former dans les revues »...

... et de « moins bons congrès » : les réunions organisées par les labos et qui servent surtout aux médecins à se promener aux frais de l’industrie.

Conclusion : « Mieux vaut faire des congrès de meilleure qualité et en moins grand nombre. »

Etrangement, la loi Bertrand sur le médicament, adoptée l’an dernier dans la foulée du scandale Mediator, dans le but de prévenir les conflits d’intérêts, n’a pas du tout abordé cette thématique.

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  • Rivendell
    Rivendell
    Toléré par [censored] Guéant.
    • Posté à 17h37 le 19/07/2012
    • Internaute 102483
      Toléré par [censored] Guéant.

    Il ne faut pas généraliser les rencontres organisées par les labos à l’ensemble des conférences scientifiques qui ont de fortes chances d’être intéressantes : être réuni avec plusieurs centaines de ses confrères et assister à des journées de conférence est forcément enrichissant. En revanche on peut généraliser l’observation suivante : les intervenants ne sont pas triés et sélectionnés convenablement. Il n’est pas rare de voir plusieurs années d’affilée un intervenant présenter les mêmes résultats, ou sinon, présenter un sujet de recherche qui n’est même pas au début du commencement de l’initiation d’un éventuel projet qui pourrait éventuellement voir le jour, genre : « je sais pas ce que je vais faire, j’ai aucun résultat, mais j’en parle quand même ! ».

    Et puis le gros avantage du congrès par rapport aux publications : dire une connerie via une publication est soit filtré par le groupe de relecture (et donc votre connerie reste très discrète et personne ne vous en tiendra rigueur), soit passe le comité de lecture et dans ce cas, sera surtout reprochée au comité de lecture ! (mais comment vous avez pu laisser passer ça !) alors que dire une connerie en congrès, ça se fait sans filet, et face à tout un tas de collègues qui ne se gênent pas pour décortiquer vos dires et les démonter. Ce n’est pas pour rien que quelques « spécialistes » très médiatiques ne s’aventurent jamais dans les congrès...

  • Oliv von Paris
    • Posté à 10h25 le 20/07/2012
    • Internaute 88605
      Cadre

    En France, ils sont plus que nécessaires. Car les médecins sont plus ou moins libre de prescrire ce qu’ils veulent. Celui traitant mon grand-père lui donnait des médicaments des années 70. Donc d’une part l’industrie pharma pousse comme des fous car les clients sont influencables, mais en plus les médecins doivent se concerter pour discuter des meilleurs traitements. Une autre organisation est possible. C’est les « guidelines », les recommandations opposable. Dans tel tableau clinique, c’est telle et telle décision qui s’impose, telles analyses, tel traitement. Et donc d’une part les labos auraient moins de pouvoir et d’autre part on aurait moins besoin de discuter entre collègue. Il y a en France des recommandations et bonne pratique médicale mais c’est plus incitatif que directif. On peut imaginer une autre organisation de la santé
    Attaquer la sacro-sainte liberté de prescrire en France : voilà le vrai tabou

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