Mystère 08/07/2012 à 14h23

La renaissance de l’orchestre de Louis XIV et de ses violons disparus

Camille Larbey | Journaliste

Des luthiers et un chef d’orchestre ont résolu l’une des plus belles énigmes de la musique baroque en redonnant vie à l’ensemble musical des 24 Violons du roi.

Sherlock Holmes, qui jouait de l’archet à ses heures perdues, aurait adoré cette enquête : reconstituer les mystérieux 24 Violons du roi, un orchestre d’exception dont on peut désormais entendre les sonorités majestueuses, après 250 ans de silence.

Un soir à Versailles, « les 24 » renaissent

Château de Versailles, le 22 juin 2012 : les notes de musique baroque emplissent la vaste galerie des Batailles. Puis le chef d’orchestre Patrick Cohën-Akénine baisse lentement sa baguette. Le public applaudit à tout rompre. Il vient d’écouter quelques œuvres de Lully, Desmarest, Marais, Campra et Lalande interprétées par les prestigieux 24 Violons du roi.


Le concert du 22 juin 2012 de l’académie des 24 Violons du roi au château de Versailles (A.T Chabridon)

Ce soir-là, le concert avait une saveur particulière : il clôt plusieurs années d’investigation pour faire renaître ce premier orchestre permanent de l’histoire de la musique contemporaine. Mais retournons d’abord quelques siècles en arrière.


Jean-Baptiste Lully (Wikimedia Commons/CC)

L’orchestre des 24 Violons du roi est créé en 1577 et connaît son âge d’or sous la baguette de Jean-Baptiste Lully, pendant le règne de Louis XIV.

Cette formation d’exception, destinée aux divertissements et cérémonies officielles du roi, est alors enviée par toutes les cours d’Europe.

A la différence des autres grands ensembles étrangers, il a pour particularité de rassembler non pas quatre, mais cinq familles de violons. Chacune a une dimension et un timbre spécifiques.

Mais la montée en puissance au XVIIIe siècle de l’orchestre italien – à quatre parties et qui joue notamment sur des altos, violoncelles et contrebasses – détrône les 24 Violons du roi. L’orchestre est supprimé en 1761. Avec lui disparaissent la plupart de ses instruments d’époque.

Trois familles de violons manquantes


Patrick Cohën-Akenine (DR)

A la fin des années 2000, le Centre de musique baroque de Versailles, à l’initiative du chef d’orchestre Patrick Cohën-Akénine, se lance dans un grand chantier pour comprendre le fonctionnement et les sonorités des 24 Violons du roi.

Sur les cinq familles de violons du XVIIe siècle, seules deux nous sont parvenues : le dessus de violon et la basse de violon, soit l’équivalent aujourd’hui du violon normal et d’un violoncelle.

Il s’agit alors de recréer les trois tailles de violon manquantes : la haute-contre, la taille et la quinte.

La tâche est confiée à un duo de luthiers : Antoine Laulhère et Giovanna Chitto, appréciés dans le milieu pour leur maîtrise des techniques traditionnelles.

« On a cherché à déménager à une époque »

Les travaux du musicologue Edmond Lemaître, expert en musique baroque, servent de point de départ à cette enquête. Estampes, gravures et réserves de musées sont passées au peigne fin.

« On a cherché à déménager à une époque », se souvient le luthier Antoine Laulhère. Les chercheurs mettent finalement la main sur le rare texte ancien qui décrit les dimensions de ces violons : le Traité de l’harmonie universelle, écrit en 1636 par le moine savant Marin Mersenne.

Rencontre avec Antoine Laulhère et Giovanna Chitto

Un violon « hors norme » de 1700

Mais n’ayant aucun vestige historique fiable pour dessiner les modèles manquants, les luthiers partent d’un violon datant de 1700 et réalisé par un artisan anonyme.

Cet instrument a la particularité d’être « hors-norme », c’est-à-dire qu’il ne correspond à aucune famille spécifique connue. Antoine Laulhère raconte :

« Ses dimensions étaient assez compatibles avec ce qui existait à l’époque. Et en le voyant, il me donnait aussi la sensation que j’allais trouver un son intéressant. D’une manière arbitraire, j’ai décidé que c’était le modèle de référence pour envisager les nombreux choix structurels. »

Reconstituer les vernis de l’époque

L’une des réussites majeures des luthiers est d’avoir su retrouver, grâce aux progrès de la chimie, la formule du vernis d’époque, perdue depuis le début du XIXe siècle.


Le concert du 22 juin 2012 de l’académie des 24 Violons du roi au château de Versailles (Patrick Cohën-Akenine)

Dans les années 1990, des recherches scientifiques ont permis de détecter sous le vernis des violons du XVIIIe siècle la présence incongrue de minéraux couramment utilisés en maçonnerie, soit un univers bien éloigné de la lutherie.

S’agissait-il de traces de gestes techniques secondaires (comme un ponçage) ou d’un procédé lié au vernissage ? Les luthiers ont penché pour la seconde hypothèse et décidé d’affiner leurs recherches en ce sens.

Un vernis inspiré des bois de marine

En 1992, Antoine Laulhère rencontre un homme d’un certain âge qui a passé son enfance à travailler dans un chantier naval de Venise. Ce dernier lui décrit avec précision un traitement traditionnel utilisé autrefois contre le pourrissement des bois de marine.

Cette technique, certainement très ancienne, contient les principaux minéraux relevés sur les violons du XVIIIe siècle. A partir de la recette donnée de mémoire par l’ancien ouvrier des chantiers navals, Antoine Laulhère met dix ans à élaborer la formule et à retrouver un savoir-faire que l’on croyait perdu.

Grâce à ce vernis retrouvé, les luthiers ont pu donner aux Violons du roi une pâte sonore d’époque.

Recréer un timbre oublié

Mais reste la principale énigme : comment recréer un timbre dont plus personne ne se souvient aujourd’hui ? Le chef d’orchestre Patrick Cohën-Akénine explique :

« Je suis parti de la langue française pour retrouver un son typiquement français. Nous avons une façon de parler assez unique avec ces diphtongues très nasales comme les “on”, les “en” et les “un”. Cela m’intéressait que les instruments aillent dans ces directions-là, avec un timbre très marqué. »

A partir de ses indications, les luthiers élaborent un premier violon. Avec Patrick Cohën-Akénine, ils le commentent, le critiquent et le recontextualisent dans un orchestre encore inexistant.

Pour chacun des trois modèles – haute-contre, taille et quinte –, quatre essais successifs sont nécessaires avant d’atteindre les sonorités souhaitées.

Audio file

Extrait de « La Grande Pièce royale » de Michel-Richard de Lalande (1657-1726)

Interprété avec les 24 Violons du roi par l’orchestre des Folies Françoises sous la direction de Patrick Cohën-Akenine.

N’utilisant que des techniques de lutherie de la période pré-industrielle, le duo Laulhère-Chitto met cinq années à produire les dix-huit instruments manquants et ranimer les 24 Violons du roi.

Audio file

Extrait de « La Grande Pièce royale » de Michel-Richard de Lalande (1657-1726)

Interprété avec les 24 Violons du roi par l’orchestre des Folies Françoises sous la direction de Patrick Cohën-Akenine

En fonction de leurs tailles, les violons coûtent entre 6 000 et 12 000 euros pièce.

Une part de mystère demeure

Cette méthode scientifique, peu orthodoxe, reste critiquable car personne n’est en mesure de vérifier l’exactitude des sonorités.

Le chef d’orchestre reconnaît volontiers le caractère subjectif de sa démarche :

« Ce que nous voulions, c’est qu’il y ait une proposition existante, qu’il y ait un changement, qu’on arrête de jouer de la musique du XVIIe sur des instruments qu’on utilise après, à partir du XVIIIe. »

Nul ne sait si les 24 « nouveaux » Violons du roi sonnent parfaitement comme leurs ancêtres, mais l’histoire de ces violons donne à la musique baroque française un relief inédit.

Infos pratiques
Assister à un concert des 24 Violons du Roi

Le 24 Juillet à 20h à l'Opéra Comédie de Montpellier dans le cadre du festival Radio France (concert enregistré et rediffusé en différé) ; 28 juillet 2012 aux prestigieuses BBC Proms. Le concert se déroule au Cadogan Hall, à Londres. 

Aller plus loin
  • 17016 visites
  • 20 réactions
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  • Profdepipo
    Profdepipo
    Tous mes voisins se barrent, de (...)
    • Posté à 15h29 le 08/07/2012
    • 180037
      Tous mes voisins se barrent, de (...)

    On peut voir l’orchestre créé et une partie du travail des luthiers dans le documentaire « Lully l’incommode » rediffusé sur Arte la semaine dernière.

    Edit : on ne peut plus, c’était dimanche dernier, cela fait donc plus d’une semaine. Mais des vidéos sont disponibles ici ou .

  • Anastaze
    Anastaze
    inconsolable absolument
    • Posté à 15h42 le 08/07/2012
    • Internaute 53186
      inconsolable absolument

    « Puis le chef d’orchestre Patrick Cohën-Akénine baisse lentement sa baguette. »

    Il ne reste plus qu’à retrouver la canne de direction de Lully pour insuffler à l’orchestre une juste cadence.

    • pablico
      pablico répond à Anastaze
      Co-NOBEL de la Paix
      • Posté à 16h45 le 08/07/2012
      • Internaute 14278
        Co-NOBEL de la Paix

      de la canne, il en est mort le 22 mars 1687, le pauvre en dirigeant le Te Deum de janvier 1687..

      • Anastaze
        Anastaze répond à pablico
        inconsolable absolument
        • Posté à 16h57 le 08/07/2012
        • Internaute 53186
          inconsolable absolument

        Il aurait été plus opportun qu’il meurt d’un Requiem... mais c’est vrai que c’est moins « enlevé » qu’un Te Deum... il serait mort plus doucement.

         
        • Schrödinger
          Schrödinger répond à Anastaze
          Poli et gentil. Très rue89.
          • Posté à 10h25 le 10/07/2012
          • Internaute 41709
            Poli et gentil. Très rue89.

          La gangrène ca laisse le temps de mourir ceci dit...

          • Anastaze
            Anastaze répond à Schrödinger
            inconsolable absolument
            • Posté à 11h19 le 10/07/2012
            • Internaute 53186
              inconsolable absolument

            Avec un requiem, il aurait tapé moins fort et moins vite donc plus juste et ça lui aurait donné vingt ans de répits... ceci-dit peut-être ?

        2 autres commentaires
  • NELEPHANT
    • Posté à 16h33 le 08/07/2012
    • Internaute 16293

    Camile Larbey, vous devez avoir eu des entrées « presse » pour aller à ce concert !

    Je suis allé sur le site du Chateau de Versailles 6 mois à l’avance pour réserver 2 places , c’était déjà complet !

    Pauvres de nous baroqueux ni journalistes, ni copains des musiciens......

  • Yugow
    Yugow
    Pas loin
    • Posté à 17h38 le 08/07/2012
    • Internaute 143334
      Pas loin

    « Méthode scientifique » ? Pouhaha ! C’est une blague ? La démarche artistique a beau être intéressante, je ne vois rien de scientifique, ni même de musicologique là dedans.

    A part ça, les extraits donnent envie, vivement le festival radio france !

    • carassol
      carassol répond à Yugow
      • Posté à 22h07 le 08/07/2012
      • Internaute 32657

      N’ayant pas suivi cette recherche, je ne peux que lire. Mais des approximations sur ce que je sais me laissent des doutes sur ce que je ne sais pas :
      On viendrait de redécouvrir le traité de Mersenne ! Il y a plus de 30 ans que les spécialistes le citent couramment ! Il a même été en vente à la FNAC il y a 10 ans. Si tout est de cet acabit !
      Ce qui n’enlève rien à l’intérêt de se poser des questions sur la musique de ce temps.

  • Tuxy
    Tuxy
    victime de la ploutocratie
    • Posté à 17h39 le 08/07/2012
    • 178477
      victime de la ploutocratie

    GENIAL.
    Un vrai article
    Un vrai sujet
    Des passions
    Du plaisir
    Utile (sisi) et passionnant. Merci !

  • Nain Glumeux
    Nain Glumeux
    Nalyseur de proximité.
    • Posté à 20h24 le 08/07/2012
    • Internaute 148099
      Nalyseur de proximité.

    Passionnant.
    Merci.

  • asozial
    asozial
    Bobo Hipster from Gentrified (...)
    • Posté à 22h17 le 08/07/2012
    • Internaute 2273
      Bobo Hipster from Gentrified (...)

    va falloir partir en tournée mondiale, les gars !

  • DeMarseille Honore
    • Posté à 01h39 le 09/07/2012
    • Internaute 189314
      Humain

    Il eut fallu, pour compléter le tableau, organiser la reconstitution du festin royal qui accompagnait ce genre de concert musical. Et des orgies qui allaient avec.

    • zénon denon 84
      • Posté à 08h37 le 10/07/2012
      • Internaute 30028
        Bonne

      Patience ,cher ami ,
      tout arrive
      en ce bas monde ,et pour peu que l’autre
      nous prête vie ,nous allons en
      voir d’autres
      de belles découvertes .

      Comme disait une Pub d’ARTE il y peu ,

      Vivons curieux !
      que diantre @@@

  • Leonard Evolution
    Leonard Evolution
    En progression
    • Posté à 02h49 le 09/07/2012
    • Internaute 188830
      En progression

    Un peu de douceur et de culture dans un monde de brutes !

    Merci.

  • Schtroumpf perplexe
    • Posté à 10h35 le 09/07/2012
    • Internaute 22547
      physicien

    Très agréable de lire un tel article, surtout pour un baroqueux comme moi.

    J’avais déjà entendu parler de ces violons graves, proches du violoncelle, tenus d’une drôle de manière comme une guitare à archet, comme on voit sur la photo du bas.

    J’ai été surpris aussi de voir que la basse continue est jouée avec un clavecin italien, alors que Versailles est plutôt caractérisé par les clavencins français (d’inspiration flammande, une autre école). Les français sont très sophistiqués, avec des sons très « chauds » et « sensuels », alors que les italiens sont plutôt « brillants », avec des tenues de son plus courte. Mais c’est peut-être à cause de temps passé entre le long règne de Louis XIV (époque de la musique jouée là), et le temps de Louis XV et Louis XVI, dont datent les calvecins de Versailles les plus connus. (Dont un est exposé au musée de la musique de la Villette je crois.) Après tout, Lulli était italien.

    C’est vrai que pour plus d’autenticité historique, le chef pourrait remplacer sa baguette par un bâton. Mais sur le plan strictement musical, je ne sais pas quelle différence cela ferait.

    En revanche, le traité de Mersenne n’est ni rare ni oublié, c’est même une des références les plus connues de l’époque baroque. Ce n’est pas forcément le livre le plus précis, mais il est encyclopédique et il décrit un très grand nombre d’instruments. De plus, il est illustré.

  • Schrödinger
    Schrödinger
    Poli et gentil. Très rue89.
    • Posté à 10h29 le 10/07/2012
    • Internaute 41709
      Poli et gentil. Très rue89.

    « D’une manière arbitraire », « le caractère subjectif de sa démarche ».

    C’est ça qui m’a toujours surpris dans la musique baroque ; la part de fantasme liée à ces sonorités oubliées qu’on se persuade d’avoir retrouvé, l’inconnu qu’on cherche à maitriser, et au final quand même, une des musiques les plus inspirantes qui soit...

  • gribouillemoqueur
    • Posté à 15h15 le 10/07/2012
    • Internaute 36141

    Article intéressant, merci pour ce petit moment d’Histoire.

  • setori
    setori
    retraité
    • Posté à 15h19 le 10/07/2012
    • Internaute 43503
      retraité

    Heureuse époque où le chef de l’État promouvait les Arts ! Quoi que l’on puisse reprocher à Louis XIV ,il faut lui reconnaître cette qualité qu’il a voulu donner aux artistes de son temps un encouragement agrémenté souvent d’une protection .Certes on était souvent (trop souvent ) dans le registre de la magnificence voire de la flagornerie mais n’empêche cela ne c’est plus reproduit à cette échelle et avec de si grands noms en même temps.

    • Schtroumpf perplexe
      Schtroumpf perplexe répond à setori
      physicien
      • Posté à 13h27 le 11/07/2012
      • Internaute 22547
        physicien

      Lous XIV encourageait surtout les arts dans son chateau, et un peu à Paris. Pour le reste, on était loin de la situation actuelle, avec un ministère de la Culture et des collectivités locales, qui quoi qu’on en dise, font beaucoup pour la promotion des arts. Ce n’était pas toujours mieux « avant ».

      En ce qui concerne ses goûts personnels, c’est vrai que Louis XIV, qui aimait danser (mais en tenant le rôle de la vedette) et qui savait jouer du Luth, s’intéressait plus concrètement aux arts que Sarko, Hollande etc.

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