Comme la pluie 25/06/2012 à 19h57

Prostitution : abolition à la suédoise ou légalisation suisse ?

Marie Telling | Rue89


Des prostituées dans le Bois de Boulogne, le 2 mars 2012 (Thomas Samson/AFP)

Najat Vallaud-Belkacem l’a annoncé au Journal du dimanche, elle veut « voir la prostitution disparaître ». Pour cela, un modèle à suivre : la Suède, qui pénalise les clients depuis 1999. Mais chez les spécialistes de la prostitution la question divise.

Dimanche, la ministre des Droits des femmes a déclaré dans une interview au JDD :

« Mon objectif, comme celui du PS, c’est de voir la prostitution disparaître. Je ne suis pas naïve, je sais que ce sera un chantier de long-terme.

Cette position abolitionniste est le fruit d’une réflexion tirant les leçons des insuffisances des dispositifs actuels. »

1

En France, « le proxénétisme d’Etat »

Tout le monde s’accorde en effet sur un point : lorsqu’elle s’attaque à la prostitution, la législation française est pernicieuse. Le délit de racolage passif, établi depuis 2003, est ainsi unanimement condamné par les spécialistes du milieu. François Hollande avait d’ailleurs promis son abrogation, lors de sa campagne.

Pour François Wioland, délégué départemental pour les Bouches-du-Rhône du Mouvement du nid, une association qui défend l’abolition de la prostitution :

« Cette loi fait preuve d’une pensée patriarcale et d’un archaïsme de pensée. »

De son côté, la directrice de recherche au Cevipof et spécialiste de la prostitution, Janine Mossuz-Lavau, dénonce une stigmatisation supplémentaire pour les prostitués. Elle souligne aussi l’hypocrisie de l’Etat qui fait payer des impôts à des personnes dont il condamne l’activité :

« On pourrait dire que le fisc est le plus grand proxénète de France. »

Même position au Syndicat du travail sexuel (Strass) où l’on parle même de « proxénétisme d’Etat ».

2

En Suède, la pénalisation du client

Pour mettre fin à ces contradictions, Najat Vallaud-Balkacem propose une piste :

« Le Parlement a adopté l’an dernier une résolution qui préconise la pénalisation des clients.

Tous les partis l’ont votée. Le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, et moi-même ne resterons pas inactifs sur cette question. »

Pénaliser les clients, c’est la mesure mise en place par la Suède depuis 1999 et dont s’inspirent des Etats européens, comme la Norvège qui l’a imitée en 2009. C’est aussi la position défendue par le Mouvement du nid, comme l’explique François Wioland :

« C’est le client et son argent qui génèrent le marché et c’est le grand absent de la législation.

Pénaliser le client, c’est mettre la lumière là où il y a la responsabilité. C’est une mesure qui doit s’intégrer dans une galaxie d’actions, de la sensibilisation à la lutte contre le proxénétisme. »

Selon le Mouvement du nid, la pénalisation des clients a mené à une baisse de la demande et donc à une baisse du trafic d’êtres humains en Suède. Mais aussi à la quasi disparition de la prostitution de rue.

« Une profonde méconnaissance de ce milieu »

Mais la proposition de la ministre est loin de faire l’unanimité. Janine Mossuz-Lavau assène :

« Je pense que cela révèle une profonde méconnaissance du milieu prostitutionnel. Le phénomène ne va pas disparaître comme ça. Elle aurait pu aussi bien dire : “Je vais faire disparaître la pluie.” »

Pour la directrice de recherche au Cevipof, plus qu’inutile, une telle mesure serait surtout dangereuse.

« Cela va repousser encore plus dans la clandestinité celles qui se prostituent. Elles seront les victimes de plus de violences – c’est le cas en Suède où la prostitution n’a pas disparu.

Et elles auront plus besoin de protection ce qui devrait renforcer le proxénétisme. Cela les éloigne aussi des bus qui tournent la nuit pour leur apporter de l’aide. »

Même analyse pour Bug Powder, militant de Strass :

« Viser les clients, c’est viser les prostitués. Il y aura moins de choix, donc plus de prises de risques et donc plus de passes sans préservatif. »

« Les clients ne sont pas des monstres »

Dernière la proposition de Najat Vallaud-Belkacem, c’est aussi la perception des clients qui est mise en cause. Le Mouvement du nid les considère comme responsables d’une relation de domination par l’argent. Mais Bug Powder refuse cette description :

« On se fait beaucoup de fausses idées sur le client. Ça n’est pas un violeur, il respecte un contrat. »

Janine Mossuz-Lavau a enquêté sur les clients :

« Ce ne sont pas des monstres, ni des viandards ou des prostitueurs. Le plus souvent ce sont des gens normaux comme vous et moi.

Il y a des clients accidentels, en manque de quelque chose un soir. Des hommes mariés qui viennent régulièrement pour trouver ce qu’ils n’ont pas à la maison.

Et il y a beaucoup de célibataires, de divorcés, de veufs ou de gens en situation de misère sexuelle. »

Pour le Strass, la cible ne devrait donc pas être les clients mais les réseaux qui exploitent certains prostitués.

3

En Suisse, une prostitution légale et encadrée

Selon le syndicat et selon la chercheuse, l’exemple à suivre en Europe serait plutôt la Suisse où la prostitution est légale et encadrée. Les prostitués ont par exemple le droit de cotiser pour leur retraite. Pour Bug Powder, c’est un système logique :

« On paye des impôts, mais on n’a pas de contrepartie, ni de droits.

Nous on veut qu’une prostituée qui veut s’en sortir puisse le faire et que celles qui veulent se prostituer puissent le faire aussi. »

Dans son interview dimanche, Najat Vallaud-Belkacem promet :

« Pour tirer toutes les conséquences de la résolution de l’Assemblée nationale, nous organiserons une conférence de consensus.

La question n’est pas de savoir si nous voulons abolir la prostitution – la réponse est oui – mais de nous donner les moyens de le faire. »

Une conférence de consensus dont l’objectif est l’abolition. Un peu contradictoire.

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  • inspecteur crouton
    • Posté à 20h23 le 25/06/2012
    • Internaute 118828
      modéré

    Il y a toujours un petit côté un peu « il faut faire le bonheur des gens malgré eux » éminemment suspect, dans ce genre de démarche.

    Des fois on préfère l’approche « qu’on leur foute la paix ».

  • Stèles
    Stèles
    Vive les sanibroyeurs !
    • Posté à 21h00 le 25/06/2012
    • Internaute 168092
      Vive les sanibroyeurs !

    « Elle aurait pu aussi bien dire : “Je vais faire disparaître la pluie.” » »

    Les délices du paralogisme...

    « Cela va repousser encore plus dans la clandestinité celles qui se prostituent. Elles seront les victimes de plus de violences – c’est le cas en Suède où la prostitution n’a pas disparu. »

    Il y a déjà 80 pour cent de prostituées sous la coupe de proxénètes, importées en France pour la consommation de clients qui, bien sûr, ne sont pas des monstres... Il y a peu de chance que cela puisse être pire que les horreurs qui existent déjà aujourd’hui.

    Le problème c’est que l’approche de Belkacem est une erreur. Si 80 % de la prostitution relève de la criminalité, une lutte efficace contre cette criminalité ferait disparaître presque entièrement la prostitution. De même, la lutte contre la pauvreté serait plus efficace qu’une déclaration de principe, car non, l’immense majorité des prostituées ne le sont pas par choix...

  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 21h07 le 25/06/2012
    • Internaute 65781
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    « Prostitution : abolition à la suédoise ou légalisation suisse ?  »

    Abolition ou légalisation ? .... une vraie « poilade », cette histoire !

    Le jour ou les États dispenseront d’impôts et taxes ( en plus des PV) de tous ces gens qui finalement, n’ont décidé que de faire ce qu’elle veulent de leur corps... alors, on pourra parler d’une recherche de « respect de la femme » (ou de l’homme).

    Pour l’instant, et depuis la nuit des temps, l’État prélève systématiquement son pactole, ce qui l’assimile [ au sens purement juridique ] à du proxénétisme....
    ...« agravé », en plus, car les gens qui se prostituent sont contraints à payer.

    On veut donner des leçons de morale au monde entier, mais aujourd’hui personne n’ignore de quelle façons nous avons failli avoir un drôle de type à la tête du pouvoir en France, grand dignitaire de la finance internationale de surcroît.

    Un seul conseil à ceux qui croient pouvoir penser pour tout le monde :
    Traquez les gens qui exploitent les autres, et le font par la force et la menace,
    mais fichez donc la paix à ceux qui ont le droit de faire ce qu’elles veulent de leur corps. Aujourd’hui, le premier proxénète reste encore l’État.

    - Toutes les prostituées ne sont pas des gens sous contrôle des mafias...
    ( ou alors, les grands de ce monde sollicitant leur services, doivent être punis )

    C’est peut être sous cet angle qu’il faudra que les décideurs se décident à ne rien décider du tout, car le corps des gens ne leur appartient en aucune façon.
    - La prétendue « protection » n’est qu’un prétexte fallacieux pour coller des PV.

    C’est comme pour la consommation de drogues (douces ou pas)
    Autorisées chez les fils et filles à papa, mais interdites aux gens de « basse classe ». On en revient à cette histoire de classe : Va falloir faire le ménage !

    L’hypocrisie des politiques leur fait perdre toute crédibilité !

  • aline
    aline répond à Jacques Bolo
    • Posté à 22h26 le 25/06/2012
    • Internaute 42161

    Chers socialos, attention quand même à ne pas prendre les électeurs que pour des cons.

    Nous vous proposons d’abord de résorber le chômage, payer la dette, construire des logements pour tous et après seulement nous pourrons parler de la prostitution.

    Nous avons l’impression que cette agitation est un enfumage de plus, un peu comme Sarko qui faisait mettre des radars partout avec une loi anti-vitesse par semaine pour faire croire qu’il réussissait quelque chose de bien alors que dans le fond, sa politique n’était qu’échec économique et échec social.

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