Témoignage 24/06/2012 à 18h05

Victoire, étudiante à 807 € par mois, répond à Hessa, 8 660 € par mois

Victoire P. | Etudiante

Le 29 mai, nous avons publié le porte-monnaie au rayon X de Hessa, étudiante koweitienne à Paris qui vit avec 8 660 euros par mois. Son mode de vie a provoqué beaucoup de réactions choquées dans les commentaires. Une riveraine a voulu lui répondre.


Un plat de spaghetti (Sikachu ! /Flickr/CC)

Hessa pense avoir les pieds sur terre ? Si elle a les pieds sur terre, j’ai les pieds dans la merde.

Je me présente : Victoire, étudiante française à Paris, 807 euros par mois (dans le meilleur des cas).

J’étudie la médiation culturelle à la Sorbonne-Nouvelle et autant dire que, venant de province et connaissant les conditions d’admission, j’ai beaucoup de chance d’être là.

Pour ceux qui se sont dit « la média-quoi ? », j’étudie les liens entre la culture et le public (en gros). C’est une filière communément qualifiée de « bouchée », mais j’ai encore (un peu) d’espoir.

Normande d’origine, il est très (très, très, très, très) difficile de se loger à Paris, mais j’ai de la chance (une mère qui peut m’aider un peu). Je travaille en plus de mes études, douze heures par semaine, en tant que baby-sitter. Déclarée mais sans contrat, mon travail est précaire, mais assez agréable.

J’ai 207 euros d’APL

J’avais 250 euros d’aide au logement, mais je ne sais pour quelle obscure raison, cela fait plusieurs mois qu’il manque 43 euros par virement. Les voies de la CAF sont impénétrables paraît-il.

J’ai 160 euros de bourse

Ma bourse, qui s’arrête en juillet, ne sera pas reconduite l’année prochaine. Je pense sérieusement à arrêter de manger, parce que bon, c’est pas nécessaire, hein.

J’ai 90 euros de pension alimentaire

Mon père me verse et m’a toujours versé ma pension alimentaire. Il faut savoir que ne pouvant plus travailler à cause de sa sclérose en plaques, il vit avec une pension d’invalidité d’environ 900 euros par mois.

Je gagne 350 euros par mois

Etant baby-sitter, et étant payée en Chèques emploi service, je gagne 350 euros par mois les mois sans vacances ni jours fériés. Autant dire jamais. Je perds donc la moitié de mon salaire chaque fois qu’il y a quinze jours de vacances. La plupart du temps, je gagne autour de 200 euros

Je pourrais travailler pendant les vacances, mais mes employeurs n’ont pas besoin de moi, il est donc normal que je ne sois pas payée pour des heures non travaillées. Là encore, je pense arrêter de manger, parce que bon, c’est pas nécessaire, hein.

Ça, c’étaient les bonnes nouvelles. Voici les mauvaises.

Je paie 425 euros de loyer

Je suis chanceuse, mon appartement – que dis-je, mon placard – n’est pas insalubre, et plutôt agréable à vivre. Ses 10 m2 sont même pourvus d’une douche et de toilettes dans une pièce à part. Autant dire le grand luxe. Oui, vous avez bien lu, 10 m2.

Il reste donc moins de 400 euros pour le reste

En théorie bien sûr, car le plus souvent mon salaire est d’environ 200 euros. Il reste donc plutôt 250 euros.

Pour l’instant, et dans les bons mois, je m’en sors. Ma mère, qui est infirmière, mais vivant seule et payant seule (donc) le crédit de sa maison, réussit néanmoins à me payer électricité, téléphone, eau, gaz (mais au fait, comment font les étudiants dont les parents ne peuvent les aider ?).

Je suis une fille moderne et indépendante. J’aime me cultiver, je vais à beaucoup de concerts, j’aime les vêtements. Etant plutôt dépensière mais
organisée, je réussis (les mois sans vacances, cela va sans dire) à sortir, à m’offrir des vêtements.

Je fréquente peu les grosses salles, trop chères, mais je me débrouille, et je vois des concerts dans des bars. Je bois peu, ce qui représente une économie conséquente.

Je ne saurais pas dire combien représentent les loisirs (non, la CULTURE !) dans mon budget, mais une grande partie en tout cas. J’aime également manger dehors, parce que je suis un peu, euh, comment dire... gourmande.

Mais certains mois, ceux où les enfants ont quinze jours de vacances, parfois, je mange des pâtes pendant quinze jours. Il m’est même arrivé d’emprunter de l’argent à des amis pour pouvoir manger, ne pouvant surcharger ma mère, dont la situation financière est compliquée.

Je ne crève pas de faim, ma famille sera toujours là. Mais dans ces moments, ce qui est dur, c’est l’angoisse. On se sent nul d’avoir, peut-être, un peu trop dépensé.

Alors quand je lis cet article sur Hessa, j’ai une furieuse envie de montrer ce que peut être le quotidien des étudiants à Paris venant de familles modestes. Je ne suis pas pauvre. Je n’ose imaginer ce que pourrait être le quotidien d’étudiants dans une situation encore plus précaire que la mienne. 8 660 euros par mois ? Vraiment ?

Donc je ne me plains pas, je me débrouille. Je tiens à rester ce que je suis, je continue de donner à manger, quand je peux, aux SDF de mon quartier. (Fabrice, si tu me lis !).

J’avais envie de partager ça, parce que je pense que cette situation qui est la mienne, et les autres, surtout les autres, sont tellement méconnues. Moi, j’ai la chance, cette putain de chance de pouvoir étudier, d’enrichir mon esprit, à défaut de mon porte-monnaie.

(Au fait, Victoire n’est pas mon vrai prénom, mais j’aime bien « La Boum ».)

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  • Humanum
    Humanum
    En Vie
    • Posté à 13h33 le 26/06/2012
    • Internaute 186903
      En Vie

    Ce que je viens de lire n’est que la réalité depuis des lustres. Peut-être est-ce une chance. Imaginez-vous s’il était possible pour tous de faire des études facilement ? notre pays aurait sûrement le plus haut taux de personnes diplomés et un niveau de connaissance qui pourrait court-circuiter nos chers politiques de toujours.
    Victoire (nom bien choisi pour la circunstance) n’est que la fille qui a eu le courage d’ouvrir son portemonaie.
    Depuis toujours les étudiants ne font-ils pas des petits boulots (pas toujours avouables) pour réussir leurs études ?
    Les étudiants étrangers venant des pays arabes ou du golfe persique sont toujours venus avec des très grosses bourses.
    Dans les années 70 en fac de médecine les étudiants arabo persiques avaient plus de 10.000FF par mois alors que le smic n’arrivait pas à 1.500FF.
    Nous avons certainement les meilleures institution du monde mais qui malheureusement est très, très, très mal gérée.

  • schlumpf
    schlumpf
    Haiti
    • Posté à 18h53 le 26/06/2012
    • Internaute 133942
      Haiti

    Victoire devrait venir voir la situation de nos étudiants en Haïti. Elle verrait que tout est relatif. Victoire avec vos 807 euros soit 50.000 gourdes haïtiennes, vous seriez ici la Hessa de votre fac !

    • shoupa
      shoupa répond à schlumpf
      planante
      • Posté à 19h31 le 26/06/2012
      • Internaute 186511
        planante

      Contrairement à la plupart je ne vais pas dire « bah t’avais qu’à être riche » ou « déménage en province la vie est moins chère » ou encore « si tu habitais en Somalie tu serais heureuse avec 800 € par mois ».

      La situation qu’elle vit pour le moment c’est vivre avec 800€ à Paris, et effectivement c’est pas facile principalement en raison du prix de l’immobilier. Et derrière le cas de Victoire, il y a tous les employés à temps partiels, smicard qui même si ils triment sont rejetés hors de Paris, hors de la proche banlieue.

      L’opportunité des études de Victoire j’ai envie de dire que ce n’est pas à nous de juger ! Elle est venue décrire son porte monnaie pas demander des conseils d’orientation. Et même si elle faisait des études plus « rentables » pas sur que son budget serait meilleur aujourd’hui. D’un point de vue « budget » on pourrait critiquer la décision de monter à Paris. Et encore... même si la culture c’est partout, Paris est quand même assez dominatrice sur ce sujet et on peut comprendre qu’elle veuille faire ses études ici, et avoir le nom de la Sorbonne sur son CV (nom internationalement connu, qui pourra peut être lui offrir des débouchés à l’étranger).

      • schlumpf
        schlumpf répond à shoupa
        Haiti
        • Posté à 12h39 le 27/06/2012
        • Internaute 133942
          Haiti

        shoupa, mon propos n’était pas de faire une réponse facile du type « t’avais ka... » mais de relativiser la situation. En Haïti, les étudiants n’ont même pas l’espoir de faire de bonnes études avec une mention prestigieuse sur leur CV en plus des difficultés de la vie quotidienne. Mais rassurez-vous, il y a aussi des étudiantes comme Hessa mais celles-ci ne font pas d’études dans leur pays, elles préfèrent elles aussi pouvoir mentionner la Sorbonne ou University of Columbia.

  • Cow-pox
    Cow-pox
    Assise
    • Posté à 22h20 le 26/06/2012
    • Internaute 188568
      Assise

    Lire ce genre de témoignage me désole et me désolera toujours... Pourquoi faut-il que les étudiants en bavent autant ? Pour faire ses études dans de bonnes conditions, ce qu’il faut, c’est en fait vivre chez ses parents, même si ceux-ci sont peu aisés, pour ne pas dire pauvres (quoique, si ça signifie habiter avec ses quatre frères et sœurs en bas âge dans un appartement minuscule, ce n’est pas dit). Finalement, même les étudiants dont les parents n’ont pas spécialement de problèmes d’argents, s’ils vivent seuls, ils sont dans la m***e.
    C’est incroyable qu’une étudiante en médiation culturelle soit obligée de voir la culture comme un problème pour son budget. Je remarque qu’elle ne parle pas de frais de santé : que faut-il comprendre ? J’espère qu’elle l’a solide, mais enfin, même dans ce cas, il reste toujours des dépenses (pilule, donc le médecin qui la prescrit, aspirine de secours par exemple...).
    Je suis aussi très choquée par le témoignage de Hessa. Enfin, certes, elle a de la chance, tant mieux si le Koweit peut donner 4000€ par mois à ses étudiants. Mais alors, dans ce cas, elle ne devrait pas avoir besoin d’une aide supplémentaire de ses parents et lire « j’aime pas qu’il reste de l’argent sur mon compte alors je dépense tout en m’achetant un truc super cher » m’insupporte... Si j’avais une telle somme, je l’épargnerais et/ou je ferais des dons (à des assocs...). Pendant ce temps, une étudiante qui n’est pas du tout à l’aise financièrement aide les SDF de son quartier...

  • Daphnée Malleval
    Daphnée Malleval
    Etudiante en Histoire et (...)
    • Posté à 23h12 le 26/06/2012
    • Internaute 156354
      Etudiante en Histoire et (...)

    Et encore il y a toujours pire, je connais des étudiants avec 550€ de budget dont 300€ de loyer. beaucoup d’étudiants désertent en cours d’année car ils n’ont pas les moyens de continuer leurs études, c’est un manque à gagner intellectuel terrible.
    François Hollande a dit qu’il revaloriserait les bourses étudiantes, alors, qu’en est-il ?

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