DJ Andy 24/06/2012 à 11h25

Portrait : Andy Carvin, le « Twitter-journaliste » des révolutions arabes

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


Andy Carvin à Montpellier, en juin 2012 (Pierre Haski/Rue89)

Andy Carvin est l’homme aux 130 000 tweets. Cet Américain de 40 ans est surtout devenu, en dix-huit mois de révolutions arabes, une institution à lui tout seul, capable de vérifier, recouper, valider la masse d’informations disponibles sur les réseaux sociaux.

Invité à la conférence 4M réunissant jeudi et vendredi à Montpellier 150 journalistes et blogueurs de l’espace méditerranéen, et dont Rue89 était partenaire, Andy Carvin a présenté sa « méthode » qui lui vaut une notoriété exceptionnelle parmi les activistes et les médias.


Dessin de Baudry sur Rue89 à l’époque de la révolution tunisienne en 2011 (Hervé Baudry)

« Chief strategist » à la radio publique américaine NPR, actif sur le Web depuis 1994, Andy Carvin s’est trouvé happé par les événements de Tunisie, en décembre 2010, dès lors qu’il a repéré le hashtag (mot-clé) #sidibouzid sur Twitter, du nom de la localité d’où tout est parti, avec l’immolation de Mohamed Bouazizi :

« A l’époque, les médias américains ne s’y intéressaient pas encore, je voyais les événements se produire, mais rien dans la presse. Ça m’incitait à poursuivre. J’étais accro. »

Carvin a passé « dix-huit heures par jour sept jours sur sept » pendant les premiers mois, totalement immergé dans les réseaux sociaux, vérifiant les infos, analysant les comptes Twitter d’activistes tunisiens, égyptiens, libyens, bahreinis ou syriens.

Vérification collaborative


Le compte Twitter d’Andy Carvin (capture d’&eacute ; cran)

Mais surtout, cet Américain tout en rondeurs a gagné la confiance de réseaux qui l’aidaient à confirmer les informations.

Une vidéo de Libye sur YouTube ? Les uns vont identifier l’accent régional des manifestants, un autre va traduire les slogans ou les banderoles, un troisième va repérer l’appel du Muezzin et en conclure que l’incident s’est déroulé à telle heure précise de la journée, etc.

« Je n’utilisais pas Twitter comme les autres journalistes, pour promouvoir mes articles ou donner mon opinion. Je disais : “Je ne sais pas ce qui se passe à tel endroit, aidez-moi à vérifier.” Et les bénévoles ont commencé à affluer sur mon compte. »

Au total, il dit avoir compté jusqu’à 200 000 personnes qui ont contribué à faire de son compte Twitter une sorte de fil info des révolutions arabes.

Andy Carvin a été décrit comme un « curateur », comme un commissaire d’expo de musée qui met en scène une exposition. Il n’aime pas trop ce mot en vogue dans le monde du Web, car il ne décrit pas la totalité de ce métier nouveau qu’il a inventé.

A Montpellier, il a préféré se décrire comme un « DJ » qui met en musique des morceaux de tous horizons. « Je recevais des bribes d’infos de la région, et mon travail était de leur donner du sens. » Il s’en est expliqué pour Rue89 :

« J’utilise le mot “DJ” en plaisantant, mais il y a des parallèles. La “curation” est un concept à la mode dans les milieux journalistiques, une manière de présenter l’information en temps réel sur les médias sociaux. Mais ça évoque pour moi ce que font les musées avec des éléments historiques, ça n’évoque pas une matière vivante.

J’ai trouvé la comparaison avec un DJ plus intéressante, car vous devez continuer pour garder l’attention et la participation de votre communauté, qu’il s’agisse de danseurs ou dans mon cas de gens qui s’intéressent à l’info.

Le DJ improvise tout le temps en mixant des morceaux pris un peu partout, pour créer un récit musical que les gens vont apprécier. Ça peut sembler trivial vu les sujet que je touche, mais je trouve la comparaison avec le flux d’information intéressante. »

Andy Carvin se décrit comme un DJ (en anglais)

« Cinq ou six erreurs majeures »

Face au public au sein duquel figuraient des blogueurs et activistes comme l’Egyptien Wael Abbas, ou Malek Khadhraoui, rédacteur en chef du site tunisien indépendant Nawaat.org, Andy Carvin a été interrogé sur le risque d’erreur inhérent au fait de tweeter aussi massivement :

« Mes erreurs majeures se comptent sur les doigts d’une ou deux mains, qui ont été corrigées par mes followers [personnes suivant son compte, selon le jargon Twitter, ndlr] parfois en quelques minutes ou secondes.

Mes followers en savent beaucoup plus que moi et ont corrigé mes fautes de manière collaborative. Il y a un système naturel d’équilibre des pouvoirs sur le Web. Ça n’est pas très différent d’une “breaking news‘ sur une chaîne d’info continue à la télévision. Au début l’information peut-être incorrecte ou floue, et elle sera affinée et rectifiée en avançant.’

Andy Carvin sur ses erreurs de Tweet (en anglais)

Andy Carvin a ainsi été à l’origine de l’identification de la personne qui se faisait passer pour une blogueuse syrienne lesbienne, et dont l’arrestation supposée avait fait pas mal de bruit. Il avait découvert par recoupements que derrière le blog ‘Gay girl in Damascus’ se cachait un homme, quinquagénaire, écossais...

Ce travail de déminage est devenu d’autant plus important que les journalistes accèdent de plus en plus difficilement aux pays en crise, à l’image de la Syrie où plusieurs d’entre eux ont perdu la vie. Dès lors, la vérification de l’information ne peut dépendre que du recoupement méthodique des sources, pour éviter de tomber dans les pièges de la propagande ou de l’exagération partisane.

L’irruption des réseaux sociaux dans le traitement de l’actualité, perceptible dès le lendemain de l’élection présidentielle controversée en Iran en 2009, après l’expulsion des journalistes étrangers, est devenue un phénomène majeur de cette période.

Avec ses effets pervers comme la déferlante d’informations non vérifiées, délibérément ou pas, sur des plateformes ouvertes comme Facebook ou Twitter, sans filtre, sans rédacteur en chef pour valider, laissant le citoyen démuni.

Alors, faut-il créer des postes ‘à la Andy Carvin’ dans toutes les salles de rédaction, pour faire face à ce phénomène qui va bien au-delà des révolutions arabes pour toucher le monde entier, et tous les secteurs d’information ?

Andy Carvin ne le pense pas. Il plaide plutôt pour une ‘pédagogie des médias sociaux’, c’est-à-dire apprendre à tous les journalistes à mieux utiliser ces nouvelles sources d’information.

Pas question de demander à tous les journalistes de passer dix-huit heures par jour sur Twitter comme l’a fait cet Américain passionné de technologie, mais de prendre en compte cette nouvelle donne dans l’organisation de leur travail.

Andy Carvin parle de la place de Twitter dans les rédactions (en anglais)

A l’heure où la France a découvert les dégâts que peut provoquer un seul tweet bien (ou mal) balancé, la ‘leçon’ de ‘Twitter-journalisme’ d’Andy Carvin vaut pour tout le monde :

  • pour les journalistes qui n’utilisent pas ou mal les réseaux sociaux ;
  • pour le public qui doit apprendre à naviguer dans un nouvel univers où il est parfois difficile de faire la part du vrai et du faux, de la rumeur ou de la manipulation.

Paradoxalement, Andy Carvin est l’un des journalistes occidentaux qui a suivi de plus près les révolutions arabes, mais en ne se rendant que rarement sur le terrain. Samedi, il arrivait en Tunisie où, tweetait-il en arrivant, il n’avait pas remis les pieds depuis... 2005. C’est pourtant par son intermédiaire que beaucoup de gens ont pu suivre la révolution tunisienne.

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  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 12h02 le 24/06/2012
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    Vous êtes vraiment hyper sympa avec les riverai-e-s non anglophones ! vous pensez bientôt ouvrir des cours d’anglais pour leur permettre de comprendre les vidéos ?
    Ceci dit, cette collaboration de twitters est vraiment intéressante pour faire connaitre les évènements. Comme quoi, 140 signes valent parfois mieux qu’un long article dont les infos ne sont pas recoupées.

    • Pierre Haski
      Pierre Haski répond à caro
      Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
      • Posté à 12h17 le 24/06/2012
        éditeur
      • Journaliste 9
        Cofondateur

      Caro, les vidéos sont traduites en français juste au-dessus, c’est juste que ça prend trop de temps de faire des sous-titres.

      • caro
        caro répond à Pierre Haski
        délinquante avérée
        • Posté à 12h26 le 24/06/2012
        • Internaute 6484
          délinquante avérée

        merci, Pierre, j’ai bien vu et lu. Je pense que l’essentiel est traduit, mais sans doute pas tout.
        Bon, j’aurais dû prendre anglais, comme tout le monde, quand j’étais lycéenne : -))

  • Venezuela
    Venezuela
    vit aux Pays-Bas
    • Posté à 12h35 le 24/06/2012
    • Internaute 114
      vit aux Pays-Bas

    J’adore le mec « a inventé » ce que j’ai fait sur la #CIV2010 ... Oh wait c’est un homme, il est blanc et les Arabes sont plus importants que les Africains (Morano style) ... c’est vrai que je ne suis pas journaliste : juste blogueuse - :)

    • Pierre Haski
      Pierre Haski répond à Venezuela
      Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
      • Posté à 16h50 le 25/06/2012
        éditeur
      • Journaliste 9
        Cofondateur

      Quel est votre compte Twitter ?

  • Féline
    Féline
    fée
    • Posté à 18h18 le 24/06/2012
    • Internaute 111221
      fée

    « pour le public qui doit apprendre à naviguer dans un nouvel univers où il est parfois difficile de faire la part du vrai et du faux, de la rumeur ou de la manipulation »

    Malheureusement, cet apprentissage essentiel n’ayant toujours pas été fait par le public vis-à-vis des médias « traditionnels » pour lesquels il n’est pas vraiment plus facile de faire la part entre le vrai, le faux et la manipulation, il est peu probable qu’il soit réalisé un jour vis-à-vis des réseaux sociaux.

  • Zeki
    Zeki
    Curieux de tout
    • Posté à 15h27 le 25/06/2012
    • Internaute 64085
      Curieux de tout

    Haski vous interrogez un agent d’influence de l’impérialisme atlanto-sioniste avec la même ingénuité que riché interviewant l’agent de renseignement militaire bob woodward déguisé en gonzo journaliste.

    Son job au sein de la NPR reviendrait à celui des propagandistes servant l’état français à france24 et se posant en juge et partie, se prétendantt objectif tout en ne tendant son micro qu’aux « bons manifestants pacifistes » -en réalité des miliciens armés, entrainés et financé par la france (cf canard enchainé) la turquie (cf hurryet daily) et les monarchie théocratiques du golfes, qatar et arabie saoudite.

    Il s’est vautré déjà en 2009 pour la fumeuse Lien twitter revolution en iran (malgré sa pénétration ridicule dans le pays Lien ) et poursuit ses basses oeuvres en accréditant les mythes de manifestants pacifistes bombardés à l’arme de guerre en libye puis en syrie et non de guerre civile encouragée par l’étranger, entre militaires loyalistes et miliciens insurgés disposant d’armes lourdes.

    ––––––––-
    « Connaissez vous la pénétration d’internet en Syrie ?
    19.8% ! Moins d’un syrien sur 5 avait accès à internet en mars 2011... et comme toute technologie son prix implique une distribution suivant des facteurs socio-économiques loin d’être anodins.
    (Je m’étais amusé à la même analyse sur l’iran en 2009 et sa fumeuse légende de révolution facebook/twitter à base de faux profils créés pour l’occasion Lien )
    Lien

    Connaissez vous le taux de pénétration de facebook en Syrie ?
    0.10% (en iran c’est 0.30% et en France on en est à 30% alors que cet outil reste chez nous marginal dans la société globale ne concernant surtout que les journalistes, les communicants et les geeks)
    Lien
    –––– Lien

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