A la télé 19/06/2012 à 12h59

« Les Alimenteurs » : comment l’agro-industrie paye pour nous faire grossir

Sophie Caillat | Journaliste Rue89

Avec sa musique badine et ses dessins enfantins, le documentaire « Les Alimenteurs », diffusé ce mardi soir sur France 5, conte comment l’agro-industrie tente d’acheter politiques et scientifiques, en faisant du chantage à l’emploi et à la publicité.

Les auteures, Stéphane Horel et Brigitte Rossigneux, s’étaient déjà illustrées dans une enquête sur les pratiques de l’industrie pharmaceutique, dans « Les Médicamenteurs » (2009).

Elles récidivent en montrant que les grands groupes de l’agroalimentaire agissent peu ou prou de la même façon. Cette fois, il s’agit de nous faire grossir.

Du conseil à 2 000 euros par jour

Il n’y a plus que de rares députés comme la socialiste Catherine Lemorton pour s’étonner que des professeurs de l’hôpital public participent à la grande réunion des « Kraft food friends », les amis du groupe américain qui possède les petits gâteaux LU.

Les petits boulots de consulting pour l’industrie peuvent rapporter jusqu’à 2 000 euros par jour, confie Gérard Pascal, directeur de recherche honoraire à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), dans le film.

On pourrait se dire que l’interdiction des distributeurs de cochonneries dans les écoles depuis 2005 est un net progrès, que la taxe soda va faire reculer l’épidémie d’obésité. Mais ce serait compter sans l’ingéniosité de l’industrie, de plus en plus retorse lorsqu’il s’agit de nous faire avaler ce qu’elle veut.

Voyons comment, à travers trois exemples, de puissants lobbies ont réussi à imposer leurs vues aux politiques. A croire, comme le dit dans le film le chercheur à l’Inserm Pierre Meneton qu’« en France, il n’y a pas de ministre de la Santé (ni de l’Ecologie d’ailleurs) ».

1

Comment on n’a pas interdit la pub pour les enfants à la télé

Qui est plus sensible à une réclame bien faite qu’un enfant ? Personne et les industriels le savent bien. Leur stratégie consistant à pousser la progéniture à désirer le nouveau paquet de céréales et ses jeux cadeaux a très bien fonctionné ces dernières décennies et il serait fâcheux que cela s’arrête.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS), lorsqu’elle a élaboré sa stratégie de lutte contre l’obésité en 2003, avait souligné la nécessité de s’attaquer au marketing. L’Agence française de sécurité sanitaire de l’alimentation (Afssa) avait même souhaité en 2004 l’interdiction des publicités alimentaires pour les enfants.

Las, huit ans plus tard, les investissements publicitaires de Ferrero ou Coca-Cola, ont augmenté, selon l’association de consommateurs UFC-Que choisir (+20% entre 2006 et 2010). Que s’est-il passé ?

A l’époque où Philippe Douste-Blazy est ministre de la Santé, un message sanitaire est proposé sur les publicités, obligatoire sous peine de devoir payer une taxe de 1,5% (au départ, ça devait être 5%) sur le prix de la pub. C’est l’arrivée des fameux bandeaux « Pour votre santé...

  • ... mangez au moins cinq fruits et légumes par jour. »
  • ... pratiquez une activité physique régulière. »
  • ... évitez de manger trop gras, trop salé, trop sucré. »
  • ... évitez de grignoter entre les repas. »

... dont on devine assez facilement le peu d’impact qu’ils ont (notamment sur les enfants ne sachant pas encore lire, ça va sans dire).

Entre temps, le patron de la puissante Association nationale des industries alimentaires (Ania), Jean-René Buisson, avait clairement annoncé la couleur, montrant bien qui tenait le manche. En cas d’interdiction de la publicité alimentaire pour enfants :

« Vous aurez des problèmes avec vos chaînes de télé préférées. Laissez-nous, en paix on vous renverra la balle. »

Les autorités sauvent la face puisqu’en 2009 une charte alimentaire a été signée sous l’égide du Conseil supérieur de l’audiovisuel Une « première dans l’histoire de la télévision », s’est félicité le CSA :

« En signant la charte, les chaînes de télévision ont fait preuve de civisme et ont ainsi accepté de remplir pleinement leur rôle éducatif, pédagogique et social dans la lutte contre l’obésité. »

Stéphane Horel remarque, avec les exemples du Québec et de la Suède, qu’on sait pourtant que « quand on interdit la pub alimentaire, l’obésité se stabilise ».

2

Comment on nous a fait croire qu’Epode était la solution

Certains se souviennent peut-être du doux acronyme d’Epode, pour « ensemble, prévenons l’obésité des enfants », programme appliqué avec succès dans les petites villes de Fleurbaix et Laventie (Pas-de-Calais) dès 1992 puis plus largement après 2004 et devenu depuis Vivons en forme, ou VIF.

Il y a tout ce qu’il faut de scientifiques patentés pour reconnaître l’efficacité de l’éducation alimentaire sur la baisse du surpoids. Mais il y a aussi, au rayon des « partenaires économiques », Orangina Schweppes, « le leader des boissons aux fruits », la fondation Nestlé, leader des petits pots pour bébé (mais que vont-ils vous apprendre à cuisiner alors que leurs solutions toute prêtes sont si saines, se demande-t-on ?), Kellogg’s et Ferrero (oui, celui des rochers et du Nutella).

Et Jean-Michel Borys, le co-directeur du programme, également endocrinologue et nutritionniste, ne se cache pas d’avoir reçu le soutien du Cedus (le lobby du sucre), de Lesieur et des laboratoires Fournier et Roche. Dans le film, il explique :

« Le but de ces entreprises n’est pas d’empoisonner leurs clients, c’est aussi d’avoir des clients qui vivent le plus longtemps en meilleure santé possible pour acheter plus longtemps leurs produits. »

Pas de chance, l’espérance de vie baisse pour la première fois depuis 25 ans aux Etats-Unis, probablement en partie à cause de l’obésité.

Quelque 250 communes participent au programme VIF aujourd’hui, autant qui appliquent les bons dogmes du PNNS, le programme national nutrition-santé.... Las, avec un budget annuel de seulement 50 millions d’euros par an, que peut-il face aux 2 milliards d’euros de publicité injectés par l’industrie ?

3

Comment on est passé à côté des feux tricolores

En 2006, la Commission européenne a voulu réformer l’étiquetage des aliments et les associations ont eu une drôle d’idée : indiquer au consommateur, par le biais de feux tricolores, si la nourriture qu’il veut acheter est bonne pour sa santé ou pas.

Le contre-feu ne se fait pas attendre : le lobby bruxellois de l’agroalimentaire s’en mêle et harmonise les « repères nutritionnels journaliers » apposés sur les produits.

Sauf qu’on se demande qui, à part notre blogueuse Colette Roos, peut décrypter le sens de ces mentions. La réalisatrice Stéphane Horel remarque :

 »Personne ne sait ni ce qu’est une portion ni quels sont les repères conseillés (les apports retenus sont ceux des adultes, y compris sur un paquet de céréales pour enfants) ».

Or, le système des feux tricolores fonctionne : le consommateur a cinq fois plus de chance d’identifier les produits sains, comme le note une récente étude australienne.

Peu importe que les associations de consommateurs la demandent et que les études prouvent l’intérêt d’une telle mesure, les parlementaires européens ont rejeté ce système après une bonne bataille d’arguments de mauvaise foi sortis par l’industrie.

Infos pratiques
« Les Alimenteurs »
De Stéphane Horel et Brigitte Rossigneux

Sur France 5, mardi 19 juin 2012, à 20h35.

52 minutes. Production Beau comme une image.

  • 36961 visites
  • 116 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • jccman
    • Posté à 13h23 le 19/06/2012
    • Internaute 71353

    Encore une histoire de conflits d’interets. Un peu comme les soi-disant experts en economie qui nous abreuvent de leurs avis eclaires dans les medias, et qui font partie des CA de grosses boites, ou font du conseil aupres d’elles...

    Tout avis d’« expert » devrait etre accompagne de tous leurs conflits d’interets, afin de savoir a qui on a affaire.

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 13h26 le 19/06/2012
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    ah flûte, c’est en même temps que le foot !
    Faire du sport devant la télé, ça marche aussi ? on peut se lever, gesticuler, et surtout ne rien grignoter ...

    La pub fait vendre des cochonneries mauvaises pour la santé. Mais comme il y a de moins en moins de revenus dans les familles, il y a de plus en plus de problèmes pour s’alimenter correctement et faire les courses en gros dans un super ou hyper revient moins cher qu’aller au marché. Alors, c’est un tout : redonner et du pouvoir d’achat et le goût (c’est le cas de le dire) d’aller acheter chez les producteurs.

  • vieilanarfatigué
    vieilanarfatigué
    Changer le monde, c'est se (...)
    • Posté à 13h56 le 19/06/2012
    • Internaute 125168
      Changer le monde, c'est se (...)

    D’un côté ils nous font bouffer de la merde - en français dans le texte- qui nous rendent malade et qui leur rapporte un max et de l’autre ils fabriquent des médocs,des usines pour, des médecins marrons et des spécialistes corrompus ,des pharmaciens marrons et corrompus, les deux s’en mettant plein les fouilles pour nous guérir.
    ça qui prouve qu’ils mettent bien l’humain au centre de leurs préoccupations .

  • Appleseed
    Appleseed
    Mangeur de Twix
    • Posté à 14h22 le 19/06/2012
    • Internaute 11691
      Mangeur de Twix

    J’m’en fous j’ai la wii fit...

    Encore une fois, ce débat soulève des questions plus vaste de la société de consommation actuelle, quand les gens reprendront le temps de manger, le temps de baiser, de se reposer et de faire les choses sans être pressés et stressés en permanence, il fera mieux vivre. A quoi ça nous sert toutes ces avancées technologiques si c’est pour s’empoisonner un peu plus vite ? Mourir plus jeune et passer plus de temps malade ou allergique qu’en bonne santé tout au long de sa vie ?

    Faut réapprendre à planter des patates, un petit écart de malbouffe de temps en temps ça fait pas de mal, mais avec le budget publicité dépensé chaque année dans le monde, pub de plus en plus ciblée sur les personnes vulnérables, on assiste à un vrai problème de santé publique, et c’est très bien que les réalisatrices le pointe du doigt, ces multinationales sont responsables en grande partie des problèmes écologiques et de santé dans le monde, sans parler des problèmes économiques engendrés par le pillage de certaines ressources ou les transformations agricoles (huile de palme). Bref, y’a de quoi en écrire des bouquins, mais je peux pas là, j’ai poney.

    Bye

  • Dupont georges
    Dupont georges
    Et l'ANI? On en parle?
    • Posté à 14h33 le 19/06/2012
    • 181137
      Et l'ANI? On en parle?

    Ce n’est pourtant pas si compliqué de contrer le lobby agro alimentaire pour préserver sa santé et la planète.

    Des fruits et légumes frais de saison et des légumineuses cultivées le plus près de chez vous possible.

    Des poissons gras ou semi-gras et surtout sauvage (quoique les truites d’élevage si on connait le producteur ça peut le faire).

    De la viande rouge ou blanche moins souvent mais de meilleurs qualités.

    Plus de plats préparés ou uniquement quand vraiment on a pas le temps de faire autrement (faut pas virer à l’intégrisme non plus). Pour les gourmands, essayer au maximum de faire ses propres patisseries.

    Privilégier les produits laitiers à base de lait de brebis ou de chèvre (malgré ce que nous dit le lobby laitier, le lait de vache est loin d’être bon pour la santé).

    Cultiver ses propres herbes aromatiques (c’est pas compliqué, même en appartement).

    Evidemment, changer son alimentation ainsi implique de passer plus de temps à la cuisine, mais c’est un plaisir et votre corps vous dira merci très rapidement.

  • bibimbap
    bibimbap répond à A déménagé le 30-08-2012
    en travaux
    • Posté à 16h12 le 19/06/2012
    • Internaute 86441
      en travaux

    Non, ça prend pas une heure.
    Des pâtes + des aubergines sautées dans un peu d’huile d’olive et d’ail + une boite de chair de tomates = 20 minutes à tout péter.
    Une omelette aux champignons accompagnée d’une salade = 10 minutes.
    De la semoule avec des légumes genre navet, courgettes, carottes cuits dans du bouillon = 15 minutes.
    Plus rapide que de faire la queue au McDo
    Sinon chez Picard y’a plein de légumes natures surgelés bien pratiques.

Verbes thématiques