témoignage 14/06/2012 à 16h40

Alphonse Le Gastelois, ermite et roi des Ecréhou, est mort

Elle (riveraine)


Je veux vous parler d’un homme ordinaire, qui n’a rien demandé à personne et dont la vie a été bouleversée parce qu’il n’était pas comme les autres, sans doute plus libre. Il y a quelques jours, Alphonse Le Gastelois s’est éteint. Le Roi des Ecréhou est mort, âgé de 97 ans.

Alphonse était un Jersiais accusé en 1961 d’avoir commis six crimes sur des enfants, et qui, bien qu’innocenté, a subi le pire de la part de ses concitoyens. Ce qui l’a poussé à quitter l’île anglo-normande de Jersey pour s’exiler pendant quatorze ans sur l’archipel des Ecréhou, des rochers situés entre Jersey et le Cotentin. Pendant toutes ces années, il a vécu seul, se nourrissant de sa pêche, de homards, de congres, d’algues et de quelques nourritures apportées par des Jersiais et des Normands compatissants.

Un type un peu bizarre, sans doute trop libre pour beaucoup de gens, qui a choisi de s’exiler pour échapper à ce que les humains ont de pire. En 1971, l’auteur des crimes a été arrêté, mais Alphonse avait subi une telle violence à son encontre et son ressentiment envers les autorités jersiaises était tel qu’il est resté sur son archipel.

Seigneur des Ecréhou

Au bout de quatorze ans, il a à nouveau subi la suspicion après l’incendie d’un cabanon situé sur les Ecréhous. Il a dû regagner Jersey de force, subir un emprisonnement de trois mois avant d’être à nouveau innocenté.

Pendant ces années d’isolement sur les Ecréhou, et après s’être renseigné sur le droit normand et grâce aux conseils d’un avocat jersiais, il a revendiqué le titre de Seigneur des Ecréhou.

En effet, en vertu du droit, ayant vécu plus de dix ans et un jour sur cet archipel, il pouvait prétendre au titre de « seigneur des Ecréhou ». Les juristes des autorités jersiaises ont contré la demande faite à la reine, qui est Duc de Normandie (oui, duc, et non duchesse) et l’ont débouté.

Il lui a ensuite été interdit de retourner sur l’archipel. Il a vécu dans une petite maison qui tenait plus au cabanon qu’à une réelle habitation à Saint Hélier, la capitale de Jersey, jusqu’à ce que les services sociaux l’y retirent pour le placer dans un « hospice ».

Pour son inhumation, j’ai repris le ferry

Une fois de plus, les autorités locales sont intervenues dans la vie de cet homme simple, un peu particulier, qui s’habillait de bric et de broc, qui aimait arpenter les rues la nuit et qui avait surtout choisi de vivre comme il l’entendait plutôt que comme la société l’exigeait. Un homme qui, par sa liberté, dérangeait et était le coupable idéal de maux dont la société était victime. Un homme simple qui ne demandait rien d’autre que de vivre comme il l’entendait.

Voilà, dimanche 3 juin, le jour même où la Reine Elizabeth fêtait son jubilé, le roi des Ecréhou est mort.

Et rares sont ceux qui en ont parlé.

Je n’habite plus Jersey depuis onze ans. D’Alphonse, je n’en connaissais que l’histoire. Je l’ai aperçu à quelques occasions, le soir, surtout, arpentant les rues de Saint Hélier. Toujours vêtu de brics et de brocs, coiffé de son éternel bonnet. Jamais je n’ai osé l’aborder. Juste envie de lui laisser la paix qu’il avait toujours demandée. Mais avec toujours le sentiment de voir un homme ordinaire au destin extraordinaire.

Alors, cette semaine, pour son inhumation, j’ai repris le ferry pour Jersey. Pour rendre un dernier hommage à cet homme que je ne connaissais pas et qui fait partie, bien malgré lui, de l’histoire de Jersey.

Le seigneur des Ecréhou tire sa révérence (par France 3)
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  • Joseph Gratteur
    Joseph Gratteur
    Working class bléro
    • Posté à 17h03 le 14/06/2012
    • Internaute 164574
      Working class bléro

    Superbe histoire et sacré bonhomme, je ne connaissais pas.
    J’ai googlé l’Alphonse, quelle épopée.
    Merci à Elle.

  • Bigornot
    Bigornot
    Honni soit qui manigance...
    • Posté à 18h29 le 14/06/2012
    • Internaute 137493
      Honni soit qui manigance...

    J’ai déjà rencontré dans le temps en Sologne ce que j’appelais alors des « raboliots », des marginaux, un peu ermites, qui vivaient totalement en dehors de notre société, vivant de peu et grappillant ici et là ce que la nature ne pouvait leur donner. J’ai cru en apercevoir dans le marais poitevin plus récemment.
    Tous étaient des doux, plutôt des sages, nullement dangereux mais souvent exposés à la vindicte populaire.
    A l’heure où un « buzz » médiatique soulevé par un « tweet » d’une « first lady » fait vrombir la planète, Alphonse nous donne une sacrée leçon !

  • Elle anonyme
    Elle anonyme
    Béotienne
    • Posté à 18h56 le 14/06/2012
    • Internaute 24737
      Béotienne

    Pour les anglophones, voici un documentaire sur Alphonse.

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 18h58 le 14/06/2012
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    J’habite de Cotentin et cette histoire a été relaté cette semaine dans La Presse de la Manche, le quotidien local. J’avoue que j’ignorais totalement le destin de cet homme et que j’ai été très touché. Les Hécréous, ce sont des « cailloux » qui pour certains ne sont visibles qu’a marrée basse, ils sont au milieu du Raz Blanchard, avec ses courants les plus forts d’Europe, balayés par des vents permanents parfois violents. Savoir qu’un Homme ai pu y vivre de longues années de solitude pour échapper à une injustice a été pour moi un choc.
    Pour l’anecdote, la seule université qui enseigne le droit Normand, évoqué dans cet article est celle de Caen en Basse-Normandie où tous les Baillis de Jersey et Guernesey sont formés

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