Ravi de la crise, le crime organisé grignote le monde
Bienvenue dans un monde gangréné par le crime. Ce n’est pas le synopsis d’un thriller futuriste, mais la réalité contemporaine telle que la décrivent, nombreux éléments à l’appui, deux chercheurs chevronnés.

« Crime, trafics et réseaux - géopolitique de l’économie parallèle » de Michel Koutouzis et Pascale Perez, éd. Ellipses, mai 2012
Collaborateur de Rue89, Michel Koutouzis est historien et ethnologue, consultant indépendant pour des organisations internationales (l’ONU notamment) et auteur d’ouvrages sur le crime organisé, comme le « Que sais-je ? » sur le blanchiment.
Docteur en géographie, Pascale Perez a mené des enquêtes pour l’Observatoire géopolitique des drogues et des travaux pour l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure (IHESI).
« Crime, trafics et réseaux - géopolitique de l’économie parallèle », le livre qu’ils publient aux éditions Ellipses, nous emmène tout autour du globe et dans toutes les formes de criminalité possibles.
On le referme effaré de constater que le crime est partout, et que les gouvernements font peu de choses pour l’éradiquer. Car ils sont, à différents degrés, pieds et poings liés avec lui.
Les crises accélèrent l’intégration du crime
On comprend que les mafias s’adaptent, scrutent les failles de la mondialisation, les zones de non-droit, les Etats faillis...
Qu’elles ne sont plus spécialisées, ni cantonnées à une seule région. Que le criminel ne vise plus aucune intégration, puisqu’il est déjà partie prenante du monde.
Que cette criminalisation n’est pas en voie de se résorber :
« Les crises économiques et financières à répétition ont accéléré l’intégration de ces trafics et de leurs bénéfices, créant un espace mixte d’économie et d’échanges qui rend d’autant plus difficile l’identification de ces nouveaux réseaux. »
Des réseaux qui fusionnent notamment dans une « cuve commune, celle des bénéfices issus des pratiques de blanchiment, créatrices de produits financiers innovants largement adoptés par l’économie formelle ».
Parmi les mutations actuelles, certaines étonnent : la mafia italienne fait plus de bénéfices dans le traitement des déchets que dans le trafic de drogue ; les groupes criminels turcs gagnent désormais plus avec le trafic de migrants qu’avec celui de l’héroïne, pourtant une de leurs activités historiques.
La connectivité entre les mondes formel, informel, criminel
En France, le crime ne prospère pas que dans les « zones de non-droit » que les politiques fustigent – les « quartiers » –, mais aussi dans les immeubles cossus des grandes villes, abritant de prospères cols blancs.
« Le travail à accomplir concerne essentiellement la connectivité entre les mondes formel, informel et criminel », écrivent les auteurs.
Rue89 a choisi des extraits montrant comment, d’un point de vue global puis dans plusieurs secteurs de l’économie « réelle », le crime parvient à un rôle primordial, voire dominant. Y compris dans la police, au niveau mondial. Témoignages de criminels à l’appui.
- Un monde pas si étanche que ça
- Les jeux du stade
- Les oligarques, de nouveaux patrons
- Le président d’Interpol était un pourri
Lors d’un entretien avec un éminent trafiquant au port de Dures (Albanie), ce dernier me fit remarquer « qu’il était issu d’une société où le commerce en soi était interdit » :
« Voyez-vous, ces temps sont révolus à jamais. Ne venez pas nous dire que le commerce est permis puis nous embrouiller avec des détails de produits interdits. L’offre et la demande, voilà la seule règle. L’offre et la demande ».
A Erevan (Arménie), un Vory v zakone septuagénaire, riant aux éclats, me disait :
« Je suis devenu millionnaire sous Staline, vous croyez que je vais perdre de l’argent maintenant ? »
En écho, un autre, jeune trafiquant d’armes de la banlieue parisienne, à peine sorti de l’adolescence, m’affirmait :
« C’est un produit très prometteur. Et ne croyez pas que je parle en l’air. J’ai fait une étude de marché… »
Un des plus grands grossistes de cannabis néerlandais, sans plaisanter, m’offrait le deal suivant :
« Si tu veux que je te raconte le business, tu dois jouer aux cartes avec moi. Première mise, mille euros. Tu perdras, c’est sûr, mais tu comprendras de quoi on parle… »
Suspendus entre un discours capitaliste, une logique mercantile et une morale à la carte, ces hommes savaient parfaitement avec qui ils parlaient. Mais ils considéraient que leurs contradictions n’étaient pas plus importantes que les miennes, et encore moins de celles des pouvoirs publics, « des politiciens et autres corrompus » selon leurs dires.
Il y a encore vingt ans, le discours justificatif consistait à affirmer : « si ce n’est pas moi qui le fais, ce sera un autre ».
Ce n’est plus le cas. « Sans nous », répètent-ils à l’unisson, « plus de banques, plus de commerces, plus de sécurité sociale. Le système s’effondrerait. »
Ils ne se considèrent plus à la marge d’un système, mais en son centre hypocritement honteux.
Ed. Ellipses, 314 pages, 19,30 euros.
- Sur rue89.comTous les articles de Michel Koutouzis
- 20163 visites
- 63 réactions











55

Des nuées de sens
Des nuées de sens
C’est toujours sympa de lire ce genre d’article le dimanche soir.
Je me demande comment je vais commencer ma semaine....




Partager