Mort de Descoings : ceux qui ne font pas leur coming out, et les autres
Nous avons d’abord repris une tribune de Patrick Thévenin, dans le cadre de notre partenariat avec Minorités, « Descoings, homo pour les puissants, hétéro pour les autres » qui a provoqué de nombreuses et parfois violentes réactions. L’écrivain Arthur Dreyfus lui a répondu sur notre site « Descoings, pas assez homo : M.Thévenin, on ne tue pas les morts ». Dans ce droit de suite, Didier Lestrade, co-fondateur d’Act-Up et rédacteur en chef de Minorités fait un « rappel des principes de base » : pourquoi le coming-out, pourquoi la communauté gay, pourquoi selon lui ces histoires sont liés aux droits et à la lutte contre l’homophobie. Blandine Grosjean
Les médias français font mal leur travail et ils s’imaginent que nous ne le voyons pas.
Il y a plusieurs mois, j’avais écrit un texte sur Google, principal agrégateur de l’« outing » (révélation de l’homosexualité). Vous tapez Descoings dans le moteur de recherche et vous avez le mot « gay » qui vous est tout de suite suggéré. Puis le nom de son ex-compagnon, patron d’une des premières industries françaises. C’est public. Mais c’est « off the record » puisque personne ne l’écrit.
La tempête provoquée par le texte du journaliste Patrick Thévenin, publié sur Minorités et notre partenaire Rue89, n’a rien de nouveau par rapport à ce que dit notre site, sans relâche, depuis 2008.
En France, les droits des personnes lesbienne, gay, bi et trans (LGBT) sont tellement en retard, comparés à ceux de nos pays voisins qu’il est temps, aujourd’hui, de se poser la question de tels blocages.
Dix ans de retard et des responsables
Sur tous les sujets égalitaires (mariage, homoparentalité, lutte contre l’homophobie, visibilité et « coming out »), nous avons dix ans de retard. Pas ou presque pas de gays au Parlement, et encore moins de lesbiennes et/ou de transgenres. Et il y a des responsables pour ça.
Nous faisons un lien évident entre ce retard et l’absence de visibilité des autres minorités au pouvoir : ethniques ou religieuses, mais aussi les handicapés, ceux que l’on ne voit jamais. Le pouvoir en France reste blanc, masculin, hétérosexuel, en bonne santé.
Et c’est inadmissible. Tout ceci n’a une seule source : le refus de la droite, comme de la gauche, d’encourager les minorités. Car ces minorités sont acceptées quand elles se revendiquent en tant que telles.
Vanneste et Boutin ont la belle vie
Qu’importent les commentaires outrés à la tribune de Thévenin qui parlent de fascisme, d’outing et autres essentialismes à deux sous. NOUS connaissons le sujet gay à 100% et vous êtes toujours là à vous poser des questions que l’Espagne, le Portugal et plusieurs pays latins d’Amérique du Sud ont déjà résolues.
La classe politique, de droite comme de gauche, n’a toujours pas compris l’enjeu de la visibilité LGBT. Car l’avoir compris consisterait à encourager à l’intérieur des partis le coming out des hommes et femmes politiques qui nous dirigent et qui sont supposés nous défendre.
C’est un boulevard ouvert aux Vanneste et Boutin qui ne cessent de critiquer les droits des personnes LGBT. Qui avons-nous face à eux ? Personne. Finalement, ils ont la belle vie.
Tout est question d’exemple
Les associations ont du mal à se faire entendre car aucune personnalité de renom, LGBT si possible, ne s’insurge contre cette haine qui nous est constamment adressée.
L’égalité ? Quand on est à la tête de Sciences-Po, on a le privilège du silence. Quand on est un simple boulanger gay, personne pour nous défendre. Comme le combat pour le droit des femmes, des droits civiques américains, pour l’écologie et le Larzac, pour la lutte contre le sida... tout est question d’exemple.
C’est parce que telle personne célèbre descend dans la rue et s’expose que d’autres la suivent dans son sillage. La société s’améliore alors. Allez-vous mettre en question le coming out de l’acteur Rock Hudson et de l’ex-basketteur Magic Johnson sur la séropositivité ? Avez-vous déjà oublié la leçon ? Ce sont grâce à eux si les Etats-Unis et le monde ont pris conscience de l’épidémie du sida. Vingt ans après, on voudrait nous faire croire qu’il faut découpler l’homosexualité de son militantisme.
Il serait légitime de rester au placard quand on gagne 24 000 euros (et plus !) en pleine crise mondiale. Je vous le dis : on retourne en arrière.
Que veut dire ce secret ?
Finissons par un point central. Nombreux sont ceux qui disent « mais on savait que Descoings était gay ! »
Arrêtez de mentir. Thévenin, moi, d’autres, nous nous considérons au centre de la culture gay et avant l’interview à Libé en janvier 2012, on savait à peine qui c’était ce type. C’est là ou on est allés sur Google et qu’avons-nous vu ? Gay.
Même l’ancien rédacteur en chef de Têtu, Thomas Doustaly, ne connaissait pas l’orientation sexuelle de Richard Descoings il y a une semaine. Je vous assure qu’il faut BEAUCOUP de self-control et de paravents pour qu’une telle information reste cachée. Et que veut dire ce secret ?
C’est que Descoings n’était pas connu pour le moindre engagement envers les gays ou le sida. Nous le saurions autrement.
Nous, nous prenons les risques
Tandis que nous, nous vivons en tant que gays, lesbiennes, bi et trans depuis toujours. Nous nous montrons en exemple dans nos familles, au travail, dans la rue, tout le temps. Nous savons que cela ne facilitera pas nos carrières. Nous prenons les risques. Nous assumons le poids psychologique et humain de cette visibilité pour être libres de ne plus mentir. Nous nous exprimons publiquement.
Nous sommes les petites lumières qui éclairent tous les jours les jeunes LGBT qui ont besoin de phares et d’exemples. NOUS faisons avancer la société. Et nous le faisons du bas de l’échelle sociale, sans privilège, sans salaires indécents, et certains d’entre nous payent très cher cet effort (pas de travail, discriminations).
Et vous voulez notre reconnaissance pour des hommes comme Descoings qui n’ont pas levé le petit doigt ?
Les Madoff gays
En tant que gays, nous adorons faire des listes. La liste de celles et ceux qui s’engagent pour le bien de tous, pour le droit de vivre une meilleure vie en tant que personne LGBT – sans mentir.
Et puis la liste de celles et ceux qui ne font pas leur coming out, qui se cachent, qui mentent avec des mariages arrangés, ou qui font des demi coming out. Et qui s’en mettent plein les poches. Les Madoff gays.
Il ne s’agit plus de droit à l’indifférence ici. Il s’agit de dénoncer la lâcheté politique de ceux qui sont si proches du pouvoir. Et c’est pas joli à voir. Car cela aussi, restera dans l’Histoire. C’est déjà sur Internet. Alors, l’enterrement de Descoings ce mercredi, on y sera pas.
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Enseignante
Enseignante
RIP M. Descoing. Je n’ai pas envie de le juger, ni de discuter plus longtemps des choix complexe d’une vie.
Car le vrai débat n’est pas là où M. Lestrade voudrait le situer : une histoire de courage personnel (sans doute veut-il, par là, se poser en « héros » du coming out » ?). Si les homophobes et autres transphobes ne se comportaient pas en véritable « lobby de la discrimination », personne n’aurait l’idée de se cacher. Commençons par établir l’égalité totale des droits, sanctionnons vraiment les discriminations, en particulier au travail, et plus personne ne ressentira le besoin de se cacher. Car c’est éprouvant ! Est-ce que nos amis hétéro(tte)s imaginent ce que c’est être sur ses gardes à chaque instant ? Quand vous, vous parlez de vos amours au quotidien, en réponse à la simple question (Tu as fait quoi, ce we ?), nous devons faire silence et mentir, au moins par omission, pour ne pas évoquer la femme qui partage notre vie. Ou prendre des risques !
Nul n’a donc à être obligé/e par des donneurs de leçons à prendre le risque de s’exposer à la haine, à la discrimination, aux risques inhérents aux préjugés des autres. Mais, oui au coming out libre, assumé, heureux, prêchant par l’exemple, comme je le fais, banalement, avec des centaines de milliers d’autres personnes LGBT (lesbiennes, gays, bi, transgenres), désormais visibles au quotidien, sans en faire une affaire d’état.
Si j’ai pu faire le choix d’un coming out total (mais une femme transgenre n’a pas le choix si elle veut vivre sa vie, y compris au travail !), ce n’est pas que je suis particulièrement courageuse. C’est que la société française a changé, et que les hétérosexuels intelligents sont aujourd’hui majoritaires et nous soutiennent de plus en plus ouvertement.
Là où le bas blesse, c’est que M. Lestrade a tout fait pour décourager des personnes de faire ce coming out dont il se fait le héraut. En 2007, il a écrit : « Dans le petit milieu parisien, tout le monde a entendu parler de ces gays qui ont récemment décidé de devenir des femmes. » (Je vous épargne le pire, mais vous pouvez vous infliger l’intégrale : Didier Lestrade, Cheikh – journal de campagne, Flammarion, 2007, page 113). Stigmatiser un groupe, comme il le fait, en niant sa véritable identité, n’est pas le meilleur moyen de l’aider à s’assumer dans l’espace public ! Pourtant, M. Lestrade sait fort bien qu’une femme transgenre, surtout si elle préfère les femmes comme nombre d’entre nous (eh, oui, le genre n’a rien à voir avec la sexualité !), est à mille lieux d’un gay, sauf... si c’est un ami, parce que c’est un homme respectueux de la différence des autres.
J’ai des ami(e)s et des relations hétéro(tte)s. Beaucoup. Des LGBT aussi. Avec eux (les quelques exceptions, je les ai rayés de mon carnet d’adresse), le coming out a été libérateur. Ils m’ont acceptée comme je les accepte. Et, pour moi, la vie est plus simple : -) Malgré les préjugés, y compris ceux qui viennent de donneurs de leçons...




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