Tribune 25/02/2012 à 16h55

Autisme : ce que je retiens de la théorie sur le « dragon maternel »

Sophie Robert | Réalisatrice et productrice

La réalisatrice du film « Le Mur », condamnée par le tribunal de grande instance de Lille pour « atteinte à l’image et à la réputation » de trois psychanalystes interviewés dans son documentaire, revient pour Rue89 sur les racines de cette théorie qu’elle juge si nocive pour les autistes.

Au cours de mes quatre ans d’enquête (45 interviews dont 27 filmées), j’ai découvert que la majorité des psychanalystes français se référaient aujourd’hui encore à un schéma de pensée pour lequel la toxicité maternelle reste l’explication-phare de l’autisme, comme de toutes les pathologies du développement.

Parmi les analystes, cette théorie fondamentale ne fait pas débat. Mon travail de réalisatrice a pour but de permettre à tout un chacun de décoder la théorie analytique, par la bouche des psychanalystes eux-mêmes, invités à expliquer leurs propres théories, sans les dénaturer, c’est-à-dire en assumant devant ma caméra la dimension politiquement incorrecte de leur discours.

Un débat de fond sur le contenu des théories psychanalytiques est pourtant plus que jamais nécessaire. Or, face aux rares bilingues psychanalyse-français qui s’évertuent à mettre en évidence leurs partis-pris idéologiques, les psychanalystes adoptent une stratégie de victimisation, accusant le fauteur de trouble de fascisme, d’antisémitisme, voire de scientologie, pour se parer des vertus de l’humanisme outragé.

La « fusion incestueuse » avec la mère

Malgré près de trente ans de recherches en génétique et neurobiologie, les psychanalystes persistent à considérer l’autisme comme une psychose.

La sollicitude d’une mère à l’égard d’un enfant qui ne se développe pas normalement est interprétée soit comme mensongère (un désir de mort masqué) soit comme la cause directe du retard de développement. La thérapeutique consiste à séparer l’enfant de la mère en le plaçant dans une institution chargée de couper le lien.

L’autisme est interprété comme une dépendance excessive de l’enfant à sa mère. Les psychanalystes parlent de grossesse externe, de mère fusionnante, d’étouffement maternel. Pendant la maternité, les femmes traverseraient un état de folie transitoire qui plonge le bébé dans un état de psychose généralisée, prototype de tous les troubles psychiques à venir.

Tant que le bébé ne parle pas il est supposé être incapable de se différencier de sa mère, et donc psychotique (fou). Sous prétexte que sa mère engage avec lui une relation organique et non verbale, elle est supposée folle.

Les psychanalystes parlent de « folie à deux ». Cette relation primordiale, parfois appelée fusion incestueuse, sous-tend l’idée d’une animalité en opposition à l’humain, une relation hors normes, dans laquelle le père doit venir mettre de l’ordre, afin que conscience et langage puissent advenir.

Lacan et l’aliénation maternelle

La maternité n’aurait d’intérêt pour une femme que dans la mesure où l’enfant représente le substitut du phallus. Le bébé est en effet un objet de valeur, valorisant la mère, c’est donc un substitut du pénis (même si c’est une fille !) parce qu’analytiquement parlant tout ce qui est valable est forcément phallique.

Jacques Lacan, le plus célèbre des psychanalystes français, a été le promoteur de l’idée de mère psychogène avec le concept d’aliénation maternelle : une personne psychotique – un aliéné – est supposé avoir été aliéné à une mère fusionnante, incapable de le laisser s’autonomiser pour ne pas se séparer de son phallus providentiel.

Le sexe féminin est supposé absent dans l’inconscient où ne règnerait que du phallus. Il y aurait donc une contradiction insoluble entre le sexe anatomique de la femme et son inconscient phallique, qui pousserait la mère psychogène à s’amarrer à son enfant-substitut du phallus, et l’empêcher de se différencier d’elle, au point de le rendre fou.

Mère frigidaire ou fusionnante, même résultat

Ce mécanisme s’appelle la forclusion, autrement dit le gommage, du nom du père. Une mère est dite psychogène lorsqu’elle fait barrage au travail de séparation-individuation du père à l’égard de l’enfant. Ce concept suppose que c’est le père qui permet à l’enfant de s’individualiser et d’accéder au langage, phénomènes qui résulteraient simplement d’un travail de séparation de la mère et de l’enfant.

Mais l’enfant qui va mal est également supposé avoir été abîmé par un vœu de mort maternel, et victime d’une pensée destructrice, fût-elle inconsciente et passagère.

Simultanément à ses désirs d’inceste, une jalousie haineuse pousserait la femme à détruire les substituts du phallus manquant, à savoir l’enfant-phallus et le mari déchu de sa toute puissance. Parce qu’elle dit une chose et son contraire, cette théorie est irréfutable : que la mère soit trop froide, « kapo frigidaire » selon Bettelheim, ou dépressive, ou bien qu’elle soit trop chaude et fusionnante, peu importe, le résultat est identique forclore, gommer l’influence du père et l’empêcher d’exercer sur l’enfant son œuvre civilisatrice.

La dépression maternelle, si souvent invoquée dans l’autisme, est supposée liée à ce vœu de mort exprimé par la mère ; ou bien refléter la crainte d’une perte de l’enfant-phallus. Le sous-entendu est permanent : un enfant livré à sa mère c’est la catastrophe. La mère serait « dragonne » par essence, de par son sexe manqué, absent, et un penchant féminin naturel à l’absence de limites, tandis qu’il n’y aurait de loi et d’ordre que phalliques.

L’inceste paternel ne ferait pas tellement de dégât, tandis que l’inceste maternel serait effroyablement destructeur même s’il ne s’agit que d’un inceste inconscient, sans passage à l’acte. D’un point de vue psychanalytique, la folie même est synonyme d’inceste maternel.

Un débat qui s’est tenu partout dans le monde, sauf en France

Si les psychanalystes se contentaient de recevoir en cabinet une clientèle privée de névrosés adultes, ces croyances, aussi sexistes soient-elles, n’auraient pas de conséquences aussi graves. Mais ils exercent en tant que psychiatres et psychologues dans des institutions psychiatriques où ce qui doit primer c’est le soin apporté au patient au meilleur d’une connaissance scientifique actualisée.

La foi en la psychanalyse fait barrage à cette mission ainsi qu’à l’examen objectif du contenu de théories qui ont des conséquences sanitaires et sociales énormes dans l’existence de centaines de milliers de familles. Ces débats ont eu lieu dans le reste du monde depuis plus de trente ans.

Pourquoi, en France, est-il impossible de débattre simplement, objectivement, du contenu des thèses psychanalytiques ?

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  • magali pignard
    magali pignard
    personne pensant par elle meme
    • Posté à 18h07 le 25/02/2012
    • 174960
      personne pensant par elle meme

    Bravo Sophie, tout est dit, et malheuresement les parents subissent les conséquences de ces theories dans les CMP, Hopitaux de jour, CAMPS, IME etc....
    Les professionnels de ces tsrcutures sont impregnés de psychanalyse .
    Si on lance un sondage aux parents, ils repondent que au moins 90% des CMP sont de cette aproche : voila ce qu’ils en disent
    Ce n’est pas de la psychanalyse pure avec un divan : ce sont les théories psychanalytiques et des prises en charges psychodynamiques avec des discours « pas d’étiquette, ça ne sert à rien, il est trop petit ... » et ils ne proposent rien aux familles à part des séances de thérapie.

    inaction, connaissances périmées, et attendre que ça se passe

    cmp ou camsp ne font pas de psychanalyse à l’état brut, mais s’inspirent de la psychanalyse dans leur démarche.L’autisme est vu sous un angle psychanalytique, comme une psychose, on te tient des discours type « attendre l’émergence du désir ».

    Deconseillen le diag : trop jeune
    deconseille l’ABA : carotte et baton
    deconseile internet
    conseille plus de HDE JOUR et moins d’ecole
    travaille la separation avec la mere
    disent « toute façon il a choisi d’etre comme il est »
    Les D.U sur l’autisme sont encore à 90% psychanalytiques dans leur contenu comme dans leur nombres. On compte à peine 5 pédopsychiatres à orientation TCC sur Paris mais seulement 2 accessibles réllement en libéral dont une super agressive , aucun en Dordogne, 2 en Gironde mais seulment 1 accessible en libéral.

  • geoffrey2
    geoffrey2
    étudiant éducateur spécialisé (...)
    • Posté à 18h15 le 25/02/2012
    • 182158
      étudiant éducateur spécialisé (...)

    Je trouve ce travail intéressant, toutefois il me semble, pour avoir quelques connaissances sur la prise en charge des enfants autiste que les deux méthodes, psychanalytiques et comportementaliste ont chacune des des aspects positifs et négatifs.
    La diabolisation de la psychanalyse est pour moi négative. La prise en charge des enfants autistes pourrait être aussi critiquée quand on voit certaines méthodes comportementaliste (enfermement dans des boxes, etc).
    A quand des groupes de travail qui pourraient réunir plusieurs courants de façon constructive plutôt que cette bataille infructueuse actuellement menée ? ?

  • Azualito
    Azualito
    infirmier en psychiatrie
    • Posté à 19h00 le 25/02/2012
    • 174997
      infirmier en psychiatrie

    Parce qu’ailleurs, on ne fait pas « comme chez nous », plus nous examinons nos pratiques majoritaires avec les personnes avec autisme basées sur la psychanalyse , plus nous pouvons penser que nos concitoyens avec autisme sont différents de nos voisins étrangers avec autisme.

    A moins effectivement, comme dit en commentaire, que nous soyons plus bêtes comme le propose Orestic.

    Peut être sommes nous seulement un peu moins regardant sur le plan éthique, et que nous préférons faire perdre du temps ou nuire avec des actes inappropriés. Nous prétextons volontiers que ceux-ci s’incluent dans un optique « intégrative » de toutes les approches éducatives qui se révèle indispensable.

    Mais ces actes sont toujours là, les idées toujours enseignées, les paroles destructrices et interprétatives martelées dans le confinement des entretiens médicaux et psychologiques, avec à la clé, des familles détruites.

    Enlevons ces idées que certains Professeurs de Pédopsychiatries réfutent en public. Que reste-il ?
    Une grille de lecture des comportements des personnes avec autisme inutilisable basée sur des « angoisses archaïques » consécutives aux mécanismes exposés par Sophie Robert.

    Ce socle psychanalytique n’est déjà plus retenu par la haute autorité de Santé dans l’état des connaissance publié en janvier 2010.

    Olivier Bousquet

  • Laurent Pellegrin
    Laurent Pellegrin répond à Orestic
    géologue flâneur
    • Posté à 19h16 le 25/02/2012
    • Internaute 56444
      géologue flâneur

    Les avancés ont été claire, et cela ne concernait pas que la psychanalyse de l’enfant autiste, mais toute la psychanalyse dans son ensemble.

    Ses fondements profonds ont pris de très sérieux coup dans l’aile, et ce sans rapport avec la génétique.
    Seulement de par ses préjugés de départ, ses oublis, et ses erreurs induites par verbalisation, qui ont été identifié.
    Certains de ses résultats sont en contradiction flagrante avec les récents résultats de sciences dures (issus des spécialités de la biologie) ainsi qu’avec les conceptions modernes de l’évolution humaine.

    Donc déjà, sans parler de l’autisme, la psychanalyse a déjà très largement perdu sa position dominante, sauf en France...

    Il ne faut pas non plus confondre psychanalyse, psychologie, etc... avec des sciences, ou si vous voulez des sciences dures.
    Il y aura toujours des débats, car il s’agit de débats de foi.

    En ce qui concerne la réalité effective, il vaut mieux aller voir ce qu’en disent les spécialités transversales de la biologie.
    Elles ont un tout autre son de cloche, un abord qui n’a rien à voir, une méthodologie qui n’a rien à voir, et des conclusions qui tendent franchement à contredire tout le reste.
    Sauf qu’au final, elles permettent une réelle prédictibilité.
    Et elles affinent les compréhensions sur le sujet de l’autisme à très grands pas.

    Bon, ensuite pour revenir au sujet, on peut jouer à comparer les résultats entre la méthode psychanalytique et les autres, et ce n’est nettement pas en faveur de la psychanalyse. Très nettement même.

  • avivelefeu
    • Posté à 19h52 le 25/02/2012
    • Internaute 959

    Je vais faire simple vu le simplisme de cet article :

    La psychanalyse n’est pas une science et ne prétend pas l’être.
    La médecine n’est pas une science et souvent prétend l’être.

    parler de l’autisme comme une entité, une maladie unique est stupide. Il existe de multiple formes d’autisme donc une réponse unique est forcement inadaptée.

    Maintenant ce débat illustre juste le conflit entre comportementalistes (made in USA) et psychanalystes (Europe).
    Les premiers sont en train de gagner et deviennent majoritaires. Cela ne leur donne pas raison pour autant. Ils considèrent que c’est le symptôme qu’il faut soigner.
    Pour faire simple votre enfant est agité, il faut soigner son agitation avec de la ritaline ou autre médoc. Il ne faut surtout pas se demander pourquoi, car cela implique de se remettre en cause.
    Oui on a une part de responsabilité non négligeable quand on élève un enfant, cela ne fait pas de nous des coupables sauf à avoir fait mal sciemment.

  • magali pignard
    magali pignard répond à Autist Reading -
    personne pensant par elle meme
    • Posté à 21h56 le 25/02/2012
    • 174960
      personne pensant par elle meme

    On ne soigne pas une personne autiste
    Où est l’idéologie ? Je ne vois pas...
    Une personne autiste a un fonctionnement cognitif particulier, elle traite les infos différement de la plupart des gens.

    Leur façon de traiter fait que en société elles ont du mal à entrer en communication, elles ne savent pas ce à quoi on attend d’elles.
    Par ex si une personne dit « bonjour », la personne autiste se dit mentaliement « elle dit bonjour, donc je dios dire aussi bonjour » Ce n’est pas inné, il faut raisonner à chaque fois pour savoir « quelle reponse dois je donner » ? ( je parle en connaissance de cause, etant moi meme dans les troubles du spectre autistique )

    Une personne autiste a besoin qu’on l’aide pour apprendre à communqiuer , car ce n’est pas inné.

    Il ya plein d’apprentissages qui sont spontanés chez les personnes non autistes, mais qui ne le sont pas pour les autistes.

    Il faut leur donner des outils, les equiper pour que apres elles sachent se debrouiiller, pour qu’elles sachent dire « je vuex cela » ou bien « j’ai mal là » ou bien « j’ai besoin d’aide », ..« je suis fatigue », « je suis triste... »

    Tout cela aujourd’hui n’est pas recommandé par les professionnels français, qui exercent en strcutures publiques en libéral...

    Ce qui est recommandé dans les strcuctures, c’est de ne pas faire de diagnostic, d’attendre ...

    Mais une personne autiste EST different au niveau cognitif. On a besoin de savoir comment elle fonctionne, pour pouvoir l’aider au mieux...( encore une fois je parle pour moi, et pour mon fils qui est autiste )

  • lorenzino
    lorenzino répond à Orestic
    Citoyen
    • Posté à 22h30 le 25/02/2012
    • Internaute 127457
      Citoyen

    Le débat scientifique a déjà eu lieu, et il est clos. Le débat aujourd’hui, est politique. Doit- on continuer à dépenser de l’argent public pour des méthodes inefficaces d’inspiration psychanalytique, former les personnels soignants français à des méthodes comportementales auxquelles ils sont massivement opposés, ou bien encore créer un nouveau système éducatif à côté avec des professionnels formés mais encore rares en France ?

    Personnellement, je ne crois qu’à la dernière des solutions.